Tous, sauf moi – Francesca Melandri

71m2wrpXAAL Gallimard – mars 2019 – 576 pages

traduit de l’italien par Danièle Valin

Titre original : Sangue Giusto, 2017

Quatrième de couverture :
2010, Rome. Ilaria, la quarantaine, trouve sur le seuil de sa porte un jeune Éthiopien qui dit être à la recherche de son grand-père, Attilio Profeti. Or c’est le père d’Ilaria. À quatre-vingt-quinze ans, le patriarche de la famille Profeti est un homme à qui la chance a toujours souri : deux mariages, quatre enfants, une réussite sociale éclatante. Troublée par sa rencontre avec ce migrant qui déclare être son neveu, Ilaria commence à creuser dans le passé de son père. À travers l’enquête d’Ilaria qui découvre un à un les secrets sur la jeunesse de son père, Francesca Melandri met en lumière tout un pan occulté de l’histoire italienne : la conquête et la colonisation de l’Éthiopie par les chemises noires de Mussolini, de 1936 à 1941 – la violence, les massacres, le sort tragique des populations et, parfois, les liens qu’elles tissent avec certains colons italiens, comme le fut Attilio Profeti. Dans ce roman historique où l’intime se mêle au collectif, Francesca Melandri apporte un éclairage nouveau sur l’Italie actuelle et celle des années Berlusconi, dans ses rapports complexes avec la période fasciste. Naviguant habilement d’une époque à l’autre, l’auteur nous fait partager l’épopée d’une famille sur trois générations et révèle de façon bouleversante les traces laissées par la colonisation dans nos sociétés contemporaines.

Auteur : Francesca Melandri, romancière, scénariste et réalisatrice de documentaires, vit à Rome. Tous, sauf moi est son troisième roman après Eva dort (2012) et Plus haut que la mer (2015).

Mon avis : (lu en mars 2019)
2010, Rome. Ilaria, 40 ans, découvre un matin sur son palier un jeune éthiopien qui se dit être son neveu, et donc le petit-fils d’Attilio Profeti, le père d’Ilaria, âgé de quatre-vingt-treize ans et perdant un peu la tête… 
Attilio Profeti a déjà trois enfants de sa première femme et un fils de sa nouvelle femme. Ainsi pendant quelques années, il menait une double vie entre sa femme légitime et sa maîtresse. De nouveaux secrets concernant son père ne surprenne pas tant que cela Ilaria et celle-ci décide donc d’enquêter pour savoir qui était réellement Attilio Profeti.
A travers ce roman, Francesca Melandri nous raconte des épisodes peu glorieux du passé de l’Italie avec ses guerres coloniales, la conquête et l’occupation de l’Ethiopie.
Le présent est également évoqué avec les années Berlusconi et ses excès, la visite de Khadafi  à Rome qui désorganise la ville, ainsi que l’arrivée et le traitement des migrants en Europe ayant l’Italie comme porte d’entrée…
La lecture de ce livre est assez exigent car l’enquête d’Ilaria est comme une multitude de pièces de puzzle qui se dévoilent dans le désordre et que le lecteur doit petit à petit assembler pour reconstituer l’histoire de la vie d’Attilio Profeti.
L’auteur s’est beaucoup documentée et j’ai appris beaucoup par cette lecture. Sans oublier la rencontre Babelio avec Francesca Melandri qui m’a permis de terminer ce livre plus facilement.

Extrait : (début du livre)
2012
Aujourd’hui Attilio Profeti est mort et son horoscope dit : « La journée qui vous attend est belle et agréable. »
En effet, papa : quoi de mieux que de t’éteindre dans ton lit à quatre-vingt-dix-sept ans, après avoir gagné le concours ?
« Des occasions se présenteront, en particulier dans la vie sociale. »
Ça aussi c’est vrai : nous sommes nombreux ici pour te saluer.
« Acceptez une invitation pour la soirée, vous ferez une rencontre intéressante. »
Mais ça non, je n’y crois pas. Toi non plus, tu n’as jamais espéré rencontrer Quelqu’un, après.
Je sais seulement une chose : tu ne peux pas revenir ici, parmi nous les vivants. Celui qui meurt est un réfugié, un demandeur d’asile. Il a reçu un Refus pour le reste de l’éternité.
Tu ne reverras plus ta maison. Toi aussi, maintenant, tu es sorti.

2010
La plus haute des collines fatales de Rome, l’Esquilin, sent le kebab, le kimchi, le masala dosa. Ses immeubles ont des plafonds hauts mais pas toujours l’ascenseur. Celui-ci, par exemple, n’en a pas. Ilaria est habituée aux six étages à faire à pied, l’exercice auquel ils la forcent ne lui pèse pas, en fait elle aime presque ça. Mais aujourd’hui, elle monte en tapant dans les marches et chaque pas a l’air d’un juron. Une forte odeur de curry, dense comme un sillage, entre par la fenêtre qui donne sur la cour. Elle se répand dans la cage d’escalier et saisit Ilaria sans pour autant la distraire de sa colère. Mais elle lui fait froncer le nez.
Souvent en fin d’après-midi, le souffle de la mer, à laquelle Rome tourne le dos même si elle en est très proche en réalité, passe par-dessus les immeubles de banlieue des spéculateurs, survole les quartiers du centre le long du fleuve et se glisse tout droit par les fenêtres d’Ilaria au dernier étage. Dans ces moments-là, son petit appartement est envahi par une sorte de nostalgie : d’immensités, d’horizons, de routes océaniques – de choses de ce genre. Elle a mis plusieurs années à comprendre qu’il s’agit de l’iode de la brise de mer. Celle d’Ostie bien sûr, mais une mer malgré tout. Souvent pourtant, même l’air de la Tyrrhénienne ne parvient pas à dissiper les épices envahissantes des cuisines de l’Esquilin. Régulièrement, à chaque heure de la journée, il pénètre dans la cour animée aussi large que le pâté de maisons formé de plus d’une douzaine d’immeubles. Il y a des années, Ilaria a eu de la fièvre pendant plusieurs jours à cause d’un virus intestinal et la nourriture la dégoûtait ; pour calmer les nausées provoquées par ces odeurs, elle avait dû boucher les fenêtres avec du ruban adhésif. D’ailleurs, à chacun sa propre pollution sensorielle : à San Lorenzo et dans le Trastevere, le vacarme des pubs empêche les gens de dormir la nuit, en comparaison elle ne s’en sort pas si mal. Elle habite ici depuis trop longtemps désormais pour ne pas savoir qu’il est inutile de chercher à se protéger de ces exhalaisons. Elle peut seulement donner un nom de parfum à chaque mauvaise odeur : voilà une belle vaporisation d’Eau de Maghreb ; tiens, un nuage d’Obsession d’Inde ; ah, l’intéressant bouquet – chou fermenté et ail cru – du si rare Korea Extrême.
Seul le crépuscule de la fin août éclaire faiblement l’escalier : depuis des semaines, malgré les incessantes réclamations, le gérant ne fait pas remplacer les ampoules. Mais l’obscurité ne calme pas l’irritation d’Ilaria tandis qu’elle affronte les marches.

Déjà lu du même auteur :
110514080 Plus haut que la mer

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Retour sur la rencontre Babelio :

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