Fief – David Lopez

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Audiolib – janvier 2019 – 6h57 – Lu par l’auteur

Le Seuil – août 2017 – 256 pages

Points – janvier 2019 – 240 pages

Quatrième de couverture :
Quelque part entre la banlieue et la campagne, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, jouent aux cartes, font pousser de l’herbe, et, quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres. Dans cet univers où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, qu’ils ne cessent de mettre en scène, que ce soit Lahuiss interprétant le Candide de Voltaire ou Poto offrant un morceau de rap de son cru.
Jonas, qui a grandi avec eux, a ses jardins secrets – une fille qu’il visite de temps en temps – et un avenir possible – la boxe professionnelle. Mais aussi élégant et rapide que soit son jab, il manque de niaque et d’ardeur.
Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire à travers une voix neuve, celle de son auteur.

Auteur : David Lopez a trente-deux ans. Issu du master de Création littéraire de l’université Paris 8, il est emblématique d’une génération d’écrivains venue à l’écriture par des biais neufs et inattendus. Fief est son premier roman.

Mon avis : (écouté en février et mars 2019)
J’ai mis beaucoup de temps à entrer dans ce livre… il est particulier ce livre, c’est comme un long slam, car la langue y est essentielle et seul l’auteur pouvait donner autant de puissance et de musicalité à ses mots, à ses phrases qui sont ciselés comme un long poème ou chanson… Un mélange d’argot, de verlan, une langue précise, vive et rythmée. 
Après différentes tentatives de lecture, j’ai trouvé mon rythme en écoutant par plage de 25 minutes environ, le temps de mon trajet matinale de 2 km à pied, pour aller prendre mon train… soit près de 3 semaines ou 30 km de trajet…
Ce livre raconte une banlieue d’une ville de 15000 habitants proche de la campagne, une zone périurbaine, un territoire entre-deux et la bande de Jonas (le narrateur) : Ixe, Poto, Habib, Romain, Lahuiss, Untel, Miskine, Sucré… Ils ont tous ou presque des surnoms.
Ils se retrouvent pour fumer cigarettes et/ou pétard, boire, jouer aux cartes… Ils se chambrent, tuent le temps, s’ennuient, draguent les filles… Jonas pratique la boxe mais il n’a pas assez la niaque pour espérer percer. Lahuiss est le seul, parti en ville faire des études, il aime les mots et la littérature, il fait faire, à ceux de la bande, une dictée, pour rigoler. Il a choisi un texte de Céline : « On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi ». Une phrase qui fait parfaitement écho à ce que vit la bande…
L’entretien bonus avec l’auteur, toujours très intéressant, m’a bien aidé à comprendre ce texte.

Extrait : (début du livre)
C’est un nuage qui m’accueille. Quand j’ouvre la porte je vois couler sous le plafonnier cette nappe brune, épaisse, et puis eux, qui baignent dedans. Ixe, ça ne le dérange pas qu’on fume chez lui, du moment qu’on ne fume pas de clopes. Je le regarde, entre lui et moi c’est presque opaque. Il plane dans le brouillard. On est bien reçus chez toi, je dis. Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit que déjà il me pose sa question rituelle. Tu veux rouler ? Je dis oui.
La disposition de la pièce n’a jamais changé, alors je me mets sur le petit tabouret inconfortable, celui sur lequel je m’assois toujours, près de la table basse. Ixe est à son bureau, à gauche de l’entrée, à côté de son lit toujours bien fait, à croire qu’il n’y dort jamais. Pourtant il ne sort pas beaucoup. Il attend qu’on vienne. Il est à la sortie de la ville, il y a un pré derrière, et la forêt plus loin. C’est calme. Cette maisonnette, il l’appelle sa grotte. Il se serait bien vu homme des cavernes comme il dit souvent.
Il est pas joli ton œil, me dit Poto, installé au fond de la pièce. Il mélange déjà les cartes. D’abord je ne dis rien, je pense juste au fait que je n’aime pas ce plafonnier, cette lumière sèche, et puis je soupire, et je dis les gars, vous étiez là, vous avez vu, alors y a rien à dire de plus. Ça s’est pas joué à grand-chose il fait, et moi je lui réponds qu’on ne joue pas. Sucré, qui vient s’asseoir à côté de lui, ajoute qu’il vaut mieux y aller mollo sur le réconfort.
Chez Ixe il y a toujours de la musique. Ça ne dérange pas Poto, qui passe son temps à décortiquer les rimes des chanteurs qu’on écoute. Il demande à Ixe de remettre en arrière, parce qu’il a cru entendre une rime multisyllabique, il dit. Écoutez les gars, la rime en -a-i-eu là, vous avez grillé ou pas, et moi je réponds non, j’étais pas attentif. Sucré confirme, alors que Ixe, penché sur son bureau, ne dit rien. Il s’apprête à couper une plaquette. Elle est posée sur une planche à découper, couteau de boucher à côté. T’as besoin d’un truc toi Jonas ? il me demande. Je dis ouais, fais-moi un vingt-cinq comme d’habitude, et je dois hurler pour qu’il me comprenne. Pour couper un morceau comme celui-ci, c’est chacun sa technique. Les plus précautionneux chauffent la lame. Mon autre pote qui vend du shit, Untel il s’appelle, il met carrément la plaquette au micro-ondes. Ixe, lui, il utilise un sèche-cheveux.
Des feuilles du shit une clope. Ixe pose ça sur la table, devant moi, parce qu’il trouve que je mets du temps à m’activer. Ça, c’est d’la frappe il dit, y a pas besoin d’en mettre beaucoup. Il dit toujours ça, parce qu’il me connaît. Il ne veut pas que je m’éteigne trop vite. Je le regarde du coin de mon œil blessé, il a les yeux rouges, il n’est pas tout neuf. Je lui fais la remarque et ça le fait rire en même temps qu’il se frotte les orbites. Je comprends mieux pourquoi il me dit de ne pas trop charger.

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Sur la route des Invisibles : Femmes dans la rue – Claire Lajeunie

9782841868025r  Michalon – septembre 2015 – 208 pages

Quatrième de couverture :
« Aujourd’hui, je vois des femmes SDF partout, à chaque coin de rue… Ces invisibles, je les ai pourtant longtemps cherchées pour évaluer et valider cette incroyable donnée : en France, 40% des SDF sont des femmes, deux sur cinq ! Au premier regard, elles n’ont pas l’air de sans-abri, sont correctement habillées, semblent prendre soin d’elles tout en essayant de gommer leur féminité afin de se protéger.
Pour rendre visible cette réalité sociale méconnue, je suis partie à leur recherche. J’ai passé cinq mois avec ces oubliées, sur les trottoirs parisiens, dans les gares, les bus, les parkings souterrains, les associations. En plein hiver, pour tenter de comprendre comment elles ont basculé et comment elles survivent. Elles s’appellent Catherine, Julie, Anna, Sophie… Certaines ont vingt ans,d ‘autres approchent la soixantaine… Autant de parcours singuliers, qui m’ont particulièrement touchée. »
Une « immersion » dans le quotidien de ces invisibles, un livre de rencontres et d’impressions, né d’un documentaire réalisé pour France 5 et aujourd’hui adapté au cinéma.

Auteur : Claire Lajeunie est réalisatrice et productrice. Elle vit à Paris. La question des marginaux, des laissés-pour-compte est l’un de ses thèmes de prédilection. Elle a notamment réalisé « Les bébés secoués » pour France 2, « Que faire de nos fous ? » et « Enfants martyrs » pour France 3. Son dernier documentaire pour France 5, intitulé « Pauvres de nous », dévoile, de l’adolescence à la retraite, le visage sans compromis de la pauvreté. 
Elle a collaboré à l’écriture du scénario du film « Les Invisibles ».

Mon avis : (lu en février 2019)
C’est grâce à la promotion du film « Les Invisibles » que j’ai découvert ce livre.
La journaliste-réalisatrice Claire Lajeunie a voulu rencontrer ces « Invisibles », ces femmes sans-domicile fixe qui se cachent pour survivre. Elle a passé cinq mois avec ces oubliées, Julie, Anna, Catherine, Sophie… Elle les a approché dans les gares, sur les trottoirs parisiens, dans le métro, les bus, les parkings souterrains ou dans des associations. Elle voulait essayer de comprendre comment elles ont basculé et comment elles arrivent à survivre. Elles sont très jeunes ou approchent la soixantaine…Ce livre nous raconte la vie quotidienne difficile de ces femmes qui n’ont plus rien et qui tentent de lutter pour garder dignité et espoir de s’en sortir. C’est la réalité et l’on voit également tout le travail de bénévoles et d’associations qui chaque jour, sans se résigner, tentent d’apporter du réconfort à celles et ceux devenus invisibles. Leurs histoires sont très différentes et l’on peut pas ne pas être touché. L’écriture est simple, directe, sans pathos.

Claire Lajeunie donne un visage à celles que l’on voit sans regarder à travers son livre mais également son documentaire diffusé sur France 5 en septembre 2015.

Extrait : (début du livre)
Avant propos
Depuis quinze ans, au fil de nombreux documentaires, je raconte le monde à ma façon : l’adoption, les bébés secoués, la violence routière, la psychiatrie, la maltraitance infantile… Ces sujets me passionnent et me permettent de plonger dans des univers interdits. On me dit souvent que ce sont des thèmes durs et graves, mais je sais qu’ils m’ont aussi beaucoup apporté. J’ai appris à relativiser mes petits problèmes et me suis construite grâce à toutes les personnes que j’ai rencontrées. Je pense souvent à elles. Ce sont leurs paroles et la force de leurs témoignages qui sont ma source d’énergie. J’ai été une des premières à parler du syndrome des bébés secoués. Dix ans après, j’ai retrouvé des enfants qui allaient mieux. Ce premier documentaire, que j’ai réalisé à l’hôpital Necker, a développé chez moi l’envie d’infiltrer des milieux un peu hors normes, d’aborder des sujets tabous, souvent douloureux. Un métier riche en émotions, qui me pousse à chercher toujours un peu plus loin pour raconter des histoires fortes et donner la parole à ceux qui souffrent en silence.
A chaque fois, je change de peau, j’usurpe une identité; je suis devenue presque «schizophrène». Un jour, je suis infirmière à l’hôpital Necker de Paris, un autre, policière à la Brigade des mineurs de Lille. Ce dédoublement de personnalité me fait avancer. Il n’est pas question de réparer des douleurs passées, enfouies, une enfance difficile. J’ai beau creuser, aucun traumatisme qui l’expliquerait. Je crois qu’on peut être attiré vers la souffrance sans l’avoir forcément vécue personnellement. J’aime les gens avec des failles et des faiblesses. Je veux dénoncer l’injustice. J’aurais pu être «psy», j’ai choisi d’être réalisatrice. À 13 ans, je savais déjà que je voulais faire ce métier.
Il y a trois ans, j’ai enquêté sur les familles monoparentales, du côté de ces femmes qui élèvent seules leurs enfants et qui vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 1 000 euros par mois, des mères courages. J’ai vu des femmes qui étaient sur le «fil», prêtes à basculer à la moindre embûche. Des histoires de vies qui nous parlent.
J’ai eu alors envie d’aller plus loin, de trouver celles qui avaient perdu pied. Avec une obsession : tordre le cou aux idées reçues et montrer qu’on peut vivre dans la rue sans être dans la caricature de l’alcool et de la folie, même si ça existe. On peut «tomber dans la rue» et avoir eu une vie avant, parler plusieurs langues ou avoir fait des études.
Et si un jour, c’était moi ?

Le voyage de Marcel Grob – Philippe Collin et Sébastien Goethals

9782754822480 Futuropolis – octobre 2018 – 192 pages

Quatrième de couverture :
Le destin tragique de Marcel Grob, jeune Alsacien de 18 ans, enrôlé de force en juin 1944, dans la Waffen SS. Philippe Collin et Sébastien Goethals se basent sur l’histoire vraie d’un de ces « malgré nous » pour raconter comment et dans quelles conditions ces jeunes Alsaciens furent incorporés et durent combattre dans la SS.

Auteurs : Philippe Collin est un producteur de radio, auteur et journaliste, né à Brest le 6 avril 1975. Il effectue des études d’histoire à l’Université de Bretagne occidentale, à Brest. Il est titulaire d’une maîtrise d’histoire contemporaine consacrée à l’épuration des collaborateurs à la Libération.  En 2018, il est l’auteur avec Sébastien Goethals de la bande dessinée « Le voyage de Marcel Grob ». Il raconte l’histoire de Marcel Grob, un malgré-nous, un jeune alsacien de 17 ans qui doit intégrer la Waffen-SS en 1944. La bande dessinée est inspirée d’une histoire vraie, celle du grand oncle de Philippe Collin.
Né en 1970, Sébastien Goethals est un spécialiste du thriller en bande dessinée. De 2000 à 2002, il met en images les trois albums de Tower sur un scénario de l’écrivain bicéphale Ange. En 2004 et 2005, il met son sens de l’action et de l’efficacité graphique au service du premier épisode d’Angeline écrit par la comédienne Adeline Blondieau et le réalisateur Éric Summer. Il prend alors un certain recul par rapport à la bande dessinée. Par ailleurs il a réalisé les couleurs du premier épisode de Spoon & White, polar humoristique signé Yann et Jean Léturgie. Mais l’autre domaine de prédilection de Sébastien est l’animation et notamment la création de personnage. Il a ainsi travaillé sur le long métrage Kong et les séries Lost Continent, Stargate et Les Copains de la forêt. C’est avec grand plaisir qu’on le voit de retour en BD avec Ceci est mon corps.

Mon avis : (lu en février 2019)
Cette BD raconte l’histoire peu connue des « Malgré-nous », à travers le destin tragique de Marcel Grob, jeune Alsacien de 18 ans, enrôlé de force dans la Waffen SS, en juin 1944 .
En octobre 2009, Marcel Grob est un vieil homme de 83 ans qui se retrouve devant un juge qui l’interroge sur sa vie. Plus particulièrement sur le 28 juin 1944, jour où ce jeune Alsacien est intégré dans la 16e division Reichsführer, de la Waffen SS.
Pour le juge qui instruit son affaire, il va falloir convaincre le tribunal qu’il n’a pas été un criminel nazi. Marcel Grob doit se replonger dans ses douloureux souvenirs d’un « Malgré-nous », forcé d’aller combattre en Italie dans l’une des plus sinistres divisions SS.
Il n’est pas facile de différencier les jeunes Alsaciens enrôlés de force et les Volontaires venus combattre de leur plein gré…
Cette BD est l’occasion de découvrir un pan de l’Histoire, de la Seconde Guerre Mondiale et de l’Alsace à cette époque.
A la fin de l’album, il y a un cahier historique intéressant et rappelle l’horreur absolue des massacres systématiques de villages entiers durant tout le conflit aussi bien par les SS que par l’armée allemande.

Extrait :

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Avec toutes mes sympathies – Olivia de Lamberterie

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Audiolib – février 2019 – 6h32 – Lu par l’auteure

Stock – août 2018 – 256 pages

Quatrième de couverture :
« Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions.
Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la
nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi
dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la
disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de
se souvenir des jours heureux.
Moi, je ne voulais pas me taire.
Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante,
aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son
courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne
voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation.
Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.
Les morts peuvent nous rendre plus libres, plus vivants. » O. L.

Auteur : Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada. Amoureuse des lettres et lectrice incomparable, elle signe ici son premier texte. Son deuil lui avait retiré le goût de lire pendant quelques mois. Elle nous le donne ici avec la générosité qui la caractérise.

Mon avis : (écouté en mars 2019)
Olivia de Lamberterie est une journaliste, chroniqueuse littéraire connue. A ce titre, elle s’était toujours interdite d’écrire un roman. Et voilà, qu’en octobre 2015, son frère Alex se suicide à Montréal. Alex et Olivia sont des frère et sœur très proches, très complices. Alex avait plusieurs fois encouragé Olivia à écrire un livre. Ce drame donne une vraie raison à Olivia pour écrire, pour raconter ce frère brillant, aimé par une épouse et ses enfants, avec une belle situation professionnelle et qui pourtant était depuis longtemps en proie à la mélancolie.
Le titre de ce livre « Avec toutes mes sympathies » est la formule de condoléances dite par les Québécois, une expression qui vient de l’anglais sympathies.
Le livre alterne entre les souvenirs heureux, les angoisses d’Alex, les interrogations sur sa maladie, l’après avec comment « apprendre à vivre avec les morts sans les trahir », à chercher des signes de l’au-delà…
Un livre bouleversant, un magnifique hommage que j’ai écouté pratiquement d’une traite en une journée. C’est d’autant plus touchant que ce récit est lu par l’auteure avec beaucoup de tendresse, de sensibilité et d’amour.

Extrait : (début du livre)
Paris, automne 2015
J’ai perdu mon frère. Cette expression me semble la plus juste pour parler de toi aujourd’hui. Où vont les morts ? Un matin recouvert d’une fine pellicule de tristesse, j’allume mon ordinateur, à ELLE où je suis journaliste, afin de lire mes mails et ces mots apparaissent en gros caractères sur mon écran : « Découvrez le nouveau poste d’Alexandre de Lamberterie. » Cette phrase surgie de je ne sais où, d’un ailleurs plus doux j’espère, me saisit. Tu es mort depuis plus d’un mois. J’ouvre le message envoyé par le réseau professionnel LinkedIn, où je me suis inscrite une après-midi de résolution – depuis, je ne suis jamais retournée sur le site, l’histoire de ma vie, en être ou ne pas en être. Je clique et tombe sur une photo de toi, barbe, cravate, chemise noir et blanc Club Monaco que ta femme, Florence, m’a offerte après ta disparition, douce armure rayée dans laquelle je me réfugie les jours mauvais. Tu es beau, grave, ton regard est déjà intranquille, on dirait une maison vide. « Art Director, Visual Presentation, Assassin’s Creed. Région de Montréal, Canada. » Vertige sur ma chaise de bureau. « Envoyez un message », peut-on lire dans un petit cadre bleu. Je jette ces mots : « Où es-tu ? »

Tu es mort le 14 octobre 2015.
Je voudrais tellement savoir où tu es. Juste pour être sûre que tout va bien. Alors, avec ton bonnet bleu marine en cachemire sur la tête, pour me donner l’illusion que nos cerveaux se touchent, j’écris afin de retrouver ta trace dans un ciel de traîne. Nous nous sommes quittés, moi en perfecto et toi dans une boîte partant au feu. Le bruit de ferraille m’écorche encore les oreilles. Où es-tu, mon frère terrible ? Pas loin mais pas là. Pas là mais pas loin. J’aimerais t’imaginer directeur artistique du paradis, buvant des coups avec un bon Dieu joufflu, chauve et barbu, sorti d’un paradis du commerce comme sur les dessins de Jean Effel dont nous regardions les albums chez grand-père Serge, lorsque nous étions enfants. Tu leur créerais un logo magnifique « EDEN, Bienvenue chez vous », un peu comme celui que j’ai repéré dans ton dernier carnet. Tu avais dessiné des tee-shirts marqués d’un TAG, Trouble Anxieux Généralisé. L’acronyme, découvert à ton sujet alors que tu étais en hôpital de jour, avait dû te plaire. J’aimerais t’imaginer taguant l’horizon, transformant les nuages en têtes de mort, mais je n’y arrive pas. Pas assez catho ou pas assez dingo. Où voles-tu mon frère never more ?
Je pars à ta recherche.

Les nymphéas noirs – Michel Bussi, Didier Cassegrain, Fred Duval

nympheas Dupuis – janvier 2019 – 144 pages

Quatrième de couverture :
Dans le village de Giverny, où Claude Monet peint quelques-unes de ses plus belles toiles, la quiétude est brusquement troublée par un meurtre inexpliqué. Tandis qu’un enquêteur est envoyé sur place pour résoudre l’affaire, trois femmes croisent son parcours. Mais qui, de la fillette passionnée de peinture, de la séduisante institutrice ou de la vieille dame calfeutrée chez elle pour espionner ses voisins, en sait le plus sur ce crime ? D’autant qu’une rumeur court selon laquelle des tableaux d’une immense valeur, au nombre desquels les fameux Nymphéas noirs, auraient été dérobés ou bien perdus.

Auteurs : Né en janvier 1965 à Rouen, Fred Duval y suit des études en histoire. Il décroche sa maîtrise en étudiant les caricatures d’un journal durant l’affaire Dreyfus. Dans les années 80, il joue beaucoup de guitare et affûte sa plume dans des fanzines et journaux d’étudiants. Fred publie son premier album, « 500 fusils », en 1995. La même année, il réalise son premier grand succès, « Carmen Mc Callum », au sein du Label « Série B ». S’ensuivent « Travis » et « Hauteville House ». En 2008, il publie avec Philippe Ogaki, « Meteors », une série de science-fiction, avant de s’attaquer avec le dessinateur Zanzim à un vieux rêve : adapter « Tartuffe » en bandes dessinées. Il intègre en 2010 l’équipe du Casse avec « La Grande Escroquerie » et crée « Nico », avec Philippe Berthet aux éditions Dargaud Benelux. La même année, il se lance aux côtés de Jean-Pierre Pécau dans l’aventure « Jour J », une série concept dirigée par Fred Blanchard qui revisite les grands tournants de l’Histoire. En 2012 il publie « L’homme de l’année 1917 » qui a connu un beau succès critique et commercial, en 2014 un paraît un album consacré à Esterhazy et l’Affaire Dreyfus ainsi que « Wonderball », ambitieux thriller écrit avec Pecau et dessiné par Colin Wilson. En 2016 paraissent deux nouvelles séries chez Delcourt : « Mousquetaire » et « Nom de code : Martin ». En octobre 2016 paraît l’album « XIII Mystery » écrit sous la direction de Jean Van Hamme et dessiné par Corentin Rouge. Fred vient de publier avec Pécau et Subic une grande saga Steampunk autour des personnages des Sherlock Holmes et Moriarty. En octobre 2018 paraît chez Dargaud le premier tome d’une nouvelle série de Science-Fiction crée avec Emem et Fred Blanchard : « Renaissance ». Fred adapte actuellement avec Didier Cassegrain le bestseller « Nymphéas Noirs » de Michel Bussi.
Didier Cassegrain est né le 16 décembre 1966 à Châteaudun, dans l’Eure-et-Loir, et vit actuellement à Avignon. Dès la fin de la troisième, il s’oriente vers un lycée technique de dessin. Il continue pendant deux ans sa formation aux Gobelins, une école de dessins animés rattachée à la Chambre de commerce de Paris, puis travaille pour des séries télévisées chez France Animation. Il poursuit sa carrière aux Studios Disney de Montreuil durant un an avant d’intégrer la société Story pendant deux ans. C’est là qu’il rencontre Fred Blanchard et Olivier Vatine qui le poussent tous deux à faire de la bande dessinée. De cette rencontre naît Tao Bang, album où il fait preuve d’une originalité et d’une qualité graphique évidente. En 2006 il entame avec Fred Duval les aventures de Code Mc Callum, aux Éditions Delcourt.

Mon avis : (lu en février 2019)
Pas facile de réussir à adapter ce roman dont la construction de l’intrigue est particulière, incroyable et bluffante… Lors de ma première lecture, je ne m’attendais absolument pas à la conclusion de cette histoire et dans la BD, cela fonctionne exactement pareil. Je n’en dis pas plus pour ne rien dévoiler.
Trois femmes sont au centre de cette intrigue, une vieille femme qui semble tout savoir et qui déambule à toute heure dans Giverny, avec Neptune, son chien, une institutrice très séduisante et une fillette de onze ans surdouée pour la peinture.

Tout commence avec l’assassinat de Jérôme Morval, chirurgien ophtalmo, à Giverny. Laurenç Salignac, le jeune enquêteur qui vient d’arriver à ce poste, pense que le coupable ne peut être que Jacques Dupain, le mari de la belle institutrice. Sylvio Bénavides, son adjoint, n’est pas convaincu et explore minutieusement toutes les autres pistes possibles…
Il fallait aussi pour cette histoire un soin particulier pour le dessin puisque dans cette histoire il est question de Giverny et de peinture et c’est vraiment réussi, le dessin et les couleurs de Didier Cassegrain sont magnifiques !
Je me suis replongée dans cette intrigue avec beaucoup de plaisir en parcourant cette BD aussi belle que des tableaux.

Extrait : (début du livre)

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Le Lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux – Martha Hall Kelly

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Charleston éditions – janvier 2018 – 576 pages

Pocket – janvier 2019 – 672 pages

traduit de l’américain par Géraldine d’Amicot

Titre original : Lilac girls, 2016

Quatrième de couverture :
Septembre 1939 : les hordes nazies déferlent sur la Pologne. Commence alors, pour trois femmes que tout oppose, un terrible et rigoureux hiver…
Il y a Caroline, d’abord. L’ancienne actrice américaine vit dans l’opulence, mais la guerre en Europe va bouleverser tout son quotidien… Kasia ensuite, cette jeune Polonaise qui rentre en Résistance, au péril de sa vie et de celles des siens. Herta, enfin, que son ambition dévorante jettera parmi les monstres – au point de s’y conformer.
Toutes trois l’ignorent encore mais elles ont rendez-vous, au plus noir de l’hiver : au camp de Ravensbrück…
Un premier roman remarquable sur le pouvoir méconnu des femmes à changer l’Histoire à travers la quête de l’amour, de la liberté et des deuxièmes chances.

Auteur : Martha Hall Kelly vit à Atlanta, en Géorgie. Son premier roman, Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux, a paru en 2018. Comparé à Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay, inspiré de faits réels, ce roman est devenu dès sa parution un best-seller du New York Times.  

Mon avis : (lu en décembre 2018)
C’est grâce au Café Lecture de la Bibliothèque que j’ai découvert ce livre. Martha Hall Kelly s’est inspirée de faits réels pour raconter l’histoire de trois femmes durant la Seconde Guerre mondiale : l’américaine Caroline Ferriday , l’allemande Herta Oberheuser et l’adolescente polonaise Kasia Kuzmerick. Les deux premières ont réellement existé, la dernière est un personnage de fiction inspiré de personnes réelles. 
Caroline Ferriday est une philanthrope américaine qui travaille bénévolement au consulat de France de New-York  avec l’Association des Déportés et Internées Résistantes (ADIR) afin de venir en aide aux orphelins français.
Kasia est une jeune résistante Polonaise envoyée à Ravensbruck, camp de concentration pour femmes, où elle croisera la route de l’ambitieuse médecin allemand Herta Oberheuser qui lui fera subir de cruelles expérimentations médicales.
Cette histoire dénonce la lâcheté et la cruauté de ces années mais montre également le courage et la force de Kasia et Caroline pour que l’Histoire n’oublie jamais.

Extrait : (début du livre)
Caroline
Si j’avais su que j’allais rencontrer l’homme qui me fracasserait comme le pot de terre contre le pot de fer, j’aurais fait la grasse matinée plutôt que de tirer de son lit notre fleuriste, M. Sitwell, pour qu’il me prépare une boutonnière. C’était mon premier gala au consulat et je n’allais pas me gêner.
Je me fondis dans la marée humaine qui remontait la cinquième avenue. Des hommes coiffés de feutre gris me dépassaient. Les journaux du matin, fichés dans leurs mallettes, arboraient les derniers titres anodins de la décennie. Aucun orage ne menaçait à l’est ce jour-là, aucun mauvais présage de ce qui nous attendait. Rien de mauvais ne nous venait de l’Europe, si ce n’est l’odeur d’eau stagnante qui montait de l’East River.
À l’approche de notre immeuble, au coin de la cinquième avenue et de la 49e rue, je sentis le regard de Roger qui me guettait de sa fenêtre à l’étage. Il avait licencié des employés pour bien moins que vingt minutes de retard. Mais je n’allais quand même pas me contenter d’une boutonnière minable, le seul jour de l’année où l’élite new-yorkaise ouvrait son portefeuille et prétendait se soucier de la France.
Je passai le coin et vis les lettres d’or gravées sur la pierre angulaire briller au soleil : LA MAISON FRANÇAISE. Le bâtiment français où se trouvait le consulat de France se dressait à côté de celui de l’Empire britannique. Tous les deux donnaient sur la cinquième avenue et faisaient partie du Rockefeller Center, le nouvel ensemble de granit et de calcaire construit par Rockefeller Junior. De nombreux consulats étrangers y avaient leurs bureaux, ce qui favorisait les échanges diplomatiques internationaux.
— Avancez jusqu’au fond et tournez-vous vers la porte, ordonna Cuddy, notre garçon d’ascenseur.
M. Rockefeller avait lui-même trié tous ses employés sur le volet, selon des critères esthétiques et en fonction de leurs bonnes manières. Cuddy était particulièrement beau même si ses cheveux étaient déjà poivre et sel, comme si son corps se hâtait de vieillir.
Cuddy fixa les chiffres illuminés au-dessus des portes.
— Il y a foule dans vos bureaux aujourd’hui, mademoiselle Ferriday. Pia a dit que deux nouveaux bateaux étaient arrivés.
— Merveilleux.
Cuddy épousseta une poussière invisible sur la manche de sa veste d’uniforme bleu marine.
— Est-ce que vous finirez encore tard ce soir ?
Si nos ascenseurs étaient censés être les plus rapides du monde, ils prenaient quand même une éternité.
— Je partirai à cinq heures ce soir. Nous avons un gala.
J’adorais mon travail. C’était ma grand-mère Woolsey qui avait instauré la tradition du bénévolat dans ma famille en soignant des soldats sur le champ de bataille de Gettysburg. J’étais responsable de l’aide aux familles pour le consulat de France, mais ce n’était pas vraiment du travail à mes yeux, plutôt une passion héréditaire pour tout ce qui était français. Mon père avait beau être à demi irlandais, son cœur battait pour la France. De plus, Mère avait hérité d’un appartement à Paris, où nous passions tous les mois d’août, aussi m’y sentais-je chez moi.
L’ascenseur s’arrêta. La terrible cacophonie qui me parvint, même à travers les portes fermées, me fit trembler.
— Troisième étage, annonça Cuddy. Consulat de France. Attention à…

petit bac 2019(1) Végétal

 

La voie des chevriers – Samuel Figuière

La_Voie_des_Chevriers Warum éditions – février 2016 – 112 pages

Quatrième de couverture :
Est-il raisonnable pour un jeune couple de se lancer à partir de rien dans une vie d’éleveur de nos jours ?
Non, mais c est pourtant ce qu’on fait Cécile et Nico.
Un choix d’autant plus difficile qu’ils défendent un élevage à taille humaine à une époque où seules les logiques industrielles prévalent et d’un combat pour la reconnaissance d’un travail artisanal et une lutte contre la normalisation, le puçage et l’industrialisation du métier des premiers hommes.
À travers ce reportage Samuel Figuière se propose de témoigner de leur expérience, leurs joies, leurs difficultés, leur travail.

Auteur : Après un bac littéraire, Samuel Figuière est parti étudier la bande dessinée en Belgique à l’école Saint-Luc.
Il a ensuite suivi des cours avec l’auteur Yann Valéani du Zarmatelier à Marseille.
Aussi passionné d’écriture que de dessin, il est selon les projets, scénariste, dessinateur, coloriste ou les trois à la fois.
Il a notamment collaboré à une adaptation du « Roman de Renart » et à plusieurs adaptations de romans de Jules Verne avant de se lancer dans des projets plus personnels.

Mon avis : (lu en février 2019)
J’ai pris par hasard cette BD à la Bibliothèque et j’ai beaucoup aimé le témoignage de ce roman graphique documentaire. Elle raconte l’histoire de Cécile et Nicolas qui décident de ce lancer dans l’élevage de chèvres dans le sud de la Drôme. Un élevage à taille humaine, où le bien-être animal est aussi important que la volonté de développer une agriculture durable.
Le lecteur suit l’expérience réelle de la création de cette exploitation, la confrontation à la politique agricole européenne, à l’administration… les enjeux environnementaux et de santé publique et bien sûr les marchés et le contact direct avec les consommateurs.
C’est très intéressant de découvrir l’envers du décor et de soutenir le développement d’une agriculture durable et locale.

Extrait : (début du livre)

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petit bac 2019(2) Métier

S’inventer une île – Alain Gillot

Lu en partenariat avec Babelio et Flammarion

61dzOy8HPNL Flammarion – février 2019 – 208 pages

Quatrième de couverture :
Alors qu’il est sur un chantier en Chine, Dani apprend que son fils, Tom, 7 ans, s’est noyé. Il rentre précipitamment pour rejoindre Nora, sa femme, et s’occuper des formalités. Mais il traverse cette nouvelle réalité en étranger. Son chagrin ne trouve pas sa place, tout comme ses regrets, ceux de s’être si souvent absenté de chez lui. Quel père aura-t-il été en fin de compte? C’est alors qu’il lui apparaît, son fils, tel un petit fantôme de chair et d’os, et qu’il lui parle. Dani résiste un temps à sa présence aussi magique qu’inexplicable, puis l’accepte. Ensemble, ils partent pour Belle-Île, s’inventer un endroit à eux, leur île, où Dani retrouvera des forces, pour apprendre à vivre d’une autre manière, plus essentielle.

Auteur : Alain Gillot pratique toutes sortes de métiers, de bûcheron à chauffeur routier, avant de découvrir l’écriture, à travers le journalisme sportif. Attiré par l’aventure, il devient grand reporter et se passionne pour les peuples autochtones. Au retour de ces années de voyage il travaille dans le cinéma, comme scénariste et découvre la bande dessinée. 
Il a publié un premier roman, « La surface de réparation »en 2015, adapté au cinéma sous le titre « Monsieur-je-sais-tout », « La meilleure chose qui puisse arriver à un homme est de se perdre » (2017) et, « S’inventer une île »(2019). 

Mon avis : (lu en janvier 2019)
Cela commence par un drame, la noyade de Tom, un petit garçon de 7 ans. Il était sous la surveillance de sa grand-mère lorsque l’accident est arrivé.
Ses parents, Nora et Dani sont dévastés et le lecteur va suivre leurs deuils, essentiellement celui du père, le narrateur.
Dani est en Chine, sur un chantier, lorsqu’il apprend cette terrible nouvelle, il rentre immédiatement en France. Il se retrouve dans un état irréel, spectateur de ce qui se passe, il se sent également coupable d’avoir été trop absent. Parti au bout du monde, il a raté trop de nombreux instants avec Tom ! La dernière fois qu’il était parti, il était même trop pressé pour prendre le temps de faire une balade en vélo avec son fils…
Nora réagit autrement, rapidement, elle ressent le besoin d’effacer la présence de Tom dans la maison, et fait un grand ménage et de nombreux cartons avec ses jouets… Puis, elle se réfugie dans le travail…
Pour Dani, l’image de son fils s’impose à lui comme un enfant « imaginaire » ou « fantôme ». Dani part se réfugier à Belle-Île et s’invente un quotidien de vacances au bord de la mer, en présence de son fils…
Au delà de l’absence de Tom, Dani et Nora vont-ils arriver à se retrouver ?
Une histoire poignante, touchante, racontée avec de la douceur et de la poésie.

Merci Babelio et les éditions Flammarion.

Extrait : (début du livre)
—Dani, c’est toi ?
—Oui.
—Il est arrivé quelque chose à Tom.
C’était la voix de ma belle-sœur, Lauren. J’ai senti l’espace se resserrer autour de moi, comme s’il n’y avait plus que cet appel lointain, comme si le monde se résumait à ce que je devais comprendre à cet instant.
—Il était avec sa grand-mère, à la plage. Elle l’a perdu de vue…
Il y a eu un silence et j’ai pensé que la liaison était coupée, puis elle a prononcé ces mots qui sont pour d’autres, des inconnus, un sujet de fait divers, mais pas pour soi.
—Il est mort, Dani.
Mes oreilles se sont mises à bourdonner et j’ai tenté de me raccrocher à quelque chose de concret. Les plans du pont punaisés au mur. Le planning des travaux. Les feuilles de services que j’avais signées en qualité de contremaître. La machine à café que nous avions fait venir à grands frais d’Italie. Mais tout cela n’était plus qu’un décor.
—Où est Nora ? ai-je demandé.
—Elle prépare un sac. On prend le train pour aller là-bas. Tu veux lui parler ?
—Oui.J’ai entendu des pas qui se rapprochaient. Son souffle.
—Dani…
—Je suis là.
—Dani…
Nora a éclaté en sanglots, elle ne pouvait plus s’arrêter. J’étais debout dans ce baraquement, à des milliers de kilomètres, j’étais dans les montagnes de Chine. Elle luttait pour reprendre le contrôle d’elle-même.
—Ils l’ont amené au CHU de Nantes. Ils l’ont placé en réanimation mais ça n’a pas marché.
Les larmes l’ont de nouveau emportée et Lauren a repris le téléphone.
—Le taxi est en bas, Dani, il faut qu’on y aille.
—Gardez vos portables à portée de main. Je vous dis quand j’arrive.
—D’accord.

Déjà lu du même auteur :

103406830 La Surface de réparation

Valentine ou la belle saison – Anne-Laure Bondoux

71i6uy-crul Fleuve éditions – octobre 2018 – 408 pages

Quatrième de couverture :
À 48 ans et demi, divorcée et sans autre travail que l’écriture d’un manuel sur la sexualité des ados, Valentine décide de s’offrir une parenthèse loin de Paris, dans la vieille demeure familiale. Là-bas, entourée de sa mère Monette et du chat Léon, elle espère faire le point sur sa vie.
Mais à la faveur d’un grand ménage, elle découvre une série de photos de classe barbouillées à coups de marqueur noir. Ce mystère la fait vaciller, et quand son frère Fred débarque, avec son vélo et ses états d’âme, Valentine ne sait vraiment plus où elle en est.
Une seule chose lui semble évidente : elle est arrivée au terme de la première moitié de sa vie.
Il ne lui reste plus qu’à inventer – autrement et joyeusement – la seconde.

Auteur : Anne-Laure Bondoux a écrit une douzaine de romans pour la jeunesse, et son travail a été récompensé par de nombreux prix, en France comme à l’étranger. En 2015, elle a publié chez Fleuve Éditions Et je danse, aussi (coécrit avec Jean-Claude Mourlevat et vendu à plus de 150 000 exemplaires).

Mon avis : (lu en janvier 2019)
Valentine, 48 ans, divorcée depuis dix ans, a vraiment besoin d’une pause dans sa vie. Elle n’a pas de vrai travail, seulement la commande d’un guide pour adolescentes de 9 à 13 ans, qui ne l’inspire pas plus que cela. Et son ex-mari, engagé dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, lui annonce que si ce dernier est élu, il faudra que Valentine quitte son appartement, obtenu grâce à un passe-droit il y a de nombreuses années…
Pour fuir la solitude et ses angoisses, Valentine vient se réfugier en Corrèze, dans la maison de sa mère, Monette où le chat, Léon, est aussi le maître des lieux… Et Valentine se ressource dans le village de son enfance, elle retrouve des amis d’école, des souvenirs… Quelques jours plus tard, Fred, son grand-frère vient la rejoindre, il est inquiet pour sa sœur sujette à de fréquents malaises, il a besoin aussi d’une pause car son couple ne va pas bien. En alternance, l’histoire est racontée par l’auteure et par Fred qui tient son journal, au début, sur ses performances sportives mais il y ajoute aussi des pensées plus personnelles.
Avec humour, humanité et des personnages vraiment attachants, beaucoup de sujets sont abordés dans ce roman que j’ai dévoré en quelques jours : relations mère-fille, relation frère et sœur, la famille, les secrets de famille, la dépendance, le deuil…
Et si Valentine trouvait une nouvelle vie à construire…

Extrait : (début du livre)
Quelques minutes avant l’entrée du train en gare, Valentine courut s’enfermer dans les toilettes et vomit entièrement le menu Escapade acheté au bar ambulant de l’Intercités deux heures auparavant. Un ingrédient pas frais ? Peut-être. Valentine n’incrimina cependant ni le cheddar ni la tranche de jambon. Habituée depuis l’enfance à ces brutales régurgitations, elle en connaissait par cœur les prémices et en l’absence des symptômes du malaise vagal qui précédait d’ordinaire les vomissements, elle se trouva assez chanceuse.
Une fois les spasmes disparus, pompant l’eau au robinet de la cabine pour se rincer la bouche, elle s’interrogea néanmoins :
— Vomir, énonça-t-elle, songeuse, face à son reflet dans le miroir.
Un reflet pâle et implacable. Valentine entendait déjà les commentaires de sa mère au sujet des poches qu’elle avait sous les yeux : « Dis donc, on pourrait mettre une colonie de kangourous, là-dedans. Tu es sûre que ça va ? »
— Gerber, dégobiller, expulser, rendre…, continua-t-elle avec la concentration d’une candidate sur le plateau de « Pyramide » (le jeu télévisé préféré de sa mère, loin devant« Des Chiffres et des Lettres »). Recracher, rejeter. Bon, d’accord. Mais rejeter quoi ? Un corps étranger, un poison ?
Pour peu d’en savoir assez sur sa vie, n’importe qui aurait compris ce qu’elle vomissait, mais Valentine était Valentine, et malgré sa récente découverte de l’analyse jungienne, elle demeurait comme le commun des mortels, aveugle à elle-même. Elle quitta donc les toilettes sans être plus avancée, alla récupérer son manteau, son écharpe et le gros bouquin de Svetlana Alexievitch qu’elle avait, dans sa hâte, abandonnés à sa place, puis elle saisit la poignée télescopique de sa valise pour l’extraire de son logement, et attendit que le train s’arrête.
Jusqu’à l’âge de 76 ans et demi, Monette était venue la chercher à la gare au volant de son impossible Volvo break. Puis, l’ophtalmo lui ayant interdit de conduire à cause de sa cataracte, la vieille dame avait réduit ses trajets au strict minimum et Valentine avait dû se débrouiller toute seule pour monter à Lestrade. Lorsqu’elle prévenait suffisamment à l’avance, c’était Mme Champdavoine qui venait la chercher avec la voiturette électrique du conseil général, mais cette fois-ci, Valentine s’était bien gardée d’avertir quiconque de son arrivée. Elle s’était décidée subitement, la veille au soir, au retour d’une morne promenade dans les rues de Paris et après deux Martini, seule, debout dans la cuisine. Au moment de s’en servir un troisième, elle avait pris conscience que boire n’apaiserait en rien ses angoisses. Elle avait pêché son agenda dans les abysses de son sac à main, et elle avait consulté les pages de mars, puis d’avril, de mai…

Déjà lu du même auteur :

les_larmes_de_l_assassin Les larmes de l’assassin P_pites Pépites

le_temps_des_miracles Le temps des miracles

les_larmes_de_l_assassin Les larmes de l’assassin – Thierry Murat (BD)

petit bac 2019(2) Adjectif

En avant, route ! – Alix de Saint-André

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Gallimard – avril 2010 – 307 pages

Folio – juin 2011 – 351 pages

Écoute et Lire – juin 2015 – 7h25 – Lu par l’auteur

Quatrième de couverture :
Pèlerine multirécidiviste, peu douée pour la marche et accrochée à ses cigarettes, Alix de Saint-André a pris trois fois la route de Compostelle. D’abord, depuis Saint-Jean-Pied-de-Port, sur le « chemin français », où s’envolèrent ses idées de méditation solitaire dans des refuges surpeuplés ; puis, de La Corogne jusqu’à Finisterre, sur le « chemin anglais » ; et enfin depuis les bords de Loire, pour accomplir ce que les Espagnols appellent « le vrai chemin », celui qu’on doit faire en partant de chez soi…
De paysages sublimes en banlieues pittoresques, elle a rejoint ce peuple de marcheurs de tous pays, réunis moins par la foi que par les ampoules aux pieds, qui se retrouvent pour vivre à quatre kilomètres-heure une aventure humaine sur laquelle elle porte un regard à la fois affectueux et espiègle.

Auteur : Née en 1957 à Neuilly sur Seine, fille de l’écuyer en chef du Cadre Noir, Alix grandit dans la région de Saumur avant de devenir grand reporter et journaliste, travaillant pour le magazine ELLE. En 1994, elle publie son seul polar, le farfelu L’ange et le réservoir à liquide à freins et poursuit dans le domaine de l’angéologie avec son livre Archives des anges (1998) dans lequel elle enquête sur l’existence de ces créatures aériennes aussi bien dans la Bible, le Talmud que le Coran. De Saint André revient à la fiction avec Papa est au panthéon (2001), avant de publier Ma Nanie (2003), Prix Terre de France, où Alix, dans un monologue affectueux adressé à cette femme, revisite son enfance et sa relation privilégiée avec cette Nanie, décédée en 2001. En 2007, paraît Il n’y a pas de grandes personnes, livre entièrement consacré à sa passion pour André Malraux et où elle nous raconte sa rencontre avec la fille de ce dernier, Florence Malraux.

Mon avis : (écouté en janvier 2019)
J’avais gardé un très bon souvenir de la lecture de ce livre en version papier et cette relecture audio a été un vrai plaisir. Le récit est drôle et très fort, et Alix de Saint-André nous racontant, elle-même, ses trois Chemins vers Saint-Jacques de Compostelle, est un vrai bonheur.
Son premier Chemin a commencé à Saint-Jean-Pied-de-Port, sans aucune préparation et avec beaucoup d’à priori, elle découvre les Pyrénées où le « paysage n’arrête pas de monter et de descendre. » Les fins d’étapes sont difficiles « Les derniers kilomètres sont interminables. » et elle fera ses premières rencontres. Pour son deuxième voyage, Alix emprunte le « Chemin anglais » en Catalogne lors d’une année sainte. Enfin le troisième voyage est le plus vrai, Alix commence son Chemin de Compostelle à la porte de sa maison d’enfance en bord de Loire.
Dans un récit haut en couleur et avec beaucoup d’humour, Alix nous raconte le Chemin de Compostelle avec ses traditions, son folklore, elle décrit ses compagnons et compagnes de pèlerinage, les paysages qu’elle croise, ses bobos, ses étapes… Elle nous donne également les petits trucs des pèlerins pour charger et porter son sac, pour soigner ses pieds…
Il se dégage de ce livre un vrai sentiment d’humanité et de partage, la marche transforme aussi le rapport au temps « J’étais sûre de n’avoir marché que pour cela, pour cette surprise qui nous attendait, après tant et tant de terres traversées, pour ces joyeuses retrouvailles, ce souffle, cette libération, cette respiration, ce vrai bonheur »

Extrait : (début du livre)

Bécassine chez les pèlerins

Le 14 juillet 2003, ma cousine Cricri et moi-même étions dans le très typique village de Saint-Jean-Pied-de-Port, au Pays basque, attablées devant une nappe à carreaux rouges et blancs typique, en train d’avaler du fromage et du jambon typiques avec un coup de rouge typique aussi, en fin d’après-midi, sous la menace d’un orage de montagne, bien noir mais presque tiède. J’étais au pied du mur. D’un grand mur appelé : Pyrénées. Cricri connaissait très bien le chemin de Compostelle ; elle avait fait beaucoup de reportages dessus. Moi, je ne connaissais même pas l’itinéraire. Je fumais trois paquets de cigarettes par jour depuis vingt-cinq ans, et, selon l’expression de Florence, j’entrais dans les restaurants avec ma voiture. Je n’avais rien préparé. Aucun entraînement. Ni sportif ni géographique. Aucune inquiétude non plus : le chemin était fléché et il y avait plein de monde. Je n’aurais qu’à suivre les autres. À mon rythme. Ce n’était pas bien compliqué. Fatigant, peut-être ; dur, mais pas difficile. Cricri m’offrit un couteau ; je lui rendis une pièce de monnaie (pour ne pas couper l’amitié), et elle partit. J’achetai un bâton ferré – appelé un bourdon. Il fallait qu’il soit léger, m’avait-elle dit. Celui-ci était léger, l’air, droit, avec une courroie de cuir. En haut, un edelweiss pyrogravé couronné de l’inscription « Pays Basque » faisait plus touriste que pèlerin, pas très professionnel. Mais le vendeur m’assura que ça irait.

PREMIER JOUR

Tout de suite, ça grimpe. Il est plus tôt que tôt, l’air est chaud et humide comme à Bombay pendant la mousson, et ça monte. Sur une route asphaltée, pour voitures automobiles, dure sous les pieds ! Grise et moche. On peut juste espérer que la campagne est belle. Dès qu’on sera dégagés du gros nuage qui nous enveloppe, on verra. Pour le moment, bain de vapeur. J’ai suivi les autres, comme prévu. Je me suis levée en pleine nuit, pour faire mon sac à tâtons au dortoir. On sonne le réveil à six heures dans les refuges, mais tout le monde se lève avant l’aube. Pourquoi ? Mystère. D’ores et déjà je sais une chose : dans le noir, j’ai perdu mes sandales en caoutchouc, genre surf des mers, pour mettre le soir. Je sais aussi une autre chose : je ne ferai pas demi-tour pour les récupérer !

Je marche derrière un jeune couple de fiancés catholiques. Des vrais. Au-delà de l’imaginable. Courts sur pattes musclées sous les shorts en coton. Très scouts des années cinquante. Ils sont venus à pied de Bordeaux. Il doit y avoir une réserve là-bas. Gentils, polis, souriants : je hais les catholiques, surtout le matin. Ils me vouvoient et ne savent pas encore quand ils vont se marier. Pour le moment, la situation leur convient : un long voyage de non-noces dans des lits superposés ! Devant marche un curé rouquin. Je l’ai vu au petit déjeuner. En clergyman avec un col romain, le tout synthétique et bien luisant, armé d’un bourdon d’antiquaire, énorme, sculpté, digne des Compagnons du Tour de France sous le second Empire. Une semaine par an, il quitte sa paroisse de banlieue pour le chemin de Saint- Jacques. Respirer, dit-il. Suer, c’est sûr. Il a les joues rose bonbon. Le nuage s’évapore, et des vaches apparaissent. Bien rectangulaires, avec de beaux yeux sombres et mélancoliques sous leurs longs cils. Un peintre m’a expliqué un jour pourquoi les juments avaient l’œil si joyeux, alors que celui des vaches était si triste : pas des choses à raconter à des fiancés catholiques.

Très vite, ça fait mal. Dans les jambes, les épaules et le dos. Ça grimpe et ça fait mal. Je n’y arriverai pas seule. N’ayant aucune forme physique, je dois m’en remettre aux seules forces de l’Esprit. Comme au Moyen Âge. Je pique mon bâton dans le sol à coups d’Ave Maria, comme des mantras. Une pour papa, une pour maman, une cuiller de prières, une dizaine par personne, et en avant ! Ça passe ou ça casse. À la grâce de Dieu ! Comme on dit. Mais pour de vrai. En trois dimensions. Mine de rien, ça rythme, ça concentre. Ça aide. Ça marche. J’ai l’impression de traîner toute une tribu derrière moi, des vivants et des morts, leurs visages épinglés sur une longue cape flottant aux bretelles de mon sac à dos. Un monde fou.