Bienvenue au Motel des Pins perdus – Katarina Bivald

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Lu en partenariat avec Babelio et Denoël

81YHN7-CCtL Denoël – février 2017 – 576 pages

traduit du suédois par Lucas Messmer

Titre original : En dag ska jag lämna allt det här, 2018

Quatrième de couverture :
On meurt tous un jour… pas forcément dès le premier chapitre ! C’est pourtant ce qui arrive à Henny. Mais elle se refuse à quitter notre monde sans avoir accompli une dernière tâche : retrouver, réconcilier et rendre heureux ses anciens amis. Drôle, farfelue et émouvante, Henny est l’amie qu’on rêve d’avoir à ses côtés… vivante de préférence !

Auteur : Katarina Bivald a grandi en travaillant à mi-temps dans une librairie. Aujourd’hui, elle vit près de Stockholm, en Suède, avec sa sœur et autant d’étagères à livres que possible. Bienvenue au Motel des Pins perdus est son troisième roman, après La Bibliothèque des cœurs cabossés et Le Jour où Anita envoya tout balader.

Mon avis : (lu en février 2019)
J’ai lu ce livre sans déplaisir, mais sans plus.
Tout commence avec la mort brutale d’Henny Broek, renversée par un camion devant le Motel des Pins Perdus, qu’elle tient avec son amie d’enfance MacKenzie. Henny ne disparaît pas vraiment, au moins pour le lecteur, car elle devient le narrateur de cette histoire.
Quelques jours avant sa mort, Henny avait vu le retour de son amour de jeunesse, Michael, géologue, parti arpenter le monde. Avec sa mort, c’est également le retour à Pine Creek, du dernier membre du quatuor d’enfance, Camilla. 
Après avoir découvert, à travers le regard de ses amis, qui était vraiment Henny et le quotidien de Pine Creek aujourd’hui et autrefois. MacKenzie, Camilla et Michael décident de tout faire pour sauver le Motel qu’une partie de la ville voudrait voir disparaître…
C’est une histoire d’amitié et d’amour, avec de l’humour, de la solidarité et surtout de la réconciliation. Il est question de lutte contre les esprits étroits et les nombreux personnages sont attachants, en particulier, pour ma part, MacKenzie.

J’ai trouvé cependant le livre trop long et le personnage d’Henny sans relief. Et je me demande également pourquoi Katarina Bivald, auteure suédoise, a-t-elle voulu raconter une histoire qui se passe aux États-Unis ? 

Extrait : (début du livre)
De mon vivant, ma dernière pensée se tourna vers le corps de Michael.
Je me répète en boucle « le corps de Michael, le corps de Michael, le corps de Michael », comme s’il s’agissait d’un miracle devant lequel je doutais encore.
C’est alors que j’aperçois la forme au milieu de la route.
Cette route, je la connais dans ses moindres détails : l’asphalte qui prend un air encore plus craquelé sous le soleil de l’après-midi, le gravier le long du bas-côté, le parfum douceâtre des aiguilles de pin. Pour l’instant, je ne ressens qu’un léger étonnement. Je ne percute pas immédiatement que j’observe un corps, et la possibilité qu’il s’agisse d’un être humain ne m’effleure même pas l’esprit.
On dirait tout simplement un sac que quelqu’un a jeté là. Mais c’est sacrément gros, quand même. Je finis par avancer dans sa direction, tout en me demandant ce que je vais faire.
En tout cas, c’est trop gros pour être l’un des habituels animaux écrasés. Peut-être une biche, complètement immobile, et non en proie aux derniers soubresauts frénétiques qui précèdent généralement la mort. J’ai horreur de voir des animaux sur le point de mourir. Ils savent toujours que leur fin est proche, alors même que leur corps se débat mécaniquement, par instinct.
Ce n’est qu’en approchant que je distingue une jambe droite, indéniablement humaine, mais tordue dans un angle impossible. Encore sous le choc, je reconnais mon plus beau jean et ce qui reste de mon chemisier favori.
Les pois rouge pâle ressortent clairement, mais je n’arriverai jamais à nettoyer entièrement les parties blanches du tissu.
Je ne reconnais pas mes cheveux. Ma couleur châtain clair est tachée de gravier, d’huile de moteur et d’un liquide que je soupçonne être du sang. Le bras gauche forme un angle droit avec le torse, et le bras droit… a disparu.
D’instinct, je vérifie mon flanc droit. Mon bras est pourtant toujours là.
À vingt mètres de moi, un camion est immobilisé en travers de la route. Un homme âgé d’une quarantaine d’années se tient au capot, le regard rivé au sol. On dirait que ses jambes ne vont pas tarder à lâcher.
Il parvient néanmoins à avancer de deux pas chancelants en direction du bas-côté, avant de se pencher au-dessus des fougères. Je détourne les yeux, tandis qu’il hoquette, puis vomit.
Malgré tout, il trouve la force de retourner à son véhicule sans s’effondrer. Il est plutôt maigrelet et flotte un peu dans sa chemise. Les mains tremblantes, il sort son téléphone portable pour prévenir la police. Accident. Pine Creek. Près du motel. Après la sortie. Une… blessée.
Nous avons l’air bien isolés, au milieu des pins. Il vacille d’avant en arrière tout en marmonnant dans sa barbe. Je ne sais vraiment pas quoi faire pour lui. J’essaie maladroitement de lui tapoter l’épaule, comme pour m’excuser, mais c’est inutile.
C’est alors que j’entends ce qu’il murmure :
— Pas morte, pas morte, pas morte.
Un mantra. Une prière qu’il répète, encore et encore.

Déjà lu du même auteur :

102696527 (1) La Bibliothèque des cœurs cabossés

111148641 Le jour où Anita envoya tout balader

 

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petit bac 2019(2) Végétal

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S’inventer une île – Alain Gillot

Lu en partenariat avec Babelio et Flammarion

61dzOy8HPNL Flammarion – février 2019 – 208 pages

Quatrième de couverture :
Alors qu’il est sur un chantier en Chine, Dani apprend que son fils, Tom, 7 ans, s’est noyé. Il rentre précipitamment pour rejoindre Nora, sa femme, et s’occuper des formalités. Mais il traverse cette nouvelle réalité en étranger. Son chagrin ne trouve pas sa place, tout comme ses regrets, ceux de s’être si souvent absenté de chez lui. Quel père aura-t-il été en fin de compte? C’est alors qu’il lui apparaît, son fils, tel un petit fantôme de chair et d’os, et qu’il lui parle. Dani résiste un temps à sa présence aussi magique qu’inexplicable, puis l’accepte. Ensemble, ils partent pour Belle-Île, s’inventer un endroit à eux, leur île, où Dani retrouvera des forces, pour apprendre à vivre d’une autre manière, plus essentielle.

Auteur : Alain Gillot pratique toutes sortes de métiers, de bûcheron à chauffeur routier, avant de découvrir l’écriture, à travers le journalisme sportif. Attiré par l’aventure, il devient grand reporter et se passionne pour les peuples autochtones. Au retour de ces années de voyage il travaille dans le cinéma, comme scénariste et découvre la bande dessinée. 
Il a publié un premier roman, « La surface de réparation »en 2015, adapté au cinéma sous le titre « Monsieur-je-sais-tout », « La meilleure chose qui puisse arriver à un homme est de se perdre » (2017) et, « S’inventer une île »(2019). 

Mon avis : (lu en janvier 2019)
Cela commence par un drame, la noyade de Tom, un petit garçon de 7 ans. Il était sous la surveillance de sa grand-mère lorsque l’accident est arrivé.
Ses parents, Nora et Dani sont dévastés et le lecteur va suivre leurs deuils, essentiellement celui du père, le narrateur.
Dani est en Chine, sur un chantier, lorsqu’il apprend cette terrible nouvelle, il rentre immédiatement en France. Il se retrouve dans un état irréel, spectateur de ce qui se passe, il se sent également coupable d’avoir été trop absent. Parti au bout du monde, il a raté trop de nombreux instants avec Tom ! La dernière fois qu’il était parti, il était même trop pressé pour prendre le temps de faire une balade en vélo avec son fils…
Nora réagit autrement, rapidement, elle ressent le besoin d’effacer la présence de Tom dans la maison, et fait un grand ménage et de nombreux cartons avec ses jouets… Puis, elle se réfugie dans le travail…
Pour Dani, l’image de son fils s’impose à lui comme un enfant « imaginaire » ou « fantôme ». Dani part se réfugier à Belle-Île et s’invente un quotidien de vacances au bord de la mer, en présence de son fils…
Au delà de l’absence de Tom, Dani et Nora vont-ils arriver à se retrouver ?
Une histoire poignante, touchante, racontée avec de la douceur et de la poésie.

Merci Babelio et les éditions Flammarion.

Extrait : (début du livre)
—Dani, c’est toi ?
—Oui.
—Il est arrivé quelque chose à Tom.
C’était la voix de ma belle-sœur, Lauren. J’ai senti l’espace se resserrer autour de moi, comme s’il n’y avait plus que cet appel lointain, comme si le monde se résumait à ce que je devais comprendre à cet instant.
—Il était avec sa grand-mère, à la plage. Elle l’a perdu de vue…
Il y a eu un silence et j’ai pensé que la liaison était coupée, puis elle a prononcé ces mots qui sont pour d’autres, des inconnus, un sujet de fait divers, mais pas pour soi.
—Il est mort, Dani.
Mes oreilles se sont mises à bourdonner et j’ai tenté de me raccrocher à quelque chose de concret. Les plans du pont punaisés au mur. Le planning des travaux. Les feuilles de services que j’avais signées en qualité de contremaître. La machine à café que nous avions fait venir à grands frais d’Italie. Mais tout cela n’était plus qu’un décor.
—Où est Nora ? ai-je demandé.
—Elle prépare un sac. On prend le train pour aller là-bas. Tu veux lui parler ?
—Oui.J’ai entendu des pas qui se rapprochaient. Son souffle.
—Dani…
—Je suis là.
—Dani…
Nora a éclaté en sanglots, elle ne pouvait plus s’arrêter. J’étais debout dans ce baraquement, à des milliers de kilomètres, j’étais dans les montagnes de Chine. Elle luttait pour reprendre le contrôle d’elle-même.
—Ils l’ont amené au CHU de Nantes. Ils l’ont placé en réanimation mais ça n’a pas marché.
Les larmes l’ont de nouveau emportée et Lauren a repris le téléphone.
—Le taxi est en bas, Dani, il faut qu’on y aille.
—Gardez vos portables à portée de main. Je vous dis quand j’arrive.
—D’accord.

Déjà lu du même auteur :

103406830 La Surface de réparation

Mentine Tome 5 – On divorce ! – Jo Witek

Lu en partenariat avec Flammarion Jeunesse

9782081449398 Flammarion Jeunesse – janvier 2019 – 315 pages

Quatrième de couverture :
Mentine adore dépasser les limites, surtout celles de ses parents !
Cette fois ce sont les parents qui font n’importe quoi ! Et impossible de les arrêter. Jeudi, 17 h 45, la nouvelle tombe. Froide, sèche, définitive : à la poubelle, la famille unie! Heureusement quand les parents nous lâchent, « l’ union des filles » fait la force !
« Ménage partagé, courses collectives, apérocoloc… Les amies de ma mère étaient intarissables sur la colocation. J’allais passer un casting pour habiter chez des inconnus! Pas banal. Même en pleine crise, ma famille demeurait telle qu’elle avait toujours été : complètement foldingue. »

Auteur : Au départ comédienne et conteuse, Jo Witek se dirige assez vite vers l’écriture. D’abord pour le cinéma, en tant que scénariste et lectrice, puis pour la presse écrite et la littérature. Depuis 2009 elle écrit particulièrement pour les ados, des documentaires et des romans – En un tour de main et Récit intégral (ou presque) d’une coupe de cheveux ratée. Elle est l’auteur de Peur ExpressRêves en noirUn hiver en enferMa vie en chantier et Un jour j’irai chercher mon prince en skate. Elle réside aujourd’hui à Pézenas.

Mon avis : (lu en janvier 2019)
C’est le cinquième tome de la série et ma deuxième pour moi.
Pour Mentine, c’est la catastrophe, ses parents ont décidé de divorcer ! Sa mère est dévastée car son père est parti avec une autre femme. Mentine en veut à son père d’avoir cassé l’harmonie de la famille et refuse de le voir. Elle se voit obligée de s’occuper de sa mère qui déprime, puis qui se comporte comme une vraie adolescente… Mentine ne sait plus quoi faire… Pour une fois, elle n’est plus celle, au centre de toutes les attentions. Elle va même réussir à sécher les cours pendant près de 15 jours sans que ces parents s’en aperçoive… Heureusement elle et sa mère peuvent compter sur le soutien de leurs amies respectives.

La mère de Mentine va finir par réagir et reprendre sa vie en main en décidant de quitter l’appartement familial, devenu trop cher, pour une colocation. La recherche de cette colocation puis la vie en colocation seront hautes en couleurs… Pour ma part, c’est la partie de l’histoire qui m’a plu le plus.
Mentine, cette adolescente un peu hors norme est toujours aussi attachante et l’auteure arrive à traiter le sujet difficile du divorce des parents avec un ton léger et humoristique.

Merci Brigitte et Flammarion Jeunesse pour le plaisir d’avoir retrouvé Mentine et son univers.

Extrait : (début du livre)
Ils avaient tout pour réussir. Tout le monde avait parié sur eux, même moi. Comment ont-ils pu flancher à deux petites années de la ligne d’arrivée ? Attention, je vous parle de grands champions. Je vous parle de deux personnes super entraînées et bien au-dessus de la norme au niveau de l’amour. Ils avaient tout pour réussir. Une histoire qui avait commencé par un coup de foudre, des parents sympas, compréhensifs, des copains fidèles, des emplois stables, un chouette appartement duplex situé dans un quartier dynamique de Paris, à deux pas du parc des Buttes-Chaumont. En pleine santé, ils avaient passé la quarantaine avec brio, sachant prendre tous les deux des décisions drastiques pour vivre vieux et en pleine forme. Monsieur s’était mis au jogging, madame pratiquait le yoga deux fois par semaine. Ils ne fumaient pas, buvaient de l’alcool uniquement lorsqu’ils faisaient la fête, mangeaient six fruits et légumes bio chaque jour et n’hésitaient pas à s’hydrater tout au long de la journée, voire à s’octroyer des petits week-ends de jeûne avec des tisanes infectes pour prendre soin de ce qu’ils nommaient leur « capital santé ». De vrais champions, je vous dis. Seize ans qu’ils tenaient bon, ces deux-là. Et presque quinze ans qu’ils jouaient des coudes pour offrir un foyer stable et une éducation solide à leur fille diagnostiquée intellectuellement précoce.

Déjà lu du même auteur :

un jour j'irai chercher Un jour j’irai chercher mon prince en skate

106555489 Mentine T 02 : Cette fois c’est l’internat !

petit bac 2019(2) Prénom

Miss Crampon – Claire Castillon

Lu en partenariat avec Flammarion Jeunesse

9782081436572 Flammarion Jeunesse – janvier 2019 – 203 pages

Quatrième de couverture :
Souvent, Suzine se chut. Les cheveux plaqués sur les oreilles, elle se coupe du monde pour ne pas affronter les autres et pour cacher sa différence. Un jour, ses meilleures amies se disputent et lui demandent de choisir un camp. Suzine se chut, ses amies l’abandonnent. Elle va alors devoir faire preuve de courage pour retrouver confiance en elle.
Pendant ce temps, le concours de Miss France du club de foot se prépare…

Auteur : Après des études de lettres, Claire Castillon fait son entrée en littérature en 2000. Elle a publié son premier roman, Le Grenier, à vingt-cinq ans. Très vite, un lectorat fidèle et une reconnaissance critique ont entouré son travail. Elle a publié sept autres romans et trois recueils de nouvelles, dont Insecte qui a marqué le début d’une carrière internationale. Son œuvre est à présent traduite en de nombreuses langues.

Mon avis : (lu en janvier 2019)
Voilà un roman jeunesse intelligent sur la différence.
Suzine se chut fréquemment, elle a inventé ce mot pour dire qu’elle se tait ou qu’elle répond à son interlocuteur ce qu’il veut entendre et pas ce qu’elle pense vraiment. 
Suzine est une adolescente qui vit en alternance chez sa mère et chez son père et Camélia, sa jeune compagne. Elle est en 3ème et lorsque l’histoire commence, ses deux amies Violetta et Romane lui en veulent de ne pas avoir pris partie pour l’une ou l’autre au sujet de Tom, un garçon qui a brouillé les deux amies. 
Suzine a eu « petit problème » et cela ne l’aide pas à avoir confiance en elle.
Elle part donc en vacances avec son père et Camélia en espérant qu’à la rentrée l’état d’esprit de Violetta et Romane aura changé… Mais aux sports d’hiver, elle retrouve le fameux Tom…
J’ai beaucoup aimé les caractères bien décrits des différents personnages, parfois à la limite de la caricature. Il y a beaucoup d’humour dans le ton de ce livre et en même temps l’auteure aborde des sujets profonds comme la différence, le harcèlement scolaire…
Un seul regret, le parti pris de l’auteure de ne pas expliciter le « petit problème » de Suzine avant le tiers du livre. Pour ma part, je n’ai pas eu la patience d’attendre et après 30 pages de lecture, je n’ai pas résisté à aller lire le dernier chapitre pour m’aider à comprendre… Même si la demoiselle fait tout pour cacher son « petit problème », j’ai trouvé difficile de rester si longtemps dans l’ignorance.
L’histoire complète du « petit problème » est racontée dans les derniers chapitres…

Merci  Brigitte et Flammarion Jeunesse pour cette belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Je me chut : c’est la règle. Ne jamais dire ce que je pense est un principe que j’ai adopté à l’âge de cinq ans quand Camélia, ma belle-mère, m’a demandé si je préférais ses blagues au regard de galgos de ma mère, son mètre dix-huit de jambes au ventre de sharpei de ma mère, ses jurons de boxeur à la poésie vieux rose de ma mère. Et pour conclure, du moins pour ce jour fondateur de notre relation à venir : ses tenues de zumba à la raquette de tennis en bois de ma mère. Raquette vintage, objecterait Camélia, mais elle ferait fausse route. La raquette de ma mère est juste une vieille raquette en bois comme on n’en fait plus, portée par une mère ringarde comme on en fait peu (mais que j’aime plus que tout). Nous nous rencontrions pour la première fois, Camélia et moi, et j’ai senti, malgré le sourire ravi de mon père qui se félicitait que le courant circule entre nous, qu’il y avait un petit piège dans ses questions. Pas méchant mais posé là, sous ma langue. J’ai poussé un tel oui en réponse à sa demande de réassurance que depuis neuf ans, Camélia, gonflée d’orgueil par mon élan pour elle, se vante auprès de ses amies d’être, loin devant sa mère, la chouchoute de Suz’, sa belle-fille. Bien entendu, ma mère n’est pas au courant de ma trahison. D’ailleurs, elle continue de m’aimer tellement qu’à chaque retour de chez mon père, ma mère me fait l’offrande de quelques vers qu’elle a pondus en mon absence : « Ma Suzine, petite usine, toi le bateau qui vogue droit, tu resteras toujours à moi » ou « Suzine, si fine, sois heureuse même à Villetaneuse ».

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Qui décide tous les soirs, d’allumer les étoiles ? – Carine Bausière

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51v-xV71DuL Ravet-Anceau – août 2016 – 198 pages

Quatrième de couverture :
Moi, c’est Camille. Je ne peux pas dire que je nage dans le bonheur. Mon père n’y comprend rien aux trucs de filles, mon petit frère Babar me colle constamment et je n’ai toujours pas de chéri. Mais surtout, surtout, je n’ai plus de maman. Elle est morte brutalement et nous a tous laissés complètement déboussolés. Heureusement, je peux compter sur Benjamin pour me remonter le moral avec ses blagues presque drôles. Benjamin, c’est mon meilleur ami. Ce serait aussi mon amoureux idéal s’il ne préférait pas les garçons. J’ai un grand rêve : quitter Roubaix pour découvrir New York, ses buildings et son effervescence permanente. Mais avant de le réaliser, je dois régler mes problèmes. Ça, ce n’est pas une mince affaire !

Auteur : Carine Bausière est née à Roubaix et y a suivi toute sa scolarité avant de poursuivre des études d’histoire à Lille 3. Passionnée de sport et plus particulièrement de football, elle a signé ses premières piges dans La Voix du Nord en 1994, avant d’en rejoindre la rédaction en tant que journaliste quelques années plus tard. Un rêve devenu réalité, tout comme désormais celui de publier son premier roman.

Mon avis : (lu en décembre 2018)
Ce livre correspond à moitié à ce que j’attendais du Masse Critique Jeunesse et Jeune Adulte… D’abord, il a mis plus de temps à arriver que prévu et ensuite j’attendais un livre audio et j’ai reçu un livre papier…
Camille, 13 ans, vient de perdre brutalement sa maman. Depuis à la maison, tout va à vau-l’eau, Babar, son petit frère de six ans est inconsolable, son père ne va pas mieux et ne sait pas gérer les trucs de filles et Camille est déboussolée entre sa rage et sa tristesse… Heureusement, elle peut compter sur Benjamin son meilleur ami et sur Zénobie et Adrien, leurs voisins.
Après le choc de la perte et de l’absence d’une mère et d’une épouse, la famille est effondrée, mais peu à peu au fil des mois de cette année scolaire, elle va se rassembler et affronter le quotidien, et se reconstruire pour continuer à vivre et à grandir.
Camille voudrait rencontrer un amoureux et à le grand rêve de partir à New York.
Benjamin est toujours présent pour lui redonner le sourire grâce à ces blagues.
Zénobie est une originale qui dit pleins de gros mots, conduit à sa façon une vieille 2 CV et déteste les supermarché, elle est attentive aux besoins de Babar et Camille et sait y faire pour les consoler et les faire rire !
Une histoire belle et émouvante, qui évoque avec beaucoup de justesse et de tact la perte d’un parent.
Merci Babelio pour cette belle et touchante découverte.

Extrait : (début du livre)
8 heures du mat’, j’ai le bourdon. Ça ressemble à un début de chanson sur la radio pour vieux de Maman. Le gars qui chante a des frissons. Moi aussi. Et je ne peux plus bouger. C’est la rentrée, ça fait un quart d’heure que je suis plantée sur le trottoir. Les portes du collège sont grandes ouvertes, je n’ai qu’à traverser pour rejoindre la cour, ce n’est pas que je ne veux pas, je ne peux pas. Mes jambes refusent de bouger, je suis raide comme un piquet, j’ai une énorme boule dans la gorge et je sens mes yeux s’embuer comme les hublots d’un paquebot en plein naufrage.
Sale journée.
Sur mon bout de trottoir, je ne peux pas m’empêcher de penser au même jour il y a deux ans. Je rentrais en sixième et si ce n’était pas franchement un événement pour moi, ça l’était pour Maman, remontée comme un coucou, comme si c’était elle qui allait découvrir le collège. Alors elle s’était levée bien plus tôt que d’habitude pour me préparer un copieux petit déjeuner avant de venir me réveiller en me sifflotant doucement à l’oreille. Puis elle m’avait aidée à choisir mes vêtements, « pas trop sérieux, pas pétasse non plus s’il te plaît ! », et elle m’avait conduite en voiture jusqu’à la grande porte pour m’observer une dernière fois, en m’enveloppant de son doux regard un peu plus brillant que d’habitude. « Ma Camille… » Cette fois-là, c’était elle le Titanic. Et il tanguait drôlement de l’intérieur.
Je me souviens avoir trouvé ça curieux. Les adultes, quand même… De mon côté, je n’étais pas émue du tout. Au contraire, c’est limite s’il ne fallait pas me retenir de sauter de la voiture en marche tellement j’étais impatiente. À 11 ans, je n’étais plus une gamine depuis longtemps. D’ailleurs, Maman me l’a souvent dit, j’ai toujours été en avance, plus mature que les enfants de mon âge. Là, c’était vraiment concret. En arrivant dans ce collège dont on m’avait tant parlé, j’ai eu l’impression d’avoir grandi d’un coup. Mais pas au point d’être blasée de retrouver ma mère plantée au même endroit sur le trottoir le midi, comme si elle n’avait pas bougé de la matinée pour être sûre de ne pas me rater.
Journée exceptionnelle oblige, nous avions mangé « entre filles » dans un restaurant italien sur la Grand-Place. Je lui avais raconté cette première matinée d’un air assuré, comme si le collège était déjà une vieille habitude et elle m’avait écoutée, avide de détails. « Ton prof principal, il est comment ? » Un vieux. Barbu. « Vieux ? » Ouais, au moins 40 ans. « Âge canonique en effet… Et ta classe ? » Bah, une classe, quoi. « Et les autres élèves, ils sont sympas ? » J’ai pas trop eu le temps de leur parler encore. « Même à ton voisin de table ? Tu es assise à côté de qui ? Une fille ? Un garçon ! Il est mignon ? » Mamaaaan ! Finie la belle assurance, j’étais rouge comme une pivoine et pas uniquement à cause de l’huile pimentée sur ma pizza. Oui, il était mignon, plus que ça même : si je n’avais pas discuté avec le reste de la classe, j’avais quand même jeté un œil sur les autres tables, genre distrait-mais-en-fait-très-affûté, pour me rendre compte que « M. le professeur principal » avait eu la main heureuse dans le placement. J’avais hérité du « SBG », le super beau gosse. Sauf qu’il m’intimidait tellement que je n’arrivais pas à le regarder en face. Et encore moins à en parler.
Évidemment, ça avait fait rire Maman de me voir comme ça. Mais elle n’avait pas insisté, domptant difficilement sa curiosité jusqu’au soir où j’avais eu droit au même rituel, sans la pizza. Des questions, encore des questions, dans la voiture, la cuisine, la salle de bains, avant la dernière salve au bord de mon lit. Assise sur une fesse, elle m’avait regardée d’un air grave. « Bon alors, il est vraiment mignon ce garçon ? » Comme je recommençais à virer au rouge, elle a pouffé de rire, passé sa main dans mes cheveux avant de m’embrasser. « Je te taquine, fleur bleue. » Mouais, elle avait plutôt une tronche de coquelicot, la fleur bleue…

petit bac 2019
(1) Animal

Passage des ombres – Arnaldur Indridason

Lu en partenariat avec Audiolib

9782367627595-001-T Audiolib – octobre 2018 – 8h27 – Lu par Philippe Résimont

traduit de l’islandais par Eric Boury

Titre original : Skuggasund, 2013

Quatrième de couverture :
Un vieil homme solitaire est retrouvé mort dans son lit. Il semble avoir été étouffé sous son oreiller. Dans ses tiroirs, des coupures de presse sur la découverte du corps d’une jeune couturière dans le passage des Ombres en 1944, pendant l’occupation américaine. Pourquoi cet ancien crime refait-il surface après tout ce temps ? La police a-t-elle arrêté un innocent ? Soixante ans plus tard, l’ex-inspecteur Konrad décide de mener une double enquête. Jumeau littéraire d’Erlendur, il a grandi en ville, dans ce quartier des Ombres si mal famé, avec un père escroc, vraie brute et faux spirite. Il découvre que l’Islande de la « situation » n’est pas tendre avec les jeunes filles, trompées, abusées, abandonnées, à qui on souffle parfois, une fois l’affaire consommée, « Tu diras que c’était les elfes ».
Un polar prenant qui mêle avec brio deux époques et deux enquêtes dans un vertigineux jeu de miroirs. Où l’on découvre que les elfes n’ont peut-être pas tous les torts et que les fééries islandaises ont bon dos…

Auteur : Arnaldur Indridason est né à Reykjavik en 1961. Diplômé en Histoire, il est journaliste et critique de cinéma. Il est l’auteur de romans noirs couronnés de nombreux prix prestigieux, publiés dans trente-sept pays.

Lecteur : Philippe Résimont brûle les planches depuis plus de vingt ans dans des registres très différents (Cyrano de Bergerac, Le Misanthrope, Ladies Night, Littoral). Il participe également à quelques aventures cinématographiques (Les convoyeurs attendent, Maternelle, Une nuit).

Mon avis : (écouté en novembre 2018)
J’ai accepté de recevoir ce livre audio pour l’épisode 3 de la Trilogie des Ombres sans avoir lu les deux épisodes précédents… Cela ne m’a pas gênée dans ma lecture.
De nos jours, un vieux monsieur est retrouvé mort dans son lit. Lors de l’autopsie le médecin constate que la mort n’est pas naturelle et que l’homme a été étouffé avec un oreiller. La police est surpris également de trouver dans l’appartement, des vieux articles de presse concernant le meurtre d’une jeune fille, en 1944.

Konrad, policier en retraite, va mener cette double enquête concernant des faits ayant eu lieu avec près de soixante-dix ans d’écart.
En 1944, les troupes américaines sont installées en Islande. Le corps d’une jeune fille, Rosamunda, a été trouvé derrière le Théâtre National à Reykjavik.
Les deux enquêteurs Flovent et Thorson, vont assez rapidement trouver un coupable idéal pour ce meurtre. Et pourtant, cette enquête leur laissera un goût d’inachevée…
La grande Histoire et l’histoire intime de l’Islande se mêle adroitement, on découvre la condition féminine de l’époque, ce pays à la situation stratégique occupée par les Américains sans oublier les croyances et les légendes populaires islandaises…
Cela m’a donnée vraiment envie de découvrir les deux premiers tomes de la Trilogie !
Merci Pauline et Audiolib pour cette belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Les policiers firent venir un serrurier plutôt que de défoncer la porte. Quelques minutes de plus ou de moins ne changeaient pas grand-chose.
Au lieu d’appeler la Centrale d’urgence, la voisine s’était directement adressée au commissariat principal. Le standard l’avait mise en relation avec un policier à qui elle avait expliqué qu’elle n’avait pas vu l’homme qui occupait le logement à côté de chez elle depuis plusieurs jours.
– Il passe parfois chez moi quand il revient de faire ses courses. Normalement, je l’entends marcher dans son appartement et je le vois de ma fenêtre quand il descend au magasin. Et là, je ne l’ai ni vu ni entendu depuis un moment.
– Il est peut-être parti en voyage ?
– En voyage ? Il ne quitte jamais Reykjavík.
– Et qui vous dit qu’il n’est pas allé dans sa famille ou chez des amis ?
– Je ne crois pas qu’il ait beaucoup d’amis, et il ne m’a jamais parlé de sa famille.
– Quel âge a-t-il ?
– Plus de quatre-vingt-dix ans, mais il est robuste et complètement autonome.
– On a pu l’hospitaliser ?
– Non… je m’en serais rendu compte. Je suis sa voisine.
– Il est peut-être parti en maison de retraite. À son âge…
– Je… Vous avez de ces questions ! Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Tout le monde n’a pas envie d’aller en maison de retraite. Et il est en très bonne santé.
– Merci de nous avoir prévenus, je vous envoie quelqu’un.
Les deux policiers patientaient devant la porte du vieil homme en compagnie de sa voisine Birgitta. Le premier avait une énorme bedaine et le second, beaucoup plus jeune, était si maigre qu’il flottait dans son uniforme. Tous deux formaient un couple un peu comique. Plus expérimenté, le plus âgé avait souvent dû faire appel à un serrurier pour pénétrer chez des gens. La police devait régulièrement s’assurer que tout allait bien chez des gens qui n’avaient pas de famille et avaient échappé à la vigilance des services sociaux. Omar, le serrurier, cousin du policier obèse, ouvrait les portes en un tournemain.
Ils se donnèrent l’accolade quand ce dernier arriva. Omar força sans difficulté la serrure.

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Déjà lu du même auteur :

la_cit__des_jarres La Cité des jarres  la_femme_en_vert La Femme en vert

la_voix La Voix l_homme_du_lac L’Homme du lac hiver_arctique Hiver Arctique

hypothermie Hypothermie la_rivi_re_noire La rivière noire betty Bettý

la_muraille_de_lave La muraille de lave etranges_rivages Etranges rivages

91768788 La cité des jarres 95359847 Le Duel

105501958 Les nuits de Reykjavik 110108840 Le lagon noir

9782367623085-001-X Opération Napoléon

Husbands – Rebecca Lighieri

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – octobre 2018 – 448 pages

P.O.L – avril 2013 – 448 pages

Quatrième de couverture :
Trois hommes au bord de la crise de nerfs se rencontrent à Marseille. Laurent, agent immobilier cynique et séducteur, n’ose pas annoncer son licenciement à son épouse, et encore moins à sa belle-famille bourgeoise. Farouk, père de famille et professeur dévoué, voit son monde voler en éclats après une découverte macabre dans son congélateur. Reynald, producteur de musique vieillissant, redoute de perdre sa femme, dont il gère la carrière et le corps avec un soin paranoïaque. Sur un forum échangiste, les trois maris se lient. Dans le déballage des humiliations et des fantasmes de ces mâles blessés, quelque chose se libère. Et l’irréparable se produit…

Auteur : Rebecca Lighieri est écrivain. Elle a reçu le Prix Littéraire de la ville d’Arcachon en 2017 pour son livre Les Garçons de l’été. Rebecca Lighieri écrit aussi sous le nom d’Emmanuelle Bayamack-Tam

Mon avis : (lu en décembre 2018)
Voilà un roman policier surprenant et très original qui met en scène trois hommes, trois maris.
Il y a Farouk, père de famille amoureux de sa femme comme au premier jour mais qui découvre sa trahison. Puis Laurent, enfant des cités, qui a épousé Delphine issue d’une famille bourgeoise et qui vit au-dessus de ses moyens depuis qu’il a été licencié et qu’il n’a pas osé le dire à sa famille. Enfin, le vieux beau Reynal, quinquagénaire, consacre sa vie à la réussite de Lauriane, sa trop jeune et trop voluptueuse épouse qui est sur le point de le quitter…
Tous les trois traversent une crise au sein de leur couple et c’est par intermédiaire d’un forum internet qu’ils vont se rencontrer, d’abord virtuellement puis dans la vraie vie.
Une rencontre qui va déraper… sinon cela ne serait pas un thriller…
Au début j’ai trouvé ma lecture dérangeante car il était question de candaulisme (je vous laisse aller voir la définition de ce mot), mais peu à peu je me suis attachée aux différents personnages et lorsque tout bascule, le suspens est à son comble. L’intrigue est vraiment bien construite…
Merci Folio pour ce thriller surprenant.

Extrait : (début du livre)
Farouk 
11 mai

Mes mains tremblent, mon coeur cogne, une main aussi immatérielle qu’implacable enserre ma nuque. Je ne sais pas comment je trouve la force de monter au premier et de m’asseoir devant l’ordinateur, mais j’ai cette force. Je dois absolument me soustraire à la rumeur paisible du rez-de-chaussée, à tous ces bruits familiers et rassurants : la radio en sourdine dans la chambre de Lila, les voix de Farès et Chloé dans la cuisine, les miaulements insistants du chat, la porte du frigo, ouverte puis refermée. Je me sens brusquement indigne de tout ce bonheur domestique. Indigne alors même que je suis la victime et non l’auteur de la trahison. Mais voilà, on ne se refait pas, on ne passe pas trente-huit ans à éprouver un sentiment d’illégitimité et d’imposture sans que ça laisse des traces.
Je me connecte, machinalement. Mes doigts effleurent les touches sans idée préconçue. Je cherche l’apaisement, l’échappatoire, l’arrêt de la souffrance, l’amnésie momentanée – car je sais bien que je ne pourrai jamais oublier. Je pourrais tout aussi bien prendre une douche, enfiler des baskets et sortir courir, ou boire jusqu’au coma éthylique, mais finalement, je cherche refuge dans ma routine : ouvrir ma boîte e-mail où aucun message intéressant ne m’attend, naviguer de site en site, la page du Monde, le site de Darty…
Car il n’y a pas si longtemps, j’étais un homme normal, un père de famille qui envisageait l’achat d’une nouvelle plaque de cuisson pour remplacer nos brûleurs traditionnels, que Chloé trouvait dépassés, peu pratiques, encrassés, impossibles à nettoyer. Chloé, mon amour, ma jeunesse… Chloé, mon beau souci… Chloé, tu vois, quand je te parle, ce sont les mots des autres qui me viennent à l’esprit, les mots les plus beaux, ceux des poètes. Chloé, comment as-tu pu me faire ça ?
Je finis par taper «maris». Je ne sais pas ce que j’espère exactement. Tomber sur mes frères, peut-être, sur une communauté d’hommes se définissant d’abord et avant tout par leur statut d’époux, par leur appartenance, voire leur allégeance à une femme, l’engagement total de tout leur être dans cette grande affaire : le mariage. Les larmes brouillent ma vue tandis que je fais défiler les sites. Suis-je ridicule d’avoir cru que mon union avec Chloé était d’une autre nature que le mariage des autres, ces petits arrangements aussi pitoyables que provisoires ? Suis-je ridicule d’avoir cherché à rendre ma femme heureuse, d’avoir employé toute mon énergie et tous mes efforts à lui rendre la vie plus douce et plus facile ? Suis-je ridicule de l’avoir aimée aussi éperdument et aussi exclusivement ?

Nos richesses – Kaouther Adimi

Lu en partenariat avec Audiolib

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Audiolib – octobre 2018 – 3h49 – Lu par Jean-Paul Bordes

Seuil – août 2017 – 224 pages

Points – septembre 2018 – 192 pages

Prix Renaudot des Lycéens 2017

Quatrième de couverture :
En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête : ouvrir une librairie. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule boutique est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres, c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune et de l’Histoire. Car la révolte gronde en Algérie en cette veille de Seconde Guerre mondiale.
En 2017, Ryad n’éprouve qu’indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il arrive à Alger avec la charge de repeindre une librairie poussiéreuse, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Auteur : Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Son premier roman, L’Envers des autres (Actes Sud, 2011) a obtenu le prix de la Vocation ; le suivant, Des pierres dans ma poche, publié au Seuil en 2016, a bénéficié d’un succès critique et de sélections sur de nombreuses listes de prix.

Lecteur : Comédien, acteur, auteur, metteur en scène, Jean-Paul Bordes est à l’aise dans tous les registres ; on a pu le voir dans des pièces traditionnelles, mais aussi à l’opéra et dans des productions musicales. Pensionnaire à la Comédie-Française, il a été nommé à de nombreuses reprises aux Molières : en 1997 dans la catégorie Meilleur Comédien dans un second rôle, pour La puce à l’oreille de Feydeau mis en scène par Bernard Murat, ou en 2017 pour Vient de paraître, d’Édouard Bourdet. En 2018 il reçoit également 3 nominations aux Molières pour sa pièce Michel-Ange et les fesses de Dieu.

Mon avis : (écouté en novembre 2018)
Cette lecture a été une très belle découverte. Ce roman nous raconte l’histoire d’une librairie « Les vraies richesses » créée à Alger, dans les années 30, par Edmond Charlot.
Pour partager sa passion pour les livres, Edmond Charlot était à la fois libraire, imprimeur et éditeur. Dans les années 90, la librairie est devenue une bibliothèque de quartier tenue par Abdallah, un vieil homme veillant jalousement sur les livres comme sur un trésor.
Lorsque le livre commence, nous sommes en 2017 et Ryad, venu de Paris pour un stage « ouvrier », a été missionné pour vider la bibliothèque et la repeindre pour l’installation prochaine d’une boutique de beignets…
Le lecteur va découvrir l’histoire de ce lieu à travers ces trois personnages, Ryad, Abdallah et Edmond.
Ryad est étudiant mais complètement indifférent à la littérature et aux livres.
Abdallah est très respectueux des livres et du passé de « Les Vraies Richesses » et pourtant, il ne sait pas lire…
Edmond Charlot est un personnage ayant réellement existé et qui a traversé l’Histoire et la Littérature, nous découvrons son œuvre, sa vie et ses combats à travers ses carnets intimes.
La lecture de Jean-Paul Bordes est très agréable, son rythme et la chaleur de la voix sont en harmonie avec Alger.

Merci Pauline et Audiolib pour cette très belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Alger, 2017
Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. Vous tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partagent suicidés et amoureux.
Descendre encore, s’éloigner des cafés et bistrots, boutiques de vêtements, marchés aux légumes, vite, continuer, sans s’arrêter, tourner à gauche, sourire au vieux fleuriste, s’adosser quelques instants contre un palmier centenaire, ne pas croire le policier qui prétendra que c’est interdit, courir derrière un chardonneret avec des gosses, et déboucher sur la place de l’Émir-Abdelkader. Vous raterez peut-être le Milk Bar tant les lettres de la façade rénovée récemment sont peu visibles en plein jour : le bleu presque blanc du ciel et le soleil aveuglant brouillent les lettres. Vous observerez des enfants qui escaladent le socle de la statue de l’émir Abdelkader, souriant à pleines dents, posant pour leurs parents qui les photographient avant de s’empresser de poster les photos sur les réseaux sociaux. Un homme fumera sur le pas d’une porte en lisant le journal. Il faudra le saluer et échanger quelques politesses avant de rebrousser chemin, sans oublier de jeter un coup d’œil sur le côté : la mer argentée qui pétille, le cri des mouettes, le bleu toujours, presque blanc. Il vous faudra suivre le ciel, oublier les immeubles haussmanniens et passer à côté de l’Aéro-habitat, barre de béton au-dessus de la ville.
Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y balade comme on divague, les mains dans les poches, le cœur serré.
Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes portes en bois qui ne sont jamais fermées à clé, caresserez l’impact laissé sur les murs par des balles qui ont fauché syndicalistes, artistes, militaires, enseignants, anonymes, enfants. Des siècles que le soleil se lève au-dessus des terrasses d’Alger et des siècles que nous assassinons sur ces mêmes terrasses.
Prenez le temps de vous asseoir sur une des marches de la Casbah. Écoutez les jeunes musiciens jouer du banjo, devinez les vieilles femmes derrière les fenêtres fermées, regardez les enfants s’amuser avec un chat à la queue coupée. Et le bleu au-dessus des têtes et à vos pieds, le bleu ciel qui plonge dans le bleu marine, tache huileuse s’étirant à l’infini. Que nous ne voyons plus, malgré les poètes qui veulent nous convaincre que le ciel et la mer sont une palette de couleurs, prêts à se parer de rose, de jaune, de noir.

Petit bac 2018Mot Positif (7)

Écorces vives – Alexandre Lénot

Lu en partenariat avec Masse Critique Babelio

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Quatrième de couverture :
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici. Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

Auteur : Alexandre Lenot est né en 1976 Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. Ecorces vives est son premier roman.

Mon avis : (lu en novembre 2018)
En choisissant de recevoir ce livre édité dans la collection actes noirs, je pensais découvrir un roman policier… L’histoire se situe dans le nord du Cantal, dans une nature sauvage, loin de tout. A travers un récit à plusieurs voix, le lecteur découvre des personnages cabossés : Éli brisé par le décès accidentel de sa compagne et venu incendier la ferme où ils voulaient s’installer pour fonder une famille. Louise a quitté la ville et est venue se réfugier dans la ferme isolée d’un vieux couple d’Américains, Andrew et Fiona. Laurentin est un ancien gendarme qui est venu finir sa carrière dans ce lieu tranquille et calme. Lison est une jeune veuve.
J’ai peiné à lire cette histoire où il se passe pas grand chose, l’ambiance de nature hostile est prenante et étouffante, il y a trop de non dits, de sous entendu… et je me suis ennuyée et lorsque je suis enfin arrivée au bout des 203 pages, la conclusion m’a laissé dans le flou… La rencontre est ratée !

Extrait : (début du livre)
Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.

 

Un monde à portée de main – Maylis de Kerangal

Lu en partenariat avec #MRL18

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#Un monde à portée de main
#Maylis de Kerangal

kerangal Verticales – août 2018 – 288 pages

Quatrième de couverture :
« Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur La paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde : c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage. »

Auteur : Maylis de Kerangal est l’auteure de cinq romans, notamment Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (prix Médicis 2010, prix Franz-Hessel) et Réparer les vivants (2014, dix prix littéraires), ainsi que de trois récits dans la collection « Minimales »: Ni fleurs ni couronnes (2006), Tangente vers l’est (2012, prix Landerneau) et A ce stade de la nuit (2015).

Mon avis : (lu en octobre 2018)
Dans son nouveau roman, Maylis de Kerangal nous emmène dans l’univers de l’art de la peinture, de la création de décors en trompe-l’œil.
Le roman est construit autour de Paula, elle est en colocation avec Jonas et devient l’amie de Kate. Tous les trois sont étudiants dans une école de peinture bruxelloise où l’on enseigne les techniques de l’illusion : la reproduction de faux marbres, de faux bois, d’écaille de tortue, la copie, le trompe-l’œil. L’apprentissage de Paula est intense, difficile et laborieux contrairement à Jonas qui est un élève doué et brillant.
Après l’obtention de leurs diplômes, les trois amis vont se séparer. Paula part sur des chantiers plus ou moins importants dans le Nord de l’Italie, Turin, Milan… Elle ira jusqu’aux studios de Cinecitta. Puis, grâce à Jonas, Paula va travailler sur le chantier de la construction de la réplique de la grotte de Lascaux, le lieu originel de l’art pariétal qui pour sa protection est devenu factice.
Avis mitigé sur ce roman, j’ai aimé la partie d’apprentissage dans l’école d’art et la partie finale dans la reproduction de la grotte de Lascaux. L’auteur utilise un vocabulaire riche, technique et pictural qui permet au lecteur de visualiser ce qui est décrit.

Merci #MRL18 et leurs marraines pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
Paula Karst apparaît dans l’escalier, elle sort ce soir, ça se voit tout de suite, un changement de vitesse perceptible depuis qu’elle a claqué la porte de l’appartement, la respiration plus rapide, la frappe du cœur plus lourde, un long manteau sombre ouvert sur une chemise blanche, des boots à talons de sept centimètres, et pas de sac, tout dans les poches, portable, cigarettes, cash, tout, le trousseau de clés qui sonne et rythme son allure – frisson de caisse claire –, la chevelure qui rebondit sur les épaules, l’escalier qui s’enroule en spirale autour d’elle à mesure qu’elle descend les étages, tourbillonne jusque dans le vestibule, après quoi, interceptée in extremis par le grand miroir, elle pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. Avant de sortir dans la rue, elle a défait un autre bouton de sa chemise : pas d’écharpe non plus quand dehors c’est janvier, c’est l’hiver, le froid, la bise noire, mais elle veut faire voir sa peau, et que le vent de la nuit souffle dans son cou.

Parmi la vingtaine d’élèves formés à l’Institut de peinture, 30 bis rue du Métal à Bruxelles, entre octobre 2007 et mars 2008, ils sont trois à être restés proches, à se refiler des contacts et des chantiers, à se prévenir des plans pourris, à se prêter main-forte pour finir un travail dans les délais, et ces trois-là – dont Paula, son long manteau noir et ses smoky eyes – ont rendez-vous ce soir dans Paris.
C’était une occasion à ne pas manquer, une conjonction planétaire de toute beauté, aussi rare que le passage de la comète de Halley ! – ils s’étaient excités sur la toile, grandiloquents, illustrant leurs messages par des images collectées sur des sites d’astrophotographie. Pourtant, à la fin de l’après-midi, chacun avait envisagé ces retrouvailles avec réticence : Kate venait de passer la journée perchée sur un escabeau dans un vestibule de l’avenue Foch et serait bien restée vautrée chez elle à manger du tarama avec les doigts devant Game of Thrones, Jonas aurait préféré travailler encore, avancer cette fresque de jungle tropicale à livrer dans trois jours, et Paula, atterrie le matin même de Moscou, déphasée, n’était plus si sûre que ce rendez-vous soit une bonne idée.

Déjà lu du même auteur : 

naissance_d_un_pont_folio Naissance d’un pont Reparer-les-vivants-de-Maylis-de-Kerangal_298_393 Réparer les vivants

 

 

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