Husbands – Rebecca Lighieri

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – octobre 2018 – 448 pages

P.O.L – avril 2013 – 448 pages

Quatrième de couverture :
Trois hommes au bord de la crise de nerfs se rencontrent à Marseille. Laurent, agent immobilier cynique et séducteur, n’ose pas annoncer son licenciement à son épouse, et encore moins à sa belle-famille bourgeoise. Farouk, père de famille et professeur dévoué, voit son monde voler en éclats après une découverte macabre dans son congélateur. Reynald, producteur de musique vieillissant, redoute de perdre sa femme, dont il gère la carrière et le corps avec un soin paranoïaque. Sur un forum échangiste, les trois maris se lient. Dans le déballage des humiliations et des fantasmes de ces mâles blessés, quelque chose se libère. Et l’irréparable se produit…

Auteur : Rebecca Lighieri est écrivain. Elle a reçu le Prix Littéraire de la ville d’Arcachon en 2017 pour son livre Les Garçons de l’été. Rebecca Lighieri écrit aussi sous le nom d’Emmanuelle Bayamack-Tam

Mon avis : (lu en décembre 2018)
Voilà un roman policier surprenant et très original qui met en scène trois hommes, trois maris.
Il y a Farouk, père de famille amoureux de sa femme comme au premier jour mais qui découvre sa trahison. Puis Laurent, enfant des cités, qui a épousé Delphine issue d’une famille bourgeoise et qui vit au-dessus de ses moyens depuis qu’il a été licencié et qu’il n’a pas osé le dire à sa famille. Enfin, le vieux beau Reynal, quinquagénaire, consacre sa vie à la réussite de Lauriane, sa trop jeune et trop voluptueuse épouse qui est sur le point de le quitter…
Tous les trois traversent une crise au sein de leur couple et c’est par intermédiaire d’un forum internet qu’ils vont se rencontrer, d’abord virtuellement puis dans la vraie vie.
Une rencontre qui va déraper… sinon cela ne serait pas un thriller…
Au début j’ai trouvé ma lecture dérangeante car il était question de candaulisme (je vous laisse aller voir la définition de ce mot), mais peu à peu je me suis attachée aux différents personnages et lorsque tout bascule, le suspens est à son comble. L’intrigue est vraiment bien construite…
Merci Folio pour ce thriller surprenant.

Extrait : (début du livre)
Farouk 
11 mai

Mes mains tremblent, mon coeur cogne, une main aussi immatérielle qu’implacable enserre ma nuque. Je ne sais pas comment je trouve la force de monter au premier et de m’asseoir devant l’ordinateur, mais j’ai cette force. Je dois absolument me soustraire à la rumeur paisible du rez-de-chaussée, à tous ces bruits familiers et rassurants : la radio en sourdine dans la chambre de Lila, les voix de Farès et Chloé dans la cuisine, les miaulements insistants du chat, la porte du frigo, ouverte puis refermée. Je me sens brusquement indigne de tout ce bonheur domestique. Indigne alors même que je suis la victime et non l’auteur de la trahison. Mais voilà, on ne se refait pas, on ne passe pas trente-huit ans à éprouver un sentiment d’illégitimité et d’imposture sans que ça laisse des traces.
Je me connecte, machinalement. Mes doigts effleurent les touches sans idée préconçue. Je cherche l’apaisement, l’échappatoire, l’arrêt de la souffrance, l’amnésie momentanée – car je sais bien que je ne pourrai jamais oublier. Je pourrais tout aussi bien prendre une douche, enfiler des baskets et sortir courir, ou boire jusqu’au coma éthylique, mais finalement, je cherche refuge dans ma routine : ouvrir ma boîte e-mail où aucun message intéressant ne m’attend, naviguer de site en site, la page du Monde, le site de Darty…
Car il n’y a pas si longtemps, j’étais un homme normal, un père de famille qui envisageait l’achat d’une nouvelle plaque de cuisson pour remplacer nos brûleurs traditionnels, que Chloé trouvait dépassés, peu pratiques, encrassés, impossibles à nettoyer. Chloé, mon amour, ma jeunesse… Chloé, mon beau souci… Chloé, tu vois, quand je te parle, ce sont les mots des autres qui me viennent à l’esprit, les mots les plus beaux, ceux des poètes. Chloé, comment as-tu pu me faire ça ?
Je finis par taper «maris». Je ne sais pas ce que j’espère exactement. Tomber sur mes frères, peut-être, sur une communauté d’hommes se définissant d’abord et avant tout par leur statut d’époux, par leur appartenance, voire leur allégeance à une femme, l’engagement total de tout leur être dans cette grande affaire : le mariage. Les larmes brouillent ma vue tandis que je fais défiler les sites. Suis-je ridicule d’avoir cru que mon union avec Chloé était d’une autre nature que le mariage des autres, ces petits arrangements aussi pitoyables que provisoires ? Suis-je ridicule d’avoir cherché à rendre ma femme heureuse, d’avoir employé toute mon énergie et tous mes efforts à lui rendre la vie plus douce et plus facile ? Suis-je ridicule de l’avoir aimée aussi éperdument et aussi exclusivement ?

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Nos richesses – Kaouther Adimi

Lu en partenariat avec Audiolib

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Audiolib – octobre 2018 – 3h49 – Lu par Jean-Paul Bordes

Seuil – août 2017 – 224 pages

Points – septembre 2018 – 192 pages

Prix Renaudot des Lycéens 2017

Quatrième de couverture :
En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête : ouvrir une librairie. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule boutique est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres, c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune et de l’Histoire. Car la révolte gronde en Algérie en cette veille de Seconde Guerre mondiale.
En 2017, Ryad n’éprouve qu’indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il arrive à Alger avec la charge de repeindre une librairie poussiéreuse, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Auteur : Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Son premier roman, L’Envers des autres (Actes Sud, 2011) a obtenu le prix de la Vocation ; le suivant, Des pierres dans ma poche, publié au Seuil en 2016, a bénéficié d’un succès critique et de sélections sur de nombreuses listes de prix.

Lecteur : Comédien, acteur, auteur, metteur en scène, Jean-Paul Bordes est à l’aise dans tous les registres ; on a pu le voir dans des pièces traditionnelles, mais aussi à l’opéra et dans des productions musicales. Pensionnaire à la Comédie-Française, il a été nommé à de nombreuses reprises aux Molières : en 1997 dans la catégorie Meilleur Comédien dans un second rôle, pour La puce à l’oreille de Feydeau mis en scène par Bernard Murat, ou en 2017 pour Vient de paraître, d’Édouard Bourdet. En 2018 il reçoit également 3 nominations aux Molières pour sa pièce Michel-Ange et les fesses de Dieu.

Mon avis : (écouté en novembre 2018)
Cette lecture a été une très belle découverte. Ce roman nous raconte l’histoire d’une librairie « Les vraies richesses » créée à Alger, dans les années 30, par Edmond Charlot.
Pour partager sa passion pour les livres, Edmond Charlot était à la fois libraire, imprimeur et éditeur. Dans les années 90, la librairie est devenue une bibliothèque de quartier tenue par Abdallah, un vieil homme veillant jalousement sur les livres comme sur un trésor.
Lorsque le livre commence, nous sommes en 2017 et Ryad, venu de Paris pour un stage « ouvrier », a été missionné pour vider la bibliothèque et la repeindre pour l’installation prochaine d’une boutique de beignets…
Le lecteur va découvrir l’histoire de ce lieu à travers ces trois personnages, Ryad, Abdallah et Edmond.
Ryad est étudiant mais complètement indifférent à la littérature et aux livres.
Abdallah est très respectueux des livres et du passé de « Les Vraies Richesses » et pourtant, il ne sait pas lire…
Edmond Charlot est un personnage ayant réellement existé et qui a traversé l’Histoire et la Littérature, nous découvrons son œuvre, sa vie et ses combats à travers ses carnets intimes.
La lecture de Jean-Paul Bordes est très agréable, son rythme et la chaleur de la voix sont en harmonie avec Alger.

Merci Pauline et Audiolib pour cette très belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Alger, 2017
Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. Vous tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partagent suicidés et amoureux.
Descendre encore, s’éloigner des cafés et bistrots, boutiques de vêtements, marchés aux légumes, vite, continuer, sans s’arrêter, tourner à gauche, sourire au vieux fleuriste, s’adosser quelques instants contre un palmier centenaire, ne pas croire le policier qui prétendra que c’est interdit, courir derrière un chardonneret avec des gosses, et déboucher sur la place de l’Émir-Abdelkader. Vous raterez peut-être le Milk Bar tant les lettres de la façade rénovée récemment sont peu visibles en plein jour : le bleu presque blanc du ciel et le soleil aveuglant brouillent les lettres. Vous observerez des enfants qui escaladent le socle de la statue de l’émir Abdelkader, souriant à pleines dents, posant pour leurs parents qui les photographient avant de s’empresser de poster les photos sur les réseaux sociaux. Un homme fumera sur le pas d’une porte en lisant le journal. Il faudra le saluer et échanger quelques politesses avant de rebrousser chemin, sans oublier de jeter un coup d’œil sur le côté : la mer argentée qui pétille, le cri des mouettes, le bleu toujours, presque blanc. Il vous faudra suivre le ciel, oublier les immeubles haussmanniens et passer à côté de l’Aéro-habitat, barre de béton au-dessus de la ville.
Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y balade comme on divague, les mains dans les poches, le cœur serré.
Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes portes en bois qui ne sont jamais fermées à clé, caresserez l’impact laissé sur les murs par des balles qui ont fauché syndicalistes, artistes, militaires, enseignants, anonymes, enfants. Des siècles que le soleil se lève au-dessus des terrasses d’Alger et des siècles que nous assassinons sur ces mêmes terrasses.
Prenez le temps de vous asseoir sur une des marches de la Casbah. Écoutez les jeunes musiciens jouer du banjo, devinez les vieilles femmes derrière les fenêtres fermées, regardez les enfants s’amuser avec un chat à la queue coupée. Et le bleu au-dessus des têtes et à vos pieds, le bleu ciel qui plonge dans le bleu marine, tache huileuse s’étirant à l’infini. Que nous ne voyons plus, malgré les poètes qui veulent nous convaincre que le ciel et la mer sont une palette de couleurs, prêts à se parer de rose, de jaune, de noir.

Petit bac 2018Mot Positif (7)

Écorces vives – Alexandre Lénot

Lu en partenariat avec Masse Critique Babelio

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Quatrième de couverture :
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici. Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

Auteur : Alexandre Lenot est né en 1976 Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. Ecorces vives est son premier roman.

Mon avis : (lu en novembre 2018)
En choisissant de recevoir ce livre édité dans la collection actes noirs, je pensais découvrir un roman policier… L’histoire se situe dans le nord du Cantal, dans une nature sauvage, loin de tout. A travers un récit à plusieurs voix, le lecteur découvre des personnages cabossés : Éli brisé par le décès accidentel de sa compagne et venu incendier la ferme où ils voulaient s’installer pour fonder une famille. Louise a quitté la ville et est venue se réfugier dans la ferme isolée d’un vieux couple d’Américains, Andrew et Fiona. Laurentin est un ancien gendarme qui est venu finir sa carrière dans ce lieu tranquille et calme. Lison est une jeune veuve.
J’ai peiné à lire cette histoire où il se passe pas grand chose, l’ambiance de nature hostile est prenante et étouffante, il y a trop de non dits, de sous entendu… et je me suis ennuyée et lorsque je suis enfin arrivée au bout des 203 pages, la conclusion m’a laissé dans le flou… La rencontre est ratée !

Extrait : (début du livre)
Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.

 

Un monde à portée de main – Maylis de Kerangal

Lu en partenariat avec #MRL18

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#Un monde à portée de main
#Maylis de Kerangal

kerangal Verticales – août 2018 – 288 pages

Quatrième de couverture :
« Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur La paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde : c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage. »

Auteur : Maylis de Kerangal est l’auteure de cinq romans, notamment Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (prix Médicis 2010, prix Franz-Hessel) et Réparer les vivants (2014, dix prix littéraires), ainsi que de trois récits dans la collection « Minimales »: Ni fleurs ni couronnes (2006), Tangente vers l’est (2012, prix Landerneau) et A ce stade de la nuit (2015).

Mon avis : (lu en octobre 2018)
Dans son nouveau roman, Maylis de Kerangal nous emmène dans l’univers de l’art de la peinture, de la création de décors en trompe-l’œil.
Le roman est construit autour de Paula, elle est en colocation avec Jonas et devient l’amie de Kate. Tous les trois sont étudiants dans une école de peinture bruxelloise où l’on enseigne les techniques de l’illusion : la reproduction de faux marbres, de faux bois, d’écaille de tortue, la copie, le trompe-l’œil. L’apprentissage de Paula est intense, difficile et laborieux contrairement à Jonas qui est un élève doué et brillant.
Après l’obtention de leurs diplômes, les trois amis vont se séparer. Paula part sur des chantiers plus ou moins importants dans le Nord de l’Italie, Turin, Milan… Elle ira jusqu’aux studios de Cinecitta. Puis, grâce à Jonas, Paula va travailler sur le chantier de la construction de la réplique de la grotte de Lascaux, le lieu originel de l’art pariétal qui pour sa protection est devenu factice.
Avis mitigé sur ce roman, j’ai aimé la partie d’apprentissage dans l’école d’art et la partie finale dans la reproduction de la grotte de Lascaux. L’auteur utilise un vocabulaire riche, technique et pictural qui permet au lecteur de visualiser ce qui est décrit.

Merci #MRL18 et leurs marraines pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
Paula Karst apparaît dans l’escalier, elle sort ce soir, ça se voit tout de suite, un changement de vitesse perceptible depuis qu’elle a claqué la porte de l’appartement, la respiration plus rapide, la frappe du cœur plus lourde, un long manteau sombre ouvert sur une chemise blanche, des boots à talons de sept centimètres, et pas de sac, tout dans les poches, portable, cigarettes, cash, tout, le trousseau de clés qui sonne et rythme son allure – frisson de caisse claire –, la chevelure qui rebondit sur les épaules, l’escalier qui s’enroule en spirale autour d’elle à mesure qu’elle descend les étages, tourbillonne jusque dans le vestibule, après quoi, interceptée in extremis par le grand miroir, elle pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. Avant de sortir dans la rue, elle a défait un autre bouton de sa chemise : pas d’écharpe non plus quand dehors c’est janvier, c’est l’hiver, le froid, la bise noire, mais elle veut faire voir sa peau, et que le vent de la nuit souffle dans son cou.

Parmi la vingtaine d’élèves formés à l’Institut de peinture, 30 bis rue du Métal à Bruxelles, entre octobre 2007 et mars 2008, ils sont trois à être restés proches, à se refiler des contacts et des chantiers, à se prévenir des plans pourris, à se prêter main-forte pour finir un travail dans les délais, et ces trois-là – dont Paula, son long manteau noir et ses smoky eyes – ont rendez-vous ce soir dans Paris.
C’était une occasion à ne pas manquer, une conjonction planétaire de toute beauté, aussi rare que le passage de la comète de Halley ! – ils s’étaient excités sur la toile, grandiloquents, illustrant leurs messages par des images collectées sur des sites d’astrophotographie. Pourtant, à la fin de l’après-midi, chacun avait envisagé ces retrouvailles avec réticence : Kate venait de passer la journée perchée sur un escabeau dans un vestibule de l’avenue Foch et serait bien restée vautrée chez elle à manger du tarama avec les doigts devant Game of Thrones, Jonas aurait préféré travailler encore, avancer cette fresque de jungle tropicale à livrer dans trois jours, et Paula, atterrie le matin même de Moscou, déphasée, n’était plus si sûre que ce rendez-vous soit une bonne idée.

Déjà lu du même auteur : 

naissance_d_un_pont_folio Naissance d’un pont Reparer-les-vivants-de-Maylis-de-Kerangal_298_393 Réparer les vivants

 

 

L’Écart – Amy Liptrot

Lu en partenariat avec les Éditions Globe

Liptrot_Amy-LECART Éditions Globe – août 2018 – 336 pages

traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre

Titre original : The Outrun, 2016

Quatrième de couverture :
Grande, fine, intrépide et avide de passion, elle vacille, tel un petit navire dans la tempête, elle hésite entre deux destins : se laisser emporter vers le sud, vers ce Londres qui brille, dans la nuit violente qui fait oublier le jour où l’on est trop seul, où tout est trop cher, où le travail manque.
Ou se fracasser contre les falaises de l’île natale, dans cet archipel des Orcades battu des vents dont la vie rude lui semble vide et lui fait peur.
Elle l’ignore encore mais il existe une troisième voie : écouter résonner l’appel qui la hante, qui vient toucher cette part d’elle assoiffée de grand large, de grand air, de grande beauté. Non pas rester mais revenir. Choisir.
Troquer la bouteille assassine contre une thermos de café fort, troquer l’observation narquoise et éperdue de la faune des nuits de fêtes tristes pour la contemplation des étoiles et des nuages, et l’inventaire des derniers spécimens de râle des genêts, un oiseau nocturne comme elle, menacé comme elle, farouche comme elle.
Sa voie s’appelle l’Écart. C’est l’humble nom d’une bande côtière où les animaux sauvages et domestiques peuvent se côtoyer loin des regards, où folâtrent des elfes ivres d’embruns.
C’est le nom fier de son premier roman.

Auteur : Surnommée « la femme du Roi caille » par les soixante-dix autres résidents de la petite île de Papay, Amy Liptrot est retournée à Orkney pour travailler avec la Société Royale de protection des oiseaux. Elle y enregistre et documente des informations sur le Roi caille – un oiseau rare et secret qui construit son nid dans les hautes herbes et fait le bruit d’une cuillère traînée contre un égouttoir à vaisselle. Elle est la lauréate du PEN Ackerley Prize 2017 et du Wainwright Prize 2016. L’Écart est son premier roman.

Mon avis : (lu en septembre 2018)
C’est à la fois la superbe couverture du livre et la destination annoncée « l’archipel des Orcades » par la quatrième de couverture qui m’ont encouragé à découvrir ce premier roman. Des îles que je ne connaissais pas et qui se trouvent tout au Nord-Est de l’Écosse.
Amy a grandi dans l’archipel des Orcades, et dès l’adolescence elle souhaite en partir. A 18 ans, elle quitte ces îles rudes, battus par la mer et les vents et part à Londres, trouver la foule et la ville. Elle se trouve du travail, fait des rencontres et surtout beaucoup de fêtes… Et petit à petit, elle se perd dans l’alcool, la drogue et c’est la descente aux enfers, plus de travail, plus de logement, plus d’amis… Elle a perdu le fil de sa vie.
Dix ans plus tard, lorsqu’elle se rend compte de tout ce qu’elle a perdu, elle décide pour de bon de se reprendre en main et de faire une cure de désintoxication à Londres puis après ses premières victoires de sobriété, elle choisit de revenir dans les Orcades.
Elle a maintenant trente ans et tout à reprendre à zéro. Pour ne pas replonger, elle commence par travailler dans la ferme de son père, à réparer les murs de pierre, à l’aider lors des agnelages… Puis elle obtient un job d’été pour recenser « le roi caille », un oiseau migrateur rare et secret qui construit son nid dans les hautes herbes. Elle se sent bien dans les Iles et l’hiver suivant, elle s’installe sur la petite île de Papay. Pour canaliser son envie de boire, Amy marche et arpente de long en large l’Ile, elle se baigne également en toutes saisons.  Ce livre est l’histoire d’une renaissance et un regard magnifique sur la nature, la mer, les tempêtes, les oiseaux, le ciel…
J’ai beaucoup aimé, en particulier la partie du retour sur les Îles Orcades.
Merci Anne et les Éditions Globe pour ce livre témoignage touchant et dépaysant.

Extrait : (début du livre)
Sous les pales vrombissantes d’un hélicoptère prêt à décoller, une jeune femme en chaise roulante serre son nouveau-né dans ses bras tandis qu’un infirmier la conduit vers un homme également en fauteuil, entravé dans une camisole de force, qui arrive en sens inverse sur l’unique piste de l’aéroport.
Tous deux âgés de vingt-huit ans, ils sortent du petit hôpital local, le seul de l’archipel, où ils ont été pris en charge quelques heures auparavant. La femme vient de donner naissance à son premier enfant. L’homme, qui criait et gesticulait de manière incontrôlable, a dû être ligoté et mis sous calmants.
Situées au nord de l’Écosse, entre la mer du Nord et l’océan Atlantique, les îles Orcades sont constamment battues par les vents et frappées par les flots. Quoique très isolées, elles sont dotées de bonnes infrastructures : on y trouve un hôpital, un aéroport, un cinéma, deux établissements d’enseignement secondaire, un supermarché. On n’y trouve pas, en revanche, d’unité psychiatrique spécialisée dans l’accueil des patients atteints de lourdes pathologies mentales et susceptibles de représenter un danger pour autrui et pour eux-mêmes. Conformément à la loi sur la santé mentale des citoyens britanniques, tout résident des îles Orcades nécessitant une prise en charge de ce type doit être transféré à l’hôpital d’Aberdeen, en Écosse continentale.
Vue d’avion, qu’il s’agisse d’un appareil transportant les employés d’une plate-forme pétrolière ou d’une navette postale arrivant de l’île principale, la piste d’atterrissage apparaît comme une longue ligne droite coupant une vaste étendue plate et dénuée d’arbres. Lorsqu’elle n’est pas fermée des jours durant pour cause de brouillard ou de vents violents, c’est sur cette piste que se joue l’éternelle cérémonie des arrivées et des départs, menus drames humains se jouant sous le regard des contrôleurs aériens, parmi l’immensité des cieux et des mers.
Ce soir de mai, tandis que les marguerites referment leurs pétales pour la nuit, tandis que les guillemots et les mouettes tridactyles ramènent des lançons à leurs petits nichés sur les hauteurs des falaises, tandis que les brebis se blottissent contre les murets de pierre sèche pour se protéger du vent, mon histoire commence. Car le bébé sur le tarmac, c’est moi. Ma naissance, trois semaines avant terme, a déclenché chez mon père un épisode maniaque.
Ma mère se charge des présentations. Elle me pose brièvement sur ses genoux avant qu’il soit emmené dans l’hélicoptère. Nous ne saurons pas ce qu’elle lui dit : ses propos sont couverts par le vrombissement des pales et le mugissement du vent.

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Capture d_écran 2018-04-30 à 11.32.48Carte du Royaume-Uni et des Orcades (ou Orkney)

La Daronne – Hannelore Cayre

Lu en partenariat avec Audiolib

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Audiolib – juillet 2018 – 4h43 – Lu par Isabelle de Botton

Métailié – mars 2017 – 176 pages

Points – mars 2018 – 192 pages

Quatrième de couverture :
« Alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e DPJ.
— Comme ça on se verra plus souvent, m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.
J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave. »
Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ? Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux. Et on devient la Daronne.

Auteur : Hannelore Cayre est avocate pénaliste, elle est née en 1963 et vit à Paris. Elle est l’auteure, entre autres, de Commis d’office, Toiles de maître et Comme au cinéma. Elle a réalisé plusieurs courts métrages, et l’adaptation de Commis d’office est son premier long métrage.

Lecteur : Comédienne, révélée au grand public par le Théâtre de Bouvard, Isabelle de Botton a débuté au café-théâtre. Au théâtre on a pu la voir dans L’Intoxe, C’est encore mieux l’après-midi, Existe en trois tailles ou Le Gros n’Avion. Elle a également interprété Maupassant, Jules Renard, ou des textes contemporains comme Brèves de Comptoir, Après la Pluie, Les Monologues du Vagin, ou La Parisienne d’Alexandrie, relatant son enfance égyptienne sous Nasser. Au cinéma, elle a notamment tourné dans L’An 01, Les Bronzés font du ski et Merci la Vie de Bertrand Blier. Elle a aussi écrit pour le théâtre, la radio et a été scénariste de plusieurs téléfilms.

Mon avis : (lu en août 2018)
Patience Portefeux, 53 ans, est veuve, ses deux filles sont adultes mais elle doit assumer financièrement sa mère qui vit en EPHAD .
Patience est une employée modèle auprès du ministère de la justice, elle est traductrice-interprète judiciaire en langue arabe pour les prévenus ou pour des écoutes téléphoniques. Mal payée et surtout sans être déclarée, Patience réalise qu’elle n’aura pas de retraite et grâce à ses écoutes, lorsque l’occasion se présente de pouvoir récupérer un stock de cannabis, elle va devenir « la Daronne »…
Voilà un polar social, très original et plein d’humour. C’est vraiment jubilatoire à écouter car souvent politiquement incorrect, la Daronne réussit à se trouver dans des situations impossibles mais la chance est souvent avec elle ! Personnage attachant, le lecteur suit ses aventures en espérant qu’elle ne se fasse pas attraper ni par les gendarmes ou la police, ni par les trafiquants de drogues…

Merci Pauline et Audiolib pour cette écoute savoureuse et pleine de surprises.

Extrait : (début du livre)
Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.
Il faut dire qu’ils avaient tout perdu, y compris leur pays. Il ne restait plus rien de la Tunisie française de mon père, rien de la Vienne juive de ma mère. Personne avec qui parler le pataouète ou le yiddish. Pas même des morts dans un cimetière. Rien. Gommé de la carte, comme l’Atlantide. Ainsi avaient-ils uni leur solitude pour aller s’enraciner dans un espace interstitiel entre une autoroute et une forêt afin d’y bâtir la maison dans laquelle j’ai grandi, nommée pompeusement La Propriété. Un nom qui conférait à ce bout de terre sinistre le caractère inviolable et sacré du Droit ; une sorte de réassurance constitutionnelle qu’on ne les foutrait plus jamais dehors. Leur Israël.
Mes parents étaient des métèques, des rastaquouères, des étrangers. Raus. Une main devant, une main derrière. Comme tous ceux de leur espèce, ils n’avaient pas eu beaucoup le choix. Se précipiter sur n’importe quel argent, accepter n’importe quelles conditions de travail ou alors magouiller à outrance en s’appuyant sur une communauté de gens comme eux ; ils n’avaient pas réfléchi longtemps.

Petit bac 2018Gros mot (2)

Moi, Simon, 16 ans, Homo Sapiens – Becky Albertalli

Lu en partenariat avec Audiolib

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Audiolib – juin 2018 – 5h51 – Lu par Gauthier Battoue

Hachette – avril 2015 – 320 pages

traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Tamae-Bouhon

Titre original : Simon vs. the Homo Sapiens Agenda, 2015

Quatrième de couverture :
Moi, c’est Simon. Simon Spier. Je vis dans une petite ville en banlieue d’Atlanta (traduisez : un trou paumé). J’ai deux soeurs, un chien et les trois meilleurs amis du monde. Je suis fan d’Harry Potter, j’ai une passion profonde pour les Oréos, je fais du théâtre. Et je suis raide dingue de Blue.
Blue, c’est un garçon que j’ai rencontré sur le Tumblr du lycée. On se dit tout, sauf notre nom. Je le croise peut-être tous les jours dans le couloir, mais je ne sais pas qui c’est. En fait, ça me plaît bien : je ne suis pas du tout pressé d’annoncer à tout le monde que je suis gay. Personne n’est au courant, à part Blue… et maintenant cette fouine de Martin Addison, qui a lu mes e-mails et menace de tout révéler…
Un héros irrésistible, un style plein d’humour et une histoire d’amour captivante : voilà le roman inoubliable qui a inspiré le film Love, Simon. Lu par la voix française de Simon au cinéma.

Auteur : Becky Albertali est née dans la banlieue d’Atlanta. L’écriture et la lecture ont toujours été importantes pour elle. Elle suit des études de psychologie dans une université du Connecticut et passe un an en Écosse, à l’université de Saint Andrews. Elle déménage ensuite à Washington pour y passer son doctorat. Après avoir été psychologue, elle se consacre désormais à l’écriture.

Lecteur : Comédien depuis ses 16 ans, Gauthier Battoue a joué pour le théâtre (Chère Elena, mis en scène par Didier Long), la télévision et le cinéma (Bonne Pomme avec Gérard Depardieu). Il est le doubleur de Zach Efron, Ezra Miller et Dylan Minette (Clay dans la série).

Mon avis : (écouté en juillet 2018)
Simon vit dans une petite ville de banlieue d’Atlanta. Il a seize ans et se sait homosexuel depuis plusieurs années mais n’a encore jamais osé en parler avec ses amis ou sa famille. Une seule personne le sait : Blue. Blue est un garçon du lycée que Simon a rencontré sur le réseau social Tumblr. Tous deux s’échangent des mails où ils se racontent tout mais sans s’être donné leur vraie identité : ils sont l’un pour l’autre Jack et Blue.
Et voilà que Martin Addison, un camarade de classe, a lu les mails de Simon et le menace de tout révéler.
Simon est un garçon attachant et touchant.
 Le lecteur pris par l’histoire, cherche à reconnaître parmi les garçons du lycée qui pourrait bien être Blue et espère que Simon va pouvoir surmonter ses peurs et s’accepter tel qu’il est.
Le livre est construit avec le récit de Simon et en alternance les mails que s’échangent Blue et Jack (Simon). En audio, ce n’est pas toujours facile de suivre la lecture des mails, si on n’est pas spécialement attentif,  on perd vite le fil, surtout on ne sait plus qui écrit…

Une adaptation de ce livre a été faite au cinéma par le réalisateur Greg Berlanti, avec le film « Love, Simon » .
Merci Pauline et Audiolib pour m’avoir permis de découvrir cette histoire d’adolescents originale et touchante.

Extrait : (début du livre)
C’est une conversation étrangement subtile. Tout juste si je m’aperçois du chantage.
Nous sommes dans les coulisses, assis sur des chaises pliantes en métal, quand Martin Addison m’annonce :
— J’ai lu tes mails.
— Quoi ?
Je lève la tête.
— Tout à l’heure. À la bibliothèque. Sans le faire exprès, bien sûr.
— Tu as lu mes mails ?
— Disons que j’ai utilisé l’ordi juste après toi, et quand je suis allé sur Gmail, ton compte s’est ouvert. Tu aurais dû te déconnecter.
Je le dévisage, médusé.
— Pourquoi ce pseudo ? demande-t-il en martelant le pied de sa chaise.
Merde, excellente question. À quoi bon utiliser un pseudonyme si le premier clown venu perce à jour mon identité secrète ?
Il a dû me voir devant l’ordinateur, je suppose.
Et je suppose que je suis le roi des crétins.
C’est qu’il sourit, en plus.
— Enfin bref, ça t’intéressera sans doute de savoir que mon frère est gay.
— Euh, pas particulièrement.
Il me fixe. Je demande :
— Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?
— Rien. Écoute, Spier, ça ne me pose aucun problème, à moi. Disons que je m’en contrefiche.
Sauf que c’est quand même une petite catastrophe. Voire un foutu cataclysme, suivant la capacité de Martin à la fermer.
— C’est vraiment gênant, dit-il.
Je ne sais même pas quoi répondre.
— Enfin, reprend-il, tu n’as clairement pas envie que ça se sache.
Franchement… Je suppose que non. Même si le coming out ne me fait pas peur. Oui, bien sûr, plus gênant tu meurs, et on ne va pas se leurrer, je ne suis pas pressé d’y être. Mais ça ne sera pas la fin du monde. Pas pour moi.
Le problème, c’est que ça serait délicat pour Blue. Si jamais Martin venait à parler.
Martin Addison. Il fallait que ce soit lui qui se connecte à Gmail après moi ! Comprenez : jamais je n’aurais utilisé l’ordi de la bibliothèque si j’avais pu me connecter au Wi-Fi depuis mon portable. Or c’était un de ces jours où je n’avais pas la patience d’attendre d’être rentré pour lire mes messages. Je ne pouvais même pas attendre de sortir sur le parking pour consulter mon téléphone.
Parce que j’avais écrit à Blue depuis ma boîte secrète le matin même. Un mail plutôt important.
Je voulais simplement voir s’il m’avait répondu.
— Perso, je pense que tout le monde réagirait plutôt bien, poursuit Martin. Tu devrais être toi-même.
Que voulez-vous répondre à ça ? Un gamin hétéro, qui me connaît à peine et qui me conseille de sortir du placard. Je lève les yeux au ciel, obligé.
— Okay, enfin, comme tu voudras. Je garderai tout ça pour moi, dit-il.
L’espace d’une minute, je me sens bêtement soulagé. Avant de saisir.
— Garder quoi pour toi ?
Il rougit, triture l’ourlet de sa manche. Quelque chose dans son expression me tord l’estomac.
— Est-ce que… tu aurais fait une capture d’écran, par hasard ?
— Ben, dit-il, j’allais justement t’en parler.
— Minute – tu as fait une putain de capture d’écran ?

Petit bac 2018Animal (4)

Dust – Sonja Delzongle

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Lu en partenariat avec Folio

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Folio – avril 2016 – 560 pages

Denoël – avril 2015 – 528 pages

Quatrième de couverture :
Installée à New York, Hanah Baxter, profileuse française de renom qui traque les tueurs en série, est appelée en renfort par la police de Nairobi dont l’enquête piétine. Depuis plusieurs mois, on retrouve des croix de sang tracées dans la poussière, mais aucun cadavre. Crimes de psychopathe ? Meurtres rituels ? Sorcellerie ? Dès son arrivée au Kenya, Hanah découvre que des hommes et des femmes albinos sont massacrés à la machette. Cette double enquête conduira la profileuse aux confins de la folie humaine…

Auteur : Née en 1967 d’un père français et d’une mère serbe, Sonja Delzongle a grandi entre Dijon et la Serbie. Après un DEUG en Langues et Lettres Modernes, elle s’attaque au concours de l’École des Beaux-Arts de Dijon et obtient un diplôme au bout de six ans. Elle peint et expose durant une quinzaine d’années, puis devient journaliste en presse écrite à Lyon… Après l’écriture d’une nouvelle devenue depuis un roman court, La Journée d’un Sniper, elle publie un premier thriller À titre posthume, puis Le Hameau des Purs, en 2011. La lecture d’ouvrages sur les serials killers combinée avec sa passion pour le continent africain, également visible sur ses toiles, l’incite à s’engager dans l’écriture de son roman Dust qui paraît en 2015 chez Denoël. L’ouvrage connait un succès éditorial et public. En 2016, paraît Quand la neige danse, toujours chez Denoël, qui met également en scène la profileuse Hanah Baxter et dont l’action se passe non plus au Kenya mais dans le froid nord-américain. Récidive paru en 2017 nous offre une troisième enquête… Sonja Delzongle vit toujours à Lyon.

Mon avis : (lu en août 2018)
Hanah Baxter est une psycho-criminologue ou profileuse française, vivant à New-York. Elle est sollicitée par Collins, le chef de la Crim kenyane, pour une enquête sur laquelle son équipe bute depuis deux ans. Un mystérieux tueur en série assassine, en faisant disparaître les corps de ses victimes, il laisse seulement sur place une grande croix tracée avec du sang. Le tandem Hanah et Collins est vraiment sympathiques, ils se connaissaient déjà d’une enquête précédente. Le lecteur comprend vite que Collins a fait appel à Hanah également pour une autre enquête plus officieuse, concernant les disparitions et le massacre d’africains albinos…
La beauté des paysages contraste avec la cruauté des meurtres et le sordide des trafics, de certains rites et traditions. On découvre le Kenya sous toutes ses coutures : safaris pour touristes, bidonvilles, corruption, on ressent que Sonja Delzongle aime l’Afrique.
J’ai trouvé cette histoire un peu trop noire à mon goût même si les problématiques évoquées dans ce thriller sont malheureusement réelles.
Le style est direct, percutant comme son héroïne Hanah, femme originale et atypique que j’aurai envie de mieux connaître…

Merci Folio pour la découverte de cette auteure

Extrait :
Nairobi, 7 h 29
Le jeune Salim avait déjà vu du sang dans sa courte vie. À commencer par le sien, qui coulait d’une plaie après qu’il se fut entaillé un doigt ou écorché les genoux. Il savait même que les filles, à la puberté, en perdaient tous les mois et que c’était le signe qu’elles étaient devenues des femmes. Il en avait vu aussi à la télévision et dans la rue. Des images gluantes, le bitume ou la terre, rougis du sang versé lors de combats fratricides. Des crimes, des guerres sans fin.
Le sang était la vie et la mort.
Ce matin de juin, debout sur son vélocross, à évaluer les aspérités exploitables du sol à des fins acrobatiques, il fit une découverte singulière.

Sur le terrain vague des faubourgs de Nairobi où il avait l’habitude de se retrouver avec ses copains, un miroir pourpre réfléchissait les rayons du soleil naissant.

Il donna quelques coups de pédale et s’approcha, tel un animal curieux. La chose se révéla plus précisément. C’était la surface lisse et luisante d’une grande flaque de sang encore frais, dont l’odeur métallique avait dû alerter les deux hyènes qui venaient de s’enfuir, dérangées dans leur festin par le petit d’homme et sa monture.

Les charognards se risquaient rarement aux abords des villes. Mais le sang sur la terre desséchée avait attiré les animaux nécrophages à plusieurs kilomètres.

Salim regarda partout autour. Il manquait quelque chose à cette scène. Un corps, un cadavre. Le garçon émit un petit sifflement. Il avait dû être sacrément amoché, le type. Un homme, ou une femme. Peut-être un enfant. Salim grimaça.

Où était-il passé, le mort ? Enterré quelque part ? Dévoré ? Le plus étrange dans tout ça, c’était la forme de cette traînée de sang. Celle d’une croix.

Petit bac 2018Mot unique (5)

La Chambre des merveilles – Julien Sandrel

Lu en partenariat avec Audiolib

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Audiolib – mai 2018 – 5h13 – Lu par Sophie Duez

Calmann-Levy – mars 2018 – 272 pages

Quatrième de couverture :
Bouleversant et drôle, le pari un peu fou d’une mère qui tente de sortir son fils du coma en réalisant chacun de ses rêves.
Louis a 12 ans. Ce matin, alors qu’il veut confier à sa mère, Thelma, qu’il est amoureux pour la première fois, il voit bien qu’elle pense à autre chose, à son travail sûrement. Alors il part, fâché et déçu, avec son skate, et traverse la rue à fond. Un camion le percute de plein fouet.
Le pronostic est sombre. Dans quatre semaines, s’il n’y a pas d’amélioration, il faudra débrancher le respirateur de Louis. En rentrant de l’hôpital, désespérée, Thelma trouve un carnet sous le matelas de son fils. À l’intérieur, il a dressé la liste de toutes ses « merveilles », c’est-à-dire les expériences qu’il aimerait vivre au cours de sa vie.
Thelma prend une décision : page après page, ces merveilles, elle va les accomplir à sa place. Si Louis entend ses aventures, il verra combien la vie est belle. Peut–être que ça l’aidera à revenir. Et si dans quatre semaines Louis doit mourir, à travers elle il aura vécu la vie dont il rêvait.
Mais il n’est pas si facile de vivre les rêves d’un ado, quand on a presque quarante
ans.

Auteur : Julien Sandrel est né en 1980 dans le sud de la France, est marié et père de deux enfants. Aujourd’hui il réalise son rêve d’enfant en publiant son premier roman, La Chambre des merveilles.

Lecteur : Après des études littéraires, Sophie Duez débute sa carrière au cinéma dans le film Marche à l’ombre de Michel Blanc. Elle alterne ensuite les tournages (Quai numéro 1) et le théâtre (Ruy BlasLes monologues du vagin). En 2002 elle devient sociétaire du Théâtre National de Nice : du théâtre classique au plus contemporain elle est dirigée notamment par Daniel Mesguich, Krzysztof Warlikowski, Daniel Benoin, Alfredo Arias ou encore Jérôme Savary, et fait ses premières mises en scène. Elle sera ensuite chargée de mission par la Ville de Nice sur de grands projets culturels et, depuis 2017, mène de front ses activités de comédienne et de conseil en ingénierie culturelle.

Mon avis : (écouté en juillet 2018)
Un très jolie titre pour cette histoire forte et émouvante. Thelma est une mère célibataire très occupée par son travail et par son fils Louis âgé de 12 ans. Ce matin de ce samedi 7 janvier, Louis voudrait confier à sa mère qu’il est amoureux pour la première fois, mais celle-ci est trop préoccupée par son travail… Déçu et furieux, il accélère sur son skate et descend la rue trop vite, il est 10 h 32  et c’est l’accident ! Louis se retrouve dans le coma et Thelma se sent coupable et impuissante face à son fils accidenté.
Quelques jour plus tard, alors que l’état de Louis ne s’améliore pas, Thelma trouve dans la chambre de son fils un petit carnet où Louis a dressé une liste des expériences qu’il voudrait vivre pendant sa vie.
Pour rester auprès de son fils et l’aider à se réveiller, Thelma décide de quitter son travail et de réaliser, par procuration, les rêves de son fils… Elle filmera ses exploits pour les diffuser dans la chambre d’hôpital n°405 qui va devenir « la chambre des merveilles ». C’est un récit à deux voix, car Louis intervient ponctuellement pour raconter ce qu’il ressent, il donne ainsi l’espoir qu’un jour il pourra se réveiller et cela confirme l’intuition de Thelma. Ainsi, même s’il ne réagit pas, il entend ce qui se passe autour de lui.
Un roman à la fois, triste, drôle, pleine d’espoir et d’amour. J’aime également beaucoup la couverture du livre !
La lectrice est très agréable à écouter. A découvrir !

Merci Pauline et Audiolib pour ce livre émouvant et fort.

Extrait : (début du livre)
— Louis, c’est l’heure ! Allez, je ne le répète plus, s’il te plaît lève-toi et habille-toi, on va être à la bourre, il est déjà 9 h 20.
C’est à peu près comme ça qu’a commencé ce qui allait devenir la pire journée de toute mon existence. Je ne le savais pas encore, mais il y aurait un avant et un après ce samedi 7 janvier 2017, 10 h 32. Pour toujours il y aurait cet avant, cette minute précédente que je désirerais figer pour l’éternité, ces sourires, ces bonheurs fugaces, ces photographies gravées à jamais dans les replis sombres de mon cerveau. Pour toujours il y aurait cet après, ces “ pourquoi ”, ces “ si seulement ”, ces larmes, ces cris, ce mascara hors de prix sur mes joues, ces sirènes hurlantes, ces regards remplis d’une compassion dégueulasse, ces soubresauts incontrôlables de mon abdomen refusant d’accepter. Tout ça, bien sûr, m’était alors inaccessible, un secret que seuls les dieux – s’il en existait, ce dont je doutais fort – pouvaient connaître. Que se disaient-elles alors, à 9 h 20, ces divinités ? Un de plus, un de moins, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Tu es sûr de toi ? Pas forcément, mais pourquoi pas ? C’est vrai après tout pourquoi pas, ça ne changera pas la face du monde. J’étais loin de tout ça, loin des dieux, loin de mon cœur. J’étais juste moi, à cet instant précis si proche du point de basculement, de rupture, de non-retour. J’étais moi, et je pestais contre Louis qui décidément ne faisait aucun effort.

Petit bac 2018Mot positif (5)