Un dieu dans la poitrine – Philippe Krhajac

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – mai 2019 – 381 pages

Flammarion – janvier 2018 – 350 pages (sous le titre : Une vie minuscule)

Quatrième de couverture :
« Mes bras cognent l’eau. Mais il n’est pas si aisé de mourir. Ma jeunesse s’y refuse. Mon cœur palpite plus fort que jamais et la vie l’emporte sur ma peine. Je nage, je traverse de toutes mes forces ce combat sauvage et finis par échapper à la Loire. »
Phérial a quatre ans lorsqu’il est placé dans un orphelinat. Loin de se douter que le chemin sera périlleux, il traverse sa réalité d’enfant abandonné en se jouant comme il peut du cortège des familles d’accueil, des éducations aux mille règles, mille abus, mille mensonges. Ne perdant jamais de vue son désir profond : retrouver peut-être, un jour, sa maman, il avance sans relâche et au cours de ses péripéties rencontre trois femmes d’exception. Un premier roman bouleversant, porté par une magistrale fureur de vivre.

Auteur : Né à Paris en 1966, Philippe Krhajac est comédien. Une vie minuscule est son premier roman. 

Mon avis : (lu en mai 2019)
Un livre, deux titres : « Une vie minuscule » et « Un dieu dans la poitrine » en version poche. Un premier roman bouleversant qui raconte l’histoire de Phérial Chpapjik, qui a quatre ans se retrouve dans un orphelinat. A quatre ans, on ne garde pas beaucoup de souvenirs d’avant, seulement quelques images flous… Il y a déjà au fond de sa poitrine, un désir profond qui ne le quittera pas : retrouver un jour sa maman.
Après l’orphelinat, il y aura les familles d’accueil, certaine aimante et bienveillante, d’autres indifférente et parfois monstrueuse.
Une enfance volée, une adolescence difficile, tumultueuse, avec toujours dans la poitrine, une absence et des silences… Et quel avenir ?
Malgré la maltraitance, l’échec scolaire, il y a quelques belles rencontres comme des soleils dans la vie : Madame Mireille et Madame Lecœur, éducatrice et assistante sociale.
Ce roman est largement inspiré de la vie de l’auteur. Il nous replonge dans les années 70 et 80.
Ce livre m’a également évoqué un livre de mon enfance que j’ai beaucoup lu et aimé,
« Chiens perdus sans collier – Gilbert Cesbron »

Merci les éditions Folio pour cette lecture bouleversante et émouvante.

Extrait : (début du livre)
Dans l’encadrement d’une fenêtre, la silhouette d’une machine gigantesque qui soulève des masses de matières, une grue peut-être. Le soleil, si fort à l’extérieur, plonge la pièce dans une obscurité singulière. Allongé dans un lit d’enfant, enfant moi-même, je regarde la lumière, la grue qui s’agite avec force, les matières dans les airs, le noir de la pièce.
Tout à coup, deux mains, deux bras, suivis d’un énorme vieux visage s’approchent, m’enlacent et me soulèvent. De mon lit, je décolle. C’est une dame, très vieille dame, qui souffle fort, profond, qui peine, qui sent la vieille et qui m’emporte. J’arrive à son rythme dans le monde. Gens, voitures et vent, tout va plus vite qu’elle.
On a beau regarder…
La neige tombe,
Les nuages sont absents.
Ainsi, grâce à la lenteur de ma vieille, dans ses bras, les infimes variations nous traversent : un chien qui s’arrête, dresse l’oreille, les branches qui s’agitent dans le vent, cet arbre qui semble soutenir la petite maison de ma vieille. Et, au milieu du mouvement, des changements de direction des uns et des autres, sans cesse, nous, vieille et enfant, avançons dans le soleil, doucement mais tout droit, comme si ensemble nous allions au même endroit…
Le souvenir s’évanouit là, dans un trop de choses, un trop de lumière.
Combien naquirent sur les sols boueux de nos campagnes, en plein sable, dans la tempête, sans eau et sans lumière ? Le voyage n’est-il donc pas pour tout le monde le même ?
Qu’importe. Le temps qui nous est accordé ne nous semblera infini que si l’amour s’en mêle. Et peut-être, de nos larmes dernières ayant troublé la poussière, reviendrons-nous, phosphorescents, de l’au-delà.
Une vie minuscule contre l’éternité.

petit bac 2019(4) Partie du corps

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Sur la route des Invisibles : Femmes dans la rue – Claire Lajeunie

9782841868025r  Michalon – septembre 2015 – 208 pages

Quatrième de couverture :
« Aujourd’hui, je vois des femmes SDF partout, à chaque coin de rue… Ces invisibles, je les ai pourtant longtemps cherchées pour évaluer et valider cette incroyable donnée : en France, 40% des SDF sont des femmes, deux sur cinq ! Au premier regard, elles n’ont pas l’air de sans-abri, sont correctement habillées, semblent prendre soin d’elles tout en essayant de gommer leur féminité afin de se protéger.
Pour rendre visible cette réalité sociale méconnue, je suis partie à leur recherche. J’ai passé cinq mois avec ces oubliées, sur les trottoirs parisiens, dans les gares, les bus, les parkings souterrains, les associations. En plein hiver, pour tenter de comprendre comment elles ont basculé et comment elles survivent. Elles s’appellent Catherine, Julie, Anna, Sophie… Certaines ont vingt ans,d ‘autres approchent la soixantaine… Autant de parcours singuliers, qui m’ont particulièrement touchée. »
Une « immersion » dans le quotidien de ces invisibles, un livre de rencontres et d’impressions, né d’un documentaire réalisé pour France 5 et aujourd’hui adapté au cinéma.

Auteur : Claire Lajeunie est réalisatrice et productrice. Elle vit à Paris. La question des marginaux, des laissés-pour-compte est l’un de ses thèmes de prédilection. Elle a notamment réalisé « Les bébés secoués » pour France 2, « Que faire de nos fous ? » et « Enfants martyrs » pour France 3. Son dernier documentaire pour France 5, intitulé « Pauvres de nous », dévoile, de l’adolescence à la retraite, le visage sans compromis de la pauvreté. 
Elle a collaboré à l’écriture du scénario du film « Les Invisibles ».

Mon avis : (lu en février 2019)
C’est grâce à la promotion du film « Les Invisibles » que j’ai découvert ce livre.
La journaliste-réalisatrice Claire Lajeunie a voulu rencontrer ces « Invisibles », ces femmes sans-domicile fixe qui se cachent pour survivre. Elle a passé cinq mois avec ces oubliées, Julie, Anna, Catherine, Sophie… Elle les a approché dans les gares, sur les trottoirs parisiens, dans le métro, les bus, les parkings souterrains ou dans des associations. Elle voulait essayer de comprendre comment elles ont basculé et comment elles arrivent à survivre. Elles sont très jeunes ou approchent la soixantaine…Ce livre nous raconte la vie quotidienne difficile de ces femmes qui n’ont plus rien et qui tentent de lutter pour garder dignité et espoir de s’en sortir. C’est la réalité et l’on voit également tout le travail de bénévoles et d’associations qui chaque jour, sans se résigner, tentent d’apporter du réconfort à celles et ceux devenus invisibles. Leurs histoires sont très différentes et l’on peut pas ne pas être touché. L’écriture est simple, directe, sans pathos.

Claire Lajeunie donne un visage à celles que l’on voit sans regarder à travers son livre mais également son documentaire diffusé sur France 5 en septembre 2015.

Extrait : (début du livre)
Avant propos
Depuis quinze ans, au fil de nombreux documentaires, je raconte le monde à ma façon : l’adoption, les bébés secoués, la violence routière, la psychiatrie, la maltraitance infantile… Ces sujets me passionnent et me permettent de plonger dans des univers interdits. On me dit souvent que ce sont des thèmes durs et graves, mais je sais qu’ils m’ont aussi beaucoup apporté. J’ai appris à relativiser mes petits problèmes et me suis construite grâce à toutes les personnes que j’ai rencontrées. Je pense souvent à elles. Ce sont leurs paroles et la force de leurs témoignages qui sont ma source d’énergie. J’ai été une des premières à parler du syndrome des bébés secoués. Dix ans après, j’ai retrouvé des enfants qui allaient mieux. Ce premier documentaire, que j’ai réalisé à l’hôpital Necker, a développé chez moi l’envie d’infiltrer des milieux un peu hors normes, d’aborder des sujets tabous, souvent douloureux. Un métier riche en émotions, qui me pousse à chercher toujours un peu plus loin pour raconter des histoires fortes et donner la parole à ceux qui souffrent en silence.
A chaque fois, je change de peau, j’usurpe une identité; je suis devenue presque «schizophrène». Un jour, je suis infirmière à l’hôpital Necker de Paris, un autre, policière à la Brigade des mineurs de Lille. Ce dédoublement de personnalité me fait avancer. Il n’est pas question de réparer des douleurs passées, enfouies, une enfance difficile. J’ai beau creuser, aucun traumatisme qui l’expliquerait. Je crois qu’on peut être attiré vers la souffrance sans l’avoir forcément vécue personnellement. J’aime les gens avec des failles et des faiblesses. Je veux dénoncer l’injustice. J’aurais pu être «psy», j’ai choisi d’être réalisatrice. À 13 ans, je savais déjà que je voulais faire ce métier.
Il y a trois ans, j’ai enquêté sur les familles monoparentales, du côté de ces femmes qui élèvent seules leurs enfants et qui vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 1 000 euros par mois, des mères courages. J’ai vu des femmes qui étaient sur le «fil», prêtes à basculer à la moindre embûche. Des histoires de vies qui nous parlent.
J’ai eu alors envie d’aller plus loin, de trouver celles qui avaient perdu pied. Avec une obsession : tordre le cou aux idées reçues et montrer qu’on peut vivre dans la rue sans être dans la caricature de l’alcool et de la folie, même si ça existe. On peut «tomber dans la rue» et avoir eu une vie avant, parler plusieurs langues ou avoir fait des études.
Et si un jour, c’était moi ?

Raif Badawi, rêver de liberté – Radio-Canada Estrie

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Radio-Canada – octobre 2017 – 127 pages

Présentation :
Raif Badawi est l’un des prisonniers d’opinion les plus connus de la planète. Même si le blogueur ne milite plus, ses idées, elles, continuent de voyager.
En le fouettant à 50 reprises devant une mosquée de Djeddah, le 9 janvier 2015, les autorités saoudiennes ne se doutaient probablement pas des conséquences de ce geste sur l’opinion publique. Depuis, partout à travers le monde, Raif Badawi est devenu un symbole de la liberté d’expression opprimée.
Mais qui est cet activiste? Que réclamait-il ? Pourquoi l’a-t-on condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison?

Présentation Radio Canada

Texte : Geneviève Proulx
Dessin : Marie Eve Lacas et Myriam Roy

Mon avis : (lu en novembre 2018)
J’ai découvert l’existence de cette BD, vraiment par hasard… Il y a deux jours en allant prendre mon train du soir, Gare de Lyon à Paris, sur un panneau publicitaire numérique, mon œil a été attiré par le logo « Radio Canada » d’une publicité et j’ai retenu le nom de Raif Badawi… ensuite sur internet j’ai trouvé le lien gratuit pour découvrir cette BD et je me suis empressée de la lire…
La BD commence le le 9 janvier 2015, devant une mosquée de Djeddah, Raif Badawi, un blogueur emprisonné pour avoir défendu des idées progressistes en Arabie Saoudite, vient de recevoir les 50 premiers de coups de fouet de sa peine. Quelques jours plus tard, à l’autre bout du monde, à Sherbrooke au Québec, sa femme Ensaf explique à ses trois enfants qui est vraiment leur père et ce qu’il a du subir…
Eté 2000, Ensaf et Raif se rencontrent par hasard, suite à un faux numéro de téléphone…
En Arabie Saoudite, les lois entourant les relations entre un homme et une femme sont très strictes. Une conversation, même téléphonique, entre un homme et une femme qui ne se connaissent pas est interdite. C’est un acte criminel.
Pourtant, malgré les interdits, Ensaf et Raif vont discuter puis se dire des mots d’amour au téléphone, toutes les nuits en cachette. Ils souhaitent ensuite se marier mais la famille d’Ensaf ne le veut pas et il va falloir beaucoup de persévérance pour les amoureux pour pouvoir enfin en 2002 se dirent oui pour la vie ! 
Mais la pression de la famille d’Ensaf est toujours grande et rapidement, Raïf et Ensaf décident de quitter Jizan, petite ville de 100000 habitants, pour s’installer à Djeddah, la 2ème ville du pays. Raif ouvre une école de langues et d’informatique pour les femmes. Ensaf s’ennuie obligé de rester à la maison pour s’occuper des enfants. A partir de 2005, Raif se met à s’intéresser aux idées progressistes et en août 2006, il lance Le Réseau libéral saoudien, un forum internet où les gens peuvent discuter sur ce qu’ils souhaitent pour l’Arabie Saoudite. Avec ses idées libérales, Raif se fait des ennemis… Il est accusé d’apostasie (renoncement à une religion), il est interrogé plusieurs fois par la police religieuse, sa maison est fouillée… Son propre père est l’un de ses principaux opposants. En mars 2008, Raif est contraint de fermer son forum et il espère en avoir fini avec les problèmes. Mais en mai, il est accusé de complot, crime passible de 5 ans de prison. Finalement, il reste libre et décide de s’éloigner quelques temps du pays en voyageant Bahreïn, Koweït, Liban, sa famille le rejoint en Malaisie et leur périple s’achève en Égypte. Après réflexion, Raif décide de rentrer en Arabie Saoudite et de poursuivre l’activité de son blog et la défense de ses idées.
Les événements du printemps arabe en 2011, rendent méfiants les autorités et une fatwa est lancée contre Raif en mars 2012 et il est envoyé en prison en juin 2012. Entre temps, sa femme et ses enfants ont quitté l’Arabie Saoudite pour l’Égypte puis le Liban. Après l’arrestation de Raif, Ensaf fait une demande d’asile, pour elle et ses trois enfants, auprès du Haut-Commissariat des Nations Unis, un an après, le Canada accepte de les accueillir. 

En lisant cette BD documentaire, ce témoignage, le lecteur comprend les conditions de vie en Arabie Saoudite et le combat de Ensaf pour témoigner de l’histoire de son mari et la diffuser dans le monde entier. Car à ce jour, la famille est toujours séparée et ils espèrent toujours que Raif sorte de prison et puisse rejoindre les siens au Canada.

Extrait : (début de la BD)

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lien gratuit pour découvrir cette BD

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J’apprends le français – Marie-France Etchegoin

417yENABY7L JC Lattès – février 2018 – 200 pages

Quatrième de couverture :
De cette expérience, elle tire un récit tout à la fois bouleversant et drolatique : l’histoire passionnante et mouvementée d’un double apprentissage. Le sien puisqu’elle n’a jamais enseigné ni agit au quotidien auprès des migrants. Et celui de jeunes hommes, parfois illettrés, qui au terme d’un très long et terrible voyage, se retrouvent devant un tableau, confrontés à l’un des langues les plus difficiles du monde, dont ils n’ont jamais entendu un mot. Dans le huis clos de cette classe, ils disent à nouveau «  je  » et font entendre leur incroyable odyssée tandis que leur «  professeur  » invente sa méthode en s’efforçant d’éviter les maladresses.
Quand pour la première fois, elle a franchi les portes du centre d’hébergement d’urgence du 19eme arrondissement, près de chez elle, Marie France Etchegoin  savait seulement qu’elle voulait «  aider  » pour ne pas avoir «  à regretter de n’avoir rien fait  ». Elle n’imaginait pas que Sharokan,   Ibrahim ou Salomon lui en apprendraient autant sur elle-même et qu’à travers eux, elle allait redécouvrir la complexité et la richesse de la langue française et aussi ce qui, au fond, nous constitue et qui fait trait d’union au-delà des frontières : la force de la parole.

Auteur : Écrivaine, journaliste, auteure de nombreux essais, et ancienne rédactrice en chef de L’Obs, Marie-France Etchegoin s’est essayée au métier… de « professeur » pour des réfugiés venus d’Afghanistan, du Soudan, d’Érythrée, du Tchad, d’Éthiopie ou de Guinée. Depuis deux ans, elle leur apprend le français.

Mon avis : (lu en mai 2018)

Dès le début de la lecture de ce livre dont j’avais entendu parler à la télévision, j’ai pensé à celui de Bertrand Guillot, B.A.-BA. La vie sans savoir lire que j’ai lu en novembre dernier.
Un jour, Marie France Etchegoin décide d’aller aider le centre d’hébergement d’urgence installé dans l’ancien lycée Jean Quarré situé à côté de chez elle. On lui demande de donner des cours de français deux ou trois fois par semaines à des réfugiés. Ils viennent de tout horizon, « Afghanistan », « Soudan », « Érythrée » ou alors « Éthiopie », « Somalie », « Libye », « Tchad », « Guinée »… Non seulement Marie-France va donner des cours d’alphabétisation mais surtout faire la rencontre de Suleyman, Sharokan, Abdullah, Salomon, Ibrahim, Mahmoud, Abdelaziz, Aldon…
Avant d’arriver en France, ils ont du quitter leur pays, car leur vie était menacée, car ils ont tout perdu dans leur pays, car c’est la guerre… Leur voyage a été long et périlleux et maintenant qu’ils sont arrivés à Paris, ils ne savent pas quel sera leur avenir… Auront-ils le droit de rester en France ? Obtiendront-ils les papiers nécessaires ? Ils vivent au jour le jour, dans l’incertitude du lendemain mais ils restent dignes.
Marie-France leurs donne bénévolement des cours de français, mais elle reçoit en échanges beaucoup plus à travers les conversations et les confidences que les uns et les autres vont lui faire. Un livre passionnant et fort en émotions. 

Extrait : (début du livre)
— Bonjour, je suis Marie. Et vous ?
— Je suis Sharokan.
— Bonjour, je suis Marie. Et vous ?
— Je suis Abdullah.
— Bonjour, je suis Marie. Et vous ?
— Je suis Suleyman.
— Bonjour, je suis Marie. Et vous ?
— Je suis Salomon.
— Je suis Aldon, je suis Ibrahim, je suis Omar…
Chaque fois la même ritournelle. Cela n’a l’air de rien, c’est sans surprise. Mais, ici, nous savons pourquoi nous aimons ces salutations cent fois répétées, nous le savons confusément mais nous le savons. Ce rituel apprend à dire je
– JE, MOI,
unique, irremplaçable, ici et maintenant, ce rituel apprend le verbe être, sans lequel on n’est rien, quels que soient la langue que l’on parle et le pays d’où l’on vient. Comment être quand on a tout perdu ? Comment être quand on se cherche encore ? Je revisite ces mots avec vous.

JE SUIS, et le prénom qui nous a été donné. Trois mots collés ensemble et qui, selon la manière dont ils sont prononcés, divisent le monde en deux. Moi, je les formule sans avoir besoin d’y penser. Ils sont comme l’air que je respire, le pied que je mets en avant pour marcher, les yeux que je ferme pour dormir. Personne ne m’a jamais interdit de dire Je. Personne ne m’a jamais empêchée d’être, ou si peu. Je suis. Je suis l’amoureuse de mon mari. Je suis la mère d’enfants qui me ravissent. Je suis la fille qui honore sa mère et son père. Je suis une sœur aux côtés de son frère. Je suis une journaliste qui écrit des livres. Je suis une habitante de la Mouzaïa, quartier champêtre de la capitale à l’ombre de barres en béton. Je suis une Parisienne dont le seul véritable problème est d’avoir dépassé la cinquantaine. Je suis une femme qui mène une vie pleine mais qui n’aime pas se contenter de ce qu’elle a. Je suis une Occidentale moyennement névrosée, avec une voix planquée dans un recoin incognito de son petit moi qui lui serine parfois : « Es-tu sûre d’être vraiment ce que tu dis ? » Je suis quelqu’un à qui il arrive d’éprouver ce vertige que Freud appelait « l’inquiétante étrangeté ». Mais, au bout du bout, je suis. Je suis qui je suis. Je l’affirme en toute tranquillité : Je suis Marie et même Marie-France si je veux…