La chorale du diable – Martin Michaud

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Kennes – mai 2017 – 405 pages

Kennes Editions – mai 2015 – 507 pages

Québec loisirs – 2011 – 512 pages

Quatrième de couverture :
Dans ce qui a tout l’air d’être un drame familial, une femme et ses trois enfants sont sauvagement tués à coups de hache. L’auteur présumé du carnage, le mari, s’est suicidé après s’être tranché la langue. Mais est-ce bien ce qui s’est passé ? Deux jours après, une alerte enlèvement est déclenchée à l échelle de la province de Québec: une jeune fille dévoilant ses charmes sur Internet a été kidnappée. Par qui? Pourquoi? Deux énigmes que vont s’attacher à résoudre en parallèle deux policiers au style rentre-dedans: Victor Lessard qui, sans compter les cadavres laissés derrière lui, en voit d’autres surgir de son passé, enlaidis par le temps; et Jacinthe Taillon, son ancienne coéquipière à la Section des crimes majeurs, qui lui voue une haine infernale. Naviguant à travers le fanatisme religieux et la perversité de démons ordinaires, ils vont s’engager dans une valse à quatre temps diabolique entre Montréal, Sherbrooke, Val-d Or et… le Vatican. Jusqu’à découvrir le secret terrifiant de la chorale du diable.

Auteur : Né en 1970, établi à Montréal depuis plus de vingt ans, Martin Michaud a longuement pratiqué le métier d’avocat d’affaires avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Reconnu par la critique comme le chef de file des écrivains de romans policiers québécois, il a obtenu un succès sans cesse grandissant avec ses sept thrillers, qui lui ont valu la reconnaissance du public et de nombreux prix littéraires. Outre ses activités de romancier, il scénarise d’après son œuvre une série intitulée Victor Lessard diffusée en février 2017.

Mon avis : (lu en mars 2018)
Ce livre est la deuxième enquête du sergent-détective Victor Lessard. Tout commence avec un drame familiale, une femme et ses trois enfants sont sauvagement tués et l’on soupçonne le mari, trouvé également mort, d’être le coupable avant de s’être suicidé.
Cette enquête est douloureuse pour Victor Lessard, elle le renvoie à son passé et à un drame familial qui remonte à son enfance.
En parallèle, il y a le kidnapping d’une jeune femme, des hommes d’Eglise qui ont des comportements surprenants…
Victor Lessard va également se trouver directement impliqué dans un assassinat et poursuivit par des meurtriers. Pour se protéger, il va devoir s’isoler et faire cavalier seul, sans rendre des comptes à sa hiérarchie…
Voilà une intrigue sanglante, très bien construite et bien complexe, un policier attachant qui va se dévoiler un peu plus et bien sûr le charme des expressions québécoises !
Belle découverte québécoise !

Extrait : (début du livre)
1.

Montréal
Une semaine plus tôt, le 5 mai

Simone Fortin pose la tête sur l’épaule de Victor Lessard.
Le policier tient le parapluie en biais, pour essayer de la protéger de la pluie torrentielle. Après un moment, il baisse le parapluie, puis il le laisse carrément tomber sur le sol.
C’est peine perdue, ils sont trempés.
Le sergent-détective resserre l’étreinte du bras qu’il a passé autour des épaules de la jeune femme. Celle-ci le tient par la taille.
Simone pleure, Lessard aussi…
Bien que la pluie lui offre le couvert de son camouflage, il ne cherche aucunement à cacher ses émotions.
A quelques semaines près, ils célèbrent, cette année encore, un triste anniversaire.
Au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, le temps s’est arrêté pour permettre à Simone Fortin de se souvenir d’une presque soeur et rappeler à Victor Lessard les prémices d’une passion naissante.
L’horloge s’est figée à trente tours de cadran pour Ariane Bélanger, fauchée en plein élan par la lame d’un tueur dément.

Du cimetière, ils marchent bras dessus, bras dessous dans Côte-des-Neiges, jusqu’au café où le policier avait rencontré Ariane pour la première fois.
Une seule phrase a été prononcée.
Simone n’a pu s’empêcher de le reluquer des pieds à la tête. Il porte un jean Diesel, un t-shirt noir, un veston bien coupé et une paire d’espadrilles.
– Tu es beau, Victor. Et c’est fou comme tu as maigri ! Pris de court par le compliment, Lessard rougit et grommelle quelque chose d’inintelligible. Cela dit, Simone a raison : c’est près de quarante livres qu’il a gommées depuis leur rencontre précédente. Ils entrent.
Outre quelques travailleurs autonomes qui étirent leur café et profitent de la connexion Wi-Fi pour procrastiner sur Internet, l’endroit est presque vide. La serveuse, une barrique sur deux pattes avec une tête de crevette, vient prendre leur commande.
– Un double allongé déca avec un peu de lait chaud, dit le sergent-détective.
Simone fait une moue admirative.
– Mais comment arrives-tu à te souvenir de tout ça ? Un café régulier pour moi. Noir.
Lessard se tortille sur sa chaise.
Il se demande comment la jeune femme peut paraître si légère alors que lui se sent engourdi par ses sentiments. Chaque fois qu’ils se revoient, le spectre d’Ariane Bélanger plane sur leur rencontre et le plonge dans un cauchemar éveillé où il se remémore les événements qui ont entraîné sa mort tragique et celle de l’agent Nguyen. Ils n’en ont jamais parlé, mais il suppose que Simone est tout simplement plus forte que lui.
– Comment ça va, à l’hôpital ? commence-t-il pour briser la glace. Toujours aux urgences de Trois-Pistoles ?
– Toujours. Mais je suis en train de compléter une spécialité en gastro-entérologie.
– Palpitant ! lance-t-il avec dégoût. Mais comment fais-tu pour aller jouer dans le c… Enfin, je veux dire… Bref, tu comprends ?
Simone saisit très bien et elle ne peut s’empêcher de pouffer de rire.

Déjà lu du même auteur :

Il ne faut pas parler dans l'ascenseur Il ne faut pas parler dans l’ascenseur

Petit bac 2018Art (4)

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Les petites victoires – Yvon Roy

A1aWhPBuuIL Rue de Sèvres – mai 2017 – 150 pages

Quatrième de couverture :
Comment dire à son fils tant désiré qu’il est le plus formidable des petits garçons malgré le terrible diagnostic qui tombe comme un couperet : autisme, troubles psychomoteurs, inadaptation sociale…
C’est le combat que va mener ce père, resté uni à sa femme malgré leur séparation, pour transformer ensemble une défaite annoncée en formidables petites victoires.

Auteur : Yvon Roy est un auteur et illustrateur canadien. Il a réalisé, en collaboration avec Jean-Blaise Djian, l’adaptation en bande dessinée du roman phare d’Yves Thériault, Agaguk, ainsi que plusieurs contes pour enfants. Il vit au Québec, près de Montréal.

Mon avis : (lu en mars 2018)
Cette BD est un témoignage formidable et touchant d’un père qui refuse de baisser les bras devant l’autisme de son fils Olivier. Lorsque l’annonce du diagnostique de l’handicap d’Olivier est faite ses parents sont sous le choc. Mais Yvon, le père et auteur de cette BD, refuse de se résigner et il se met à observer son fils et avec son cœur, beaucoup de patience et d’inventivité, il ruse pour faire évoluer son fils. Il arrive donc après 3 mois de patience qu’Olivier ne hurle plus lorsqu’il voit des poussières dans son bain.
En jouant avec Olivier, Yvon lui apprend à regarder dans les yeux, puis à faire des câlins…
« Moi, je ne m’intéresse pas à l’autisme en général, je m’intéresse à mon fils. »
Même si le couple n’a pas résisté à l’handicap de leur enfant, la maman est également présente auprès d’Olivier et tout l’amour pour leur fils de ses deux parents va jour après jour permettre d’obtenir de petites victoires.

Ce témoignage touchant est un beau message d’espoir. 

Extrait : (cliquer sur les planches pour les agrandir)

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Le Poids de la neige – Christian Guay-Poliquin

Lu en partenariat avec Babelio et les Éditions de l’Observatoire

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Éditions de l’Observatoire – janvier 2018 – 256 pages

Éditions La Peuplade – septembre 2016 – 312 pages (Québec)

Prix France Québec 2017

Quatrième de couverture :
À la suite d’un accident, un homme se retrouve piégé dans un village enseveli sous la neige et coupé du monde par une panne d’électricité. Il est confié à Matthias, un vieillard qui accepte de le soigner en échange de bois, de vivres et, surtout, d’une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps, seule échappatoire.
Dans la véranda d’une maison où se croisent les courants d’air et de rares visiteurs, les deux hommes se retrouvent prisonniers de l’hiver et de leur rude face-à-face.
Cernés par une nature hostile et sublime, soumis aux rumeurs et aux passions qui secouent le village, ils tissent des liens complexes, oscillant entre méfiance, nécessité et entraide.
Alors que les centimètres de neige s’accumulent, tiendront-ils le coup face aux menaces extérieures et aux écueils intimes ?

Auteur : Né au Québec, en 1982, Christian Guay-Poliquin est doctorant en études littéraires. Le Poids de la neige, grand succès au Québec, a été distingué par plusieurs prix prestigieux.

Mon avis : (lu en février 2018)
La neige étant annoncée sur le nord de la France, j’ai décidé de lire enfin le roman québécois « Le poids de la neige » de Christian Guay-Poliquin.
C’est l’hiver et dehors, tout est sous la neige, le narrateur est un jeune homme blessé, immobilisé dans une maison isolée, et jour après jour, il surveille la hauteur de neige. Le village le plus proche est coupé du monde, car il y a également une panne générale d’électricité. Le jeune homme n’est pas seul, il a été confié à un vieil homme Matthias, s’occupe de lui, il le nourrit et le soigne.
Les premiers temps nos deux naufragés ont la visite de gens du village pour apporter du ravitaillement, provisions et bois pour le chauffage, celle de l’infirmière pour soigner notre blessé… Mais au fil des jours, les visites se raréfient, les plus actifs du village sont partis et les deux compagnons se retrouvent prix au piège de l’hiver et sont livrés à eux-même.
C’est une histoire d’attente, l’atmosphère est tour à tour réconfortante, inquiétante ou oppressante.

J’ai beaucoup aimé cette histoire dépaysante et hors du temps. Il y a beaucoup de poésie dans les belles descriptions de la nature, de la neige, du vent, de l’hiver.
Merci Babelio et les Éditions de l’Observatoire pour cette belle découverte !

Extrait : (début du livre)
1. Le labyrinthe
Regarde. C’est un lieu plus vaste que toute vie humaine. Celui qui tente de fuir est condamné à revenir sur ses pas. Celui qui pense avancer en ligne droite trace de grands cercles concentriques. Ici, tout échappe à l’emprise des mains et du regard. Ici, l’oubli du monde extérieur est plus fort que toute mémoire. Regarde encore. Ce labyrinthe est sans issue. Il s’étend partout où se posent nos yeux. Regarde mieux. Aucun monstre, aucune bête affamée ne hante ces dédales. Mais on est pris au piège. Soit on attend que les jours et les nuits aient raison de nous. Soit on se fabrique des ailes et on s’évade par les airs.

TRENTE-HUIT

La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s’inclinent, ploient vers le sol, courbent l’échine. Il n’y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt.
Près de ma fenêtre, des oiseaux vont et viennent, se querellent et picorent. De temps à autre, l’un d’eux observe la tranquillité de la maison d’un œil inquiet.
Sur le cadre extérieur, une fine branche écorcée a été fixée à l’horizontale, en guise de baromètre. Si elle pointe vers le haut, le temps sera clair et sec; si elle pointe vers le bas, il va neiger. Pour l’instant le temps est incertain, la branche est en plein milieu de sa trajectoire.
Il doit être tard. Le ciel gris est opaque et sans aucune nuance. Le soleil pourrait être n’importe où. Quelques flocons virevoltent dans l’air en s’accrochant à chaque seconde. À une centaine de pas de la maison, dans l’éclaircie, Matthias enfonce une longue perche dans la neige. On dirait le mât d’un bateau. Mais sans voile ni drapeau.
Des gouttes d’eau perlent sur la corniche et rejoignent la pointe des glaçons. Quand le soleil sort, ils brillent comme des lames acérées. De temps à autre, l’un d’eux se décroche, tombe et s’enfonce dans la neige. Un coup de poignard dans l’immensité. Mais la neige est invincible. Bientôt, elle atteindra le bas de ma fenêtre. Puis le haut. Et je ne verrai plus rien.
C’est l’hiver. Les journées sont brèves et glaciales. La neige montre les dents. Les grands espaces se recroquevillent.

Rencontre avec Christian Guay-Poliquin

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Comme prévu, vendredi 19/01, matin, j’ai eu l’occasion d’assister à une rencontre avec Christian Guay-Poliquin, un jeune auteur québécois. Nous étions accueillis dans la jeune maison d’éditions de l’Observatoire avec jus de fruit, thé ou café et viennoiserie.
Christian Guay-Poliquin est arrivé juste à 9h30, décontracté et très souriant. Il était surpris et touché que nous soyons si nombreux (une trentaine de personnes).

Pour profiter du moment et ne pas être trop dans mes notes durant la rencontre, je l’ai enregistré et voilà quelques extraits transcrits avec les mots de l’auteur, il n’y aura pas le délicieux accent québécois de Christian Guay-Poliquin, mais le vocabulaire et certaines tournures… (c’est un peu long, mais j’avais envie d’en garder une trace… )

Question  : Avant de parler de votre nouveau roman « Le poids de la neige » pouvez-vous nous parler de votre premier roman « Le fil des kilomètres »
C’est l’histoire d’un protagoniste qui décide de revoir son père après plus de dix ans, il désire renouer, avant qu’il ne soit trop tard parce que son père est malade. Mais pour se faire, il doit traverser le continent soit à peu près 4000 kilomètres, cela dit en terme de géographie aucun lieu n’est nommé, on pourrait être aussi bien dans le nord de la Russie que quelque part en Amérique du Nord. Cela n’a pas d’importance, comprenez que sa quête est une traversée. Je me suis permis de planter un décor un peu inquiétant à partir d’un détail anodin, c’est à dire en enlevant l’électricité de la vie quotidienne. Or, on se situe dans un futur imprécis et dans lequel on retrouve certains codes, certes, du genre post-apocalyptique mais, soyons avertis, il n’y a pas de zombie qui vont sortir des placards, il n’y a pas de tsunami qui vont renverser les villes. C’est simplement le fait que, par une cause qui reste mystérieuse, l’électricité manque et ne revient pas, que la vie sociale est restructurée ou du moins, tous et toutes sont forcés de revoir leur mode de socialisation, d’organisation du quotidien etc… Donc la panne d’électricité, vous comprendrez bien, force le personnage, qui veut retrouver son père, à faire certains détours et ainsi il doit contourner plusieurs écueils et cela complexifie passablement sa quête.

Cela dit, dans mon second roman « Le poids de la neige », ce n’était pas une volonté au départ de créer un univers en filiation. Mais finalement, ça s’est imposé et donc, j’ai repris mon personnage qui, sans trop dévoiler la fin du premier roman, se retrouve au deuxième roman avec les deux jambes cassés, suite à un étrange accident de voiture et se retrouve dans son village, toujours sans électricité. Dans un contexte de survie, s’occuper d’un homme gravement blessé, fiévreux, c’est une tâche complexe, une tâche qui prend du temps, donc on refile le jeune blessé à un vieillard du village qui vit en périphérie et ainsi se fonde le nœud du récit qui est la relation entre ses deux personnages qui sont contraints de passer l’hiver ensemble.
Donc « Le poids de la neige » c’est premièrement, une histoire de rémission et en second lieu, ou du moins parallèlement, c’est l’histoire aussi d’une relation intergénérationnelle et d’une complicité, certes naissante, entre deux personnages qui se retrouvent, malgré leurs volontés, à devoir faire l’un avec l’autre et à passer l’hiver ensemble.

Question : J’adore vous écouter parler. Vous devez écrire très vite ?
Oui, mais, je dois en enlever beaucoup. Écrire, c’est réécrire. C’est très différent, quand on parle comme ça, et puis, on fait une envolée et puis, on revient : « je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce que je viens de dire, reprenons ça un peu… »
C’est un peu le même processus dans l’écriture, sauf, qu’on se permet de noircir beaucoup de papier, pour après ça, garder une page sur deux, une demi page, des fois, donc, pour vraiment arriver à tout ce travail d’épuration du récit. Apprendre à écrire, c’est apprendre à ne pas dire certaine chose et, contrairement à la discussion, où l’on essaye de tout nommer, ou du moins d’être là, de bien nommer les choses. Ce sont des processus très différents. Donc en écriture, même si j’ai tendance à être volubile sur papier aussi, c’est un processus qui est très laborieux.

Question : Il s’agit d’un huis clos. Il y a aussi des contraintes d’écriture, dans ce rapport là entre deux personnages un peu isolé, un peu loin de la vie.
Une contrainte dans un contexte de fiction, il n’est pas sans savoir, qu’une contrainte est une ruse. Plus on contraint notre univers, plus on doit forcer la mise en scène qu’on crée à repousser un peu les limites imposées par le genre ou par la situation initiale.
Le huis clos en ce sens est un exemple parfait d’une contrainte très forte et que l’on essaye de repousser. Au huis clos s’ajoute les gens du village qui viennent cogner à la porte, qui viennent apporter des vivres, qui viennent donner des nouvelles, qui viennent voir s’il n’y a pas quelqu’un caché dans les placards (qui n’est pas un zombi, soyons clair). Ce rapport là à l’autre, donne une certaine ouverture au huis clos. Ce huis clos là, n’est pas entièrement refermé sur lui-même. Mais certes aussi, ces deux personnages là sont en attente et ne sont pas sans rappeler « En attendant Godot » puisque leur attente est très longue et, on se demande, plus le temps qui passe, s’ils attendent quelque chose de réelle ou s’ils ne sont pas simplement en situation d’attente abstraite, parce que l’attente permet simplement de combler le vide existentiel dans lequel ils se retrouvent.

Le huis clos permet les échanges entre les deux personnages. Si le narrateur est muet, du moins aphasique, pendant le premier tiers du roman, c’est que parallèlement, son silence permet de mettre en relief, la parole, ou certes le monologue repris ou poursuivie quotidiennement par le vieillard. Il y a un jeu aussi, entre le silence et la parole que le huis clos permet de souligner.
J’ai un grand plaisir a écrire des histoires où il ne se passe rien, spécialement, parce que c’est précisément lorsque rien ne se passe que tout peut arriver. Alors, c’est pas vrai qu’il se passe rien dans « Le poids de la neige », il n’y a pas de grandes actions qui vont nous surprendre à chaque deux pages, cela dit je crois que ce sont de petits gestes ou du moins de petits détails significatifs, qui vont nous surprendre et d’ailleurs, ce qui m’intéresse dans le fond, c’est de donner du sens à certains gestes du quotidien dans un huis clos ou lorsqu’on est confronté au silence. Tout peut avoir une importance considérable. Il se passe beaucoup de choses derrière une immobilité apparente.

Question : Voilà une question purement littéraire, est-ce que vous écrivez franco-français ou vous utilisez vos délicieux termes québécois.
Ah, je dirai que j’écris plutôt à partir d’un français international, que contrairement à un grand courant ici au Québec où l’argot québécois fait vraiment partie du langage littéraire et même donc, dans la version québécoise « Du poids de la neige » comparée à la version française, on a simplement changé quelques termes, c’est encore très minime. Mais comme l’enjeu du roman n’est pas, contrairement à certains autres romans, dans la langue elle-même, mais bien dans le récit, qu’on dise une tuque ou un bonnet n’a aucune importance et mon soucis était surtout de ne pas créer un univers où le lecteur accroche ou plutôt décroche de l’histoire parce que l’emploi d’une langue québécoise le fait sourire. Le pari était vraiment pas là, c’était vraiment de plonger à l’intérieur du récit, l’aspect typiquement québécois, ou du moins nord américain, se retrouve dans mon histoire et non pas dans la langue. Tout ce passe dans la mise en scène, davantage que dans le jeu de la langue.
De ne pas situer géographiquement comme dans le premier roman, ca permet plusieurs choses, à mon sens, une décentralisation du récit, donc ce n’est un récit géographiquement situé mais qui ouvre l’imaginaire.
On est clairement dans un imaginaire des grands espaces, forestiers, montagneux qu’on retrouve un peu partout ici et donc, c’est dans cet aspect là, universel de la montagne, de la forêt, du village que je campe mon histoire et aussi, ce qui est une ruse, lorsqu’on joue le pari du réalisme et lorsqu’on nomme réellement les lieux, il faut faire attention de ne pas se piéger à ce jeu.
Je dis pas qu’il faut être absolument réaliste dans la fiction, au contraire, mais la vraisemblance, lorsqu’il est question de rapport au réel, aux détails, pour moi est importante et la fiction, en ce sens, vient nourrir la complexité du réel. Et à mon sens, on doit s’y soumettre, parce que la profondeur de la vie et même
la dimension poétique de l’existence se joue dans les détails du réel et donc, la puissance de l’imaginaire c’est d’investir ce réel, qui est le notre, pour y camper notre fiction. Donc, c’est dans ce rapport là, entre la fiction et la réalité que ce situe un peu mon univers.

Question : As-tu des influences littéraires ?
On est traversé par ce qu’on lit, récemment on entend des débats, on entend pleins de choses, certains auteurs préfèrent ne pas lire pour ne pas être contaminé par le style des autres, ah, ah, ah… je me passe de commentaires. Là dessus, moi, ce n’est pas du tout ma position.
Une référence littéraire m’habite beaucoup, et qui est très différent de ce que j’écris sur un certain point, c’est certainement, Antoine Volodine, avec tout son univers post exotique et j’étais assez content en 2015, je crois, quand il a rapporté le prix Médicis, c’est un écrivain qui a une œuvre monumentale, Antoine Volodine fait la comédie humaine à sa façon, c’est une référence très importante.
Sinon, du côté français, un écrivain peu connu et que j’adore, parce que c’est aussi un écrivain qui maîtrise l’art de dire très peu de chose de manière haletante : Hubert Mingarelli, qui a publié une quinzaine de roman dont un de ces plus beaux est « Quatre soldats. Je découvre son œuvre tranquillement, pour ne pas l’avoir, tout lu trop vite et cela en terme de concision et justement de réalité extrêmement simple, on raconte, la vie en province, des petits détails. D
ans La beauté des loutres, c’est un fermier avec son jeune employé qui font un trajet en montagne, pour aller livrer du foin au village voisin, c’est juste ça l’histoire, et c’est fantastique et d’une grande modernité.
Et dans les influences littéraires, il y a beaucoup aussi, de textes québécois et je suis aussi quelqu’un qui aime beaucoup la poésie. Au Québec aussi la poésie est très vivante,
les lectures de poésies sont tout sauf ennuyantes, la poésie nourrit donc une grande partie de mon imaginaire en fiction.

Question : C’est justement un poème qui introduit votre roman, pouvez-vous nous en parlez ?
L’auteur de ce poème c’est mon père, qui n’était pas poète, qui était sculpteur. Le contexte, comme toute découverte, c’est un hasard absolu. Mon père est décédé il y a déjà plusieurs années. J’ai, quelques de ses cartons avec ses notes, quelques souvenirs et comme il était dans le milieu des arts, il notait, il écrivait un peu comme ça et il y a quelques années, j’étais dans l’écriture « Du poids de la neige » et je tombe sur ce poème, complètement par hasard, qu’il a écrit sur un bout de papier et qu’il a rangé après, dans ses choses et voilà. Et on sent bien en même temps, que par ce seul poème, qui est certes contemplatif, il plante le décor même de ma fiction que j’étais en train d’écrire. Parfois certaines rencontres fortuites, comme ça, ont plus de sens et, je me suis permis, en faisant un clin d’œil à mon père, de reprendre son poème, pour le mettre en exergue de mon livre.

Question : Comment écrivez-vous vos romans, est-ce construit à l’avance ou pas ?
En ce qui me concerne, je suis le maître absolu. Je choisis à l’avance, mes personnages, je sais exactement, qu’est-ce qui se passe et qu’est-ce qui va arriver, et puis, si en terme de cohérence, il me manque certains éléments, je vais réfléchir, je vais en parler à des amis pour qu’on trouve une solution, pour dénouer un certain passage, pour que la cohérence globale de mon idée soit respectée, en ce sens, c’est la même chose avec mes personnages que dans le monde réel. C’est moi qui mène.

Question : vous avez beaucoup de personnalité, vous êtes très drôle, est-ce qu’il y a de l’humour dans votre livre ?
De l’humour ? A c’est drôle. Enfin, on me dit parfois, comment fais-tu pour sourire autant et écrire des romans aussi sombres. Peut-être que l’un permet l’autre…
A chaque fois je suis surpris… mes romans, je ne les veux pas sombres, au contraire, à mon sens, il y a une volonté lumineuse qui anime mon écriture, ou du moins, les histoires que je mets en scène, certes, faut la chercher un peu…

Il y aura encore deux questions : une, sur comment il a trouvé son éditeur québécois, La Peuplade, et la dernière à propos de son sujet de thèse : les enjeux du récit de chasse dans les arts narratifs au XXe siècle. En effet, Christian Guay-Poliquin est toujours étudiant doctorant.
La discussion a durée plus d’une heure et nous étions tous captivés et très intéressés… Ensuite, Christian Guay-Poliquin nous a très gentiment dédicacé son roman « Le poids de la neige » et maintenant, reste plus qu’à le lire !

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Merci à Babelio, aux éditions de l’Observatoire et à Christian Guay-Poliquin pour cette très belle rencontre !

Pour avoir une idée du délicieux accent québécois de Christian Guay-Poliquin, voici une interview faite lors du Festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo en juin 2017.

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Il ne faut pas parler dans l’ascenseur – Martin Michaud

Lu en partenariat avec Babelio et Kennes éditions

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Il ne faut pas parler dans l'ascenseur Kennes Editions – septembre 2016 – 405 pages

Quatrième de couverture :
Une jeune femme s’éveille après vingt-quatre heures passées dans le coma et se lance à la recherche d’un homme qui semble ne pas exister. Un meurtrier sans merci décide que chacun doit payer pour ses fautes et applique sa propre justice. Des meurtres commis à une journée d’intervalle dans des circonstances identiques tourmentent le responsable de l’enquête, le sergent-détective Victor Lessard, de la police de la Ville de Montréal.

Auteur : Né en 1970, établi à Montréal depuis plus de vingt ans, Martin Michaud a longuement pratiqué le métier d’avocat d’affaires avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Reconnu par la critique comme le chef de file des écrivains de romans policiers québécois, il a obtenu un succès sans cesse grandissant avec ses sept thrillers, qui lui ont valu la reconnaissance du public et de nombreux prix littéraires. Outre ses activités de romancier, il scénarise d’après son œuvre une série intitulée Victor Lessard diffusée en février 2017.

Mon avis : (lu en novembre 2017)
Ce livre est le premier de la série Victor Lessard, un enquêteur de la police de Montréal.
Au début, ce livre est déroutant. Le lecteur est perdu car il y a plusieurs narrateurs, plusieurs histoires qui se croisent pour finalement n’en faire qu’une.
Un meurtrier qui a décidé de faire payer leurs fautes à plusieurs victimes.
Une jeune femme qui se fait renverser par une voiture noire et qui vingt-quatre heures plus tard tente désespérément de retrouver l’homme qui l’a secourue.
Victor Lessard qui doit délaisser l’enquête sur l’accident de la jeune femme pour tenter d’élucider les meurtres de deux hommes…
L’auteur alterne les différents histoires en courts chapitres qui sont comme les différentes pièces d’un puzzle qui au fil de l’enquête vont s’assembler. L’intrigue est rythmée, les indices sont distillés avec finesse pour faire progresser lentement l’enquête et quelques rebondissements sont également présent pour tenir le lecteur en haleine.
Le texte est la version originale québécoise, en prêtant attention, le lecteur pourra alors découvrir quelques expressions locales.
Dans ce premier roman, Victor Lessard se dévoile peu, c’est un enquêteur rebelle avec  sa hiérarchie, divorcé, ancien alcoolique et tourmenté. J’ai beaucoup apprécié cette lecture et je continuerai certainement à découvrir cet auteur avec les autres tomes de la série.

Merci  Babelio et Kennes éditions pour cette belle découverte.

Extrait : Ville de Québec
L’obscurité.
Les paupières closes, il essaya de recréer une image mentale du visage, mais la vision s’estompait.
Pendant une fraction de seconde, il crut voir apparaître la naissance des sourcils, puis tout se brouilla. Quoi qu’il tente, il demeurait incapable de visualiser les yeux.
Lorsque les yeux aspirent la mort, ils ne reflètent que le vide. Je ne peux me représenter un tel vacuum.
Il secoua la tête. Sa vie n’était plus qu’un rêve, enfoui dans un autre rêve.
L’attente.
Les impacts réguliers sur les carreaux. La pluie cessa peu avant 20 h.

Accroupi dans l’obscurité, derrière le comptoir de la cuisine, il inspecta de nouveau l’arsenal étalé devant lui : un sac de hockey sur roulettes, une valise métallique, une pile de serviettes et une bouteille de nettoyant tout usage. Il demeurait invisible depuis l’entrée. Il n’aurait qu’à bondir vers l’avant pour atteindre l’homme.
Deux heures auparavant, il avait garé la voiture dans la rue et neutralisé le système d’alarme. Avant de quitter le véhicule, il avait rangé son ordinateur portable dans un sac à dos et glissé celui-ci sous la banquette arrière.
Il avait procédé avec méthode. Tout était en ordre.
Il caressa le manche du couteau fixé à sa cheville.
Bientôt, il allait extraire la mort de la mort.
 
L’homme qu’il s’apprêtait à tuer menait une vie rangée, dont il connaissait par coeur les moindres détails : le jeudi, il terminait son travail à 20 h 30 ; il s’arrêtait ensuite acheter un surgelé au supermarché avant de regagner son domicile ; dès son arrivée, il réchauffait son repas au micro-ondes et avalait le tout devant son téléviseur, calé dans un fauteuil
confortable.
Il était entré dans la maison à quelques reprises en l’absence de l’homme.
Il avait parcouru la pile de DVD que ce dernier rangeait dans une bibliothèque et noté avec dédain qu’il ne s’intéressait qu’aux séries américaines.
Les gens ne font que s’étourdir avec des divertissements grossiers et génériques.
Il avait aussi constaté que la maison, vaste et luxueuse, contrastait avec les habitudes de vie frugales de son propriétaire. Au salon, il avait observé un échiquier de marbre et les détails d’ornementation des pièces, finement ciselées.

Une telle maison était destinée à accueillir une famille et des enfants, pas une personne seule. Les gens perdaient le sens des vraies valeurs. Le culte de l’individualisme, du chacun-pour-soi, le révoltait.

Plus personne n’assume les conséquences de ses actes. Pour se disculper, on se contente de pointer le doigt vers ceux qui font pire que soi.
L’homme paierait pour ses fautes. Il s’en assurerait.