La séquence exacte des gestes – Fabio Geda

510Sq2I3rjL Gaïa – avril 2011 – 274 pages

traduit de l’italien par Augusta Nechtschein

Titre original : L’esatta sequenza dei gesti, 2008

Quatrième de couverture :
Marta et Corrado n’ont pas été gâtés par la vie. Presque encore des enfants, ils portent le fardeau des inconséquences de leurs parents. A douze et seize ans, ils se rencontrent dans un foyer d’accueil. Qui pourra leur redonner espoir, leur rouvrir l’horizon? Qui sinon ceux qui les entourent, les éducateurs ? Fabio Geda signe un hommage juste et émouvant aux travailleurs sociaux.

Auteur : Fabio Geda est né en 1974 et vit à Turin. Il est éducateur spécialisé dans un centre pour mineurs émigrés. Déjà traduits en français : Pendant le reste du voyage, j’ai tiré sur les Indiens, son premier roman (2009), et Dans la mer il y a des crocodiles, l’histoire vraie d’Enaiatollah Akbari (2011). 

Mon avis : (lu en octobre 2020)
Un roman pris au hasard à la Bibliothèque qui raconte le travail des éducateurs. 
Une histoire simple, banale, juste et réaliste qui, dans le quotidien, donne la parole à un éducateur, une assistante sociale et des enfants sans parents…

Ascanio travaille dans un foyer qui accueille des adolescents difficiles à Turin. Avec ses collègues, ils tentent de redonner aux jeunes en ruptures dont ils ont la charge, un cadre, des horaires, de l’affection et une vie de famille. Leur vocation et l’implication des éducateurs laissent peu de place à une vie privée. Ascanio se livre dans un blog où il exprime ses doutes vis à vis de son travail, ses joies, sa lassitude… Il est secrètement amoureux de sa collègue Elisa et hésite à se déclarer…
Léa est assistante sociale, elle a des difficultés à séparer vie professionnelle et personnelle. Elle veut faire ce qu’il y a de mieux pour les enfants dont elle s’occupe quitte à oublier sa propre famille…
Marta est une petite fille de douze ans, elle s’occupe de ses petits frères et sœur, sa mère étant alcoolique, et le père trop souvent absent. Jusqu’au jour du drame : Anna, sa petite sœur se noie accidentellement, le père les quitte, et la mère perd la garde de ses enfants.
Corrado est l’un des jeunes du foyer, il a seize ans et son obsession est de trouver de l’argent pour organiser une grande fête à la sortie de prison de sa mère.
Marta et Corrado vont se rencontrer dans ce foyer d’accueil dont s’occupe Ascanio et Elisa.
Fabio Geda, lui-même éducateur, dépeint avec beaucoup de réalisme son quotidien et la passion pour son travail, à travers un récit à plusieurs voix, il laisse Marta, Ascanio, Lea et Corrado raconter cette histoire sincère, touchante et pleine d’humanité.
Une très belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Mariano se balance paresseusement dans le vieux fauteuil à bascule de son grand-père. Il regarde, au-delà des champs cultivés de la coopérative, les toits du village qu’il habite, ce même village qui l’a vu naître et où il s’est marié. Il observe la campagne qui s’estompe dans le ciel nocturne, un ciel si proche qu’il pourrait rester empêtré dans les branches hautes et fines des cerisiers. Puis il abaisse son regard vers la première rangée de blé, la cour encombrée de matériaux et de gravats. Il fixe, dépité, le seau d’aliment en miettes pour les poules – maïs, soja, fibres – resté là depuis l’après-midi, et quand son regard se pose sur le sol, glissant dans la poussière jusqu’au hangar comme un serpent, Mariano remarque près de son pied, à quelques centimètres de sa semelle boueuse, un écrou.
Un écrou ?
Il se penche pour le ramasser et le serre entre deux doigts. Il relève ses lunettes et l’observe à la lumière de l’ampoule à économie d’énergie qui pend à un fil au milieu du hangar. Mariano a la quarantaine à peine passée, la peau sèche d’un marathonien, une légère myopie et une vieille cicatrice sur le cou qui date du jour où, lorsqu’il était enfant, sa soeur lui avait renversé dessus l’eau de cuisson bouillante des pâtes. Pendant son temps libre, il chine, récupère des petits jouets, les répare puis les offre : des poupées de chiffon pour Anna et Marta, des locomotives en bois pour Gianluca et Vincenzo. Il ne lit que Goscinny et Uderzo, et quand il part avec son fusil à la chasse au sanglier, car il faut bien en abattre une centaine par an, il apaise sa nausée et son sentiment de culpabilité en s’imaginant dans la peau d’Obélix, un Obélix plus introverti et avec pas mal de kilos en moins.

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Italie

Les Cahiers d’Esther : Histoires de mes 14 ans – Riad Sattouf

esther14 Allary – juin 2020 – 56 pages

Quatrième de couverture :
Dans ce cinquième tome, Esther a 14 ans. Elle apprend à danser le floss, commence à s’intéresser à la politique (juste un peu), s’entraîne à dire  » je m’en balek  » en espagnol grâce à Nacho son correspondant, a un petit ami nommé Abdelkrim et, évidemment, écoute Angèle.
La série Les Cahiers d’Esther s’inspire des histoires vraies d’une adolescente. Riad Sattouf a prévu de raconter la vie d’Esther jusqu’à ses 18 ans.
Esther apprend à danser le floss, commence à s’intéresser à la politique (juste un peu), se demande comment on peut vivre normalement alors que des SDF dorment dans la rue et s’entraîne à dire  » je m’en balek  » en espagnol grâce à Nacho, son correspondant. Evidemment, elle écoute Angèle, et elle imagine que tous les jeunes du monde vont sauver la Terre en se donnant la main ( » c’est un peu niais mais j’y crois « ). À la fin de l’album, elle vit de grands événements. On lui retire son appareil dentaire, elle a un petit ami nommé Abdelkrim (un garçon  » génial  » mais qui vit à Metz, une ville  » hyper loin « ), puis elle entre en 3e. Désormais, elle fait partie des grandes.

Auteur : Riad Sattouf est auteur de bandes dessinées et réalisateur. 
Né en 1978, il passe son enfance entre la Libye, la Syrie et la Bretagne. Depuis 2014, il dessine chaque semaine Les Cahiers d’Esther dans L’ Obs, d’après les histoires vraies d’Esther A. 
Le premier recueil des histoires de cette petite fille ( Les Cahiers d’Esther, Histoires de mes 10 ans) a paru en janvier 2016, chez Allary Éditions. L’adaptation en dessin animé du premier recueil a été diffusée à partir de septembre 2018 sur Canal +. 
La série L’ Arabe du futur, vendue à plus de 2 millions d’exemplaires dans le monde, est traduite en 22 langues.

Mon avis : (lu en septembre 2020)
Cinquième album de cette série, Esther a 13 ans, elle est en 4ème dans un lycée de « bourges » à Paris, mais elle-même n’est pas bourge ! Dans le collège, il y a des histoires d’amour, pas en 6ème, en 5ème il y a deux couples dans une classe, en 4ème personne n’est en couple et en 3ème tout le monde est en couple !
Dans cet album, Esther s’intéresse un peu plus au monde extérieur, elle est choquée par les SDF dans la rue que personne daigne aider… Avec l’accord de sa mère, elle recueille Titange, l’une des chatte de la voisine destinée à être piquée. Elle s’interroge sur l’état d’esprit de l’animal qui vient d’être abandonné et ne s’étonne pas qu’il passe son temps sous les meubles… Nous avons également son expérience avec son correspondant espagnol et séjour à Barcelone. L’anecdote la plus touchante est celle où Esther croise une jeune fille handicapée et qu’elle lui fait un grand sourire !
C’est toujours un plaisir de retrouver Esther avec ses problèmes et ses réflexions d’ado sur notre monde… Au fil des albums, le lecteur la voit grandir en âge et en sagesse !

Extrait :

Petit bac 2020a 
(7) Personnage Célèbre

Faut pas prendre les cons pour des gens – Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud

Fluide glacial – septembre 2019 – 56 pages

Quatrième de couverture :
Tous les sujets de société sont abordés : les SDF, l’écologie, l’enseignement, l’industrie du tabac, les caisses automatiques, l’hôpital public, l’immigration, le racisme ordinaire, bien-pensance, la surpopulation carcérale, les quotas policiers, les maisons connectées…
De quoi faire bouillir la débilité ambiante dans ses contradictions au grand bonheur des amateurs d’humour absurde !

Auteurs : Emmanuel Reuzé est un photographe et dessinateur de bande dessinée français. Il fait ses études à Rennes à l’École supérieure des beaux-arts. Il exerce d’abord comme photographe et réalise plusieurs expositions. Cependant, Reuzé fait principalement carrière dans la bande dessinée. Ses premiers dessins professionnels paraissent dans « Psikopat » où il publie fréquemment des pages, seul ou avec Messina (Nicolas Rouhaud), et illustre des articles de Jean-Luc Coudray qui revisitent les héros classiques de la bande dessinée (de Gai-Luron à Alix…).
Nicolas Rouhaud, alias Messina, est un professionnel des médias depuis 2001 et un scénariste de bande dessinée français. Il est titulaire d’une maîtrise de sociologie de l’Université Bordeaux-II (1998-1999) et d’un BTS Métiers de la radio, spécialisation journalisme de Studio école de France (1999-2001). Animateur en centre de loisirs pendant plusieurs années, il a animé des ateliers roman-photo et des ateliers radio avec des enfants et des adolescents. Après de nombreuses années dans le journalisme polyvalent (radio, presse écrite, presse institutionnelle, web…), il se forme dans la communication des collectivités territoriales au CELSA.

Mon avis : (lu en septembre 2020)
Humour noir, humour grinçant et décalé pour dénoncer les travers de notre société. Certaines planches sont bien trouvées, comme le titre de l’album, d’autres sont limites vulgaires ou offensantes.
Je n’ai pas trouvé cette BD au niveau de celles de Fabcaro. Dommage.

Extrait : (début de la BD)

Nos espérances – Anna Hope

818CJ4hsjTL Gallimard – mars 2020 – 368 pages

traduit de l’anglais par Élodie Leplat

Titre original : Expectation, 2020

Quatrième de couverture :
Hannah, Cate et Lissa sont jeunes, impétueuses, inséparables. Dans le Londres des années 1990 en pleine mutation, elles vivent ensemble et partagent leurs points de vue sur l’art, l’activisme, l’amour et leur avenir, qu’elles envisagent avec gourmandise. Le vent de rébellion qui souffle sur le monde les inspire. Leur vie est électrique et pleine de promesses, leur amitié franche et généreuse. Les années passent, et à trente-cinq ans, entre des carrières plus ou moins épanouissantes et des mariages chancelants, toutes trois sont insatisfaites et chacune convoite ce que les deux autres semblent posséder. Qu’est-il arrivé aux femmes qu’elles étaient supposées devenir ? Dans ce roman tout en nuances sur les différentes facettes de l’amitié au fil du temps, Anna Hope tisse avec élégance et délicatesse la vie de ces trois héroïnes contemporaines. Elle sonde les différentes façons de trouver son identité de femme, mais aussi de mère, de fille, d’épouse ou d’éternelle rebelle, et explore cet interstice entre les espérances et la réalité, cet espace si singulier fait de rêves, de désirs et de douleurs où se joue toute vie.

Auteur : Anna Hope est née à Manchester. Elle a étudié à Oxford et à Londres. Après Le chagrin des vivants et La salle de bal (prix des lectrices de Elle 2018), Nos espérances est son troisième roman.

Mon avis : (lu en août 2020)
Première lecture de cette auteure que je voulais découvrir depuis quelques temps.
C’est l’histoire d’Hannah, Cate et Lissa, trois jeunes femmes,  nées dans les années 1970. Au début des années 2000, elles vivent en colocation dans une maison de ville victorienne à trois étages, en bordure du London Fields Park, le plus beau parc de la capitale dont elles se sentent propriétaires.  Elles sont pleines d’espérance, et ne doutent pas qu’elles réussiront leur vie. Le lecteur va découvrir nos trois héroïnes jusqu’à 2018, avec quelques flashbacks depuis 1987, époque de leur rencontre. Elles ont chacune des aspiration différentes :  l’une est en mal d’enfant, la deuxième est devenue maman avant de l’avoir souhaité et a des difficultés à assumer son rôle, et la troisième veut travailler comme actrice. C’est une histoire sur l’amitié avec toutes ses nuances, les joies, les plaisirs partagés, les déceptions, les trahisons, les réconciliations…
Même si j’ai été parfois un peu perdue par les allers-retours chronologiques, j’ai trouvé ces femmes touchantes et ce roman très intéressant.

Extrait : (début du livre)
London Fields
2004
C’est samedi, samedi c’est le jour du marché. C’est la fin du printemps, ou le début de l’été. C’est la mi-mai, les églantiers sont en fleur dans le jardin broussailleux devant la maison. C’est encore tôt, du moins tôt pour le week-end – il n’est pas encore neuf heures, pourtant Hannah et Cate sont déjà levées. Elles ne se parlent pas beaucoup en se relayant devant la bouilloire, pour faire du thé et griller du pain. Le soleil zèbre la pièce, éclaire les étagères avec leurs casseroles dépareillées, les livres de recettes, les murs mal peints. Quand elles ont emménagé ici il y a deux ans, elles se sont juré de repeindre l’atroce couleur saumon de la cuisine, mais elles ne s’y sont jamais attelées. Et maintenant elles l’aiment bien. Comme l’ensemble de cette sympathique maison délabrée, elle est chaleureuse.
À l’étage, Lissa dort. Le week-end elle se lève rarement avant midi. Elle travaille dans un pub du quartier et sort souvent après son service : une fête dans un appartement à Dalston, un des rades de Kingsland Road, ou plus loin, dans les studios d’artistes de Hackney Wick.
Elles finissent leurs tartines et, sans réveiller Lissa, décrochent leurs vieux sacs de courses en toile du portemanteau derrière la porte et sortent dans le matin lumineux. Elles tournent à gauche, puis prennent à droite sur Broadway Market, où l’on commence tout juste à monter les étals. C’est le moment qu’elles préfèrent : avant l’arrivée de la foule. Elles achètent des croissants aux amandes à la boulangerie au bout de la rue. Elles achètent du cheddar corsé et un fromage de chèvre cendré. Elles achètent de bonnes tomates et du pain. Elles achètent un journal sur la gigantesque pile devant l’épicerie turque. Elles achètent deux bouteilles de vin pour plus tard. (Du rioja. Toujours du rioja. Elles n’y connaissent rien en vin, mais elles savent qu’elles aiment le rioja.) Elles continuent tranquillement leur chemin vers les autres étals, en regardant les babioles et les vêtements d’occasion. À la terrasse des pubs, comme toujours sur les marchés londoniens, des gens sont déjà agrippés à leur pinte à neuf heures du matin.

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Angleterre

Petit bac 2020a(8) Pluriel

Là où chantent les écrevisses – Delia Owens

61nR1joWakL Seuil – janvier 2020 – 480 pages

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville

Titre original : Where the Crawdads Sing, 2018

Quatrième de couverture :
Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n’est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent.
A l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l’abandonne à son tour.
La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie.
Lorsque l’irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même…

Auteure : Delia Owens est née en 1949 en Géorgie, aux États-Unis. Diplômée en zoologie et biologie, elle a vécu plus de vingt ans en Afrique et a publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux, tous best-sellers aux USA.
Là où chantent les écrevisses est son premier roman. Phénomène d’édition, ce livre a déjà conquis des millions de lecteurs et poursuit son incroyable destinée dans le monde entier. Une adaptation au cinéma est également en cours.

Mon avis : (lu en juin 2020)
Un titre mystérieux et un roman coup de cœur découvert grâce une amie du Café Lecture de la Bibliothèque. L’auteur nous raconte deux histoires en parallèle, la première se déroule en 1969, le matin du 30 octobre, lorsque le corps sans vie de Chase Andrews est retrouvé dans le marécage. Il y aura une enquête, un procès…
Pour la seconde histoire, nous sommes en 1952, à six ans, Kya se retrouve seule avec un père violent dans la cabane qui leur sert de maison, au cœur du marais, loin de la petite ville de Barkley Cove, en Caroline du Sud. Lassée par la violence de son mari, sa mère a quitté la maison. Puis ce fut le tour de tous ces frères et sœurs avec en dernier Jodie, son frère adoré, qui la protégeait. Malgré son jeune âge, Kya réussit à survivre auprès de ce père souvent absent et qui ne s’occupe pas de sa fille. Grâce à sa force de caractère et au soutien discret de Mabel et Jumping, un couple de Noirs qui tient la station service en bordure du marais, Kya s’élèvera et s’éduquera seule ou presque. Les services sociaux tenteront de l’envoyer à l’école mais Kya ne le supportera pas plus d’une journée. Elle préfèrera découvrir la nature par elle-même, en l’observant et en collectionnant les plumes des oiseaux, les coquillages, les plantes, les insectes… Grâce à Tate, un jeune garçon, qui l’apprivoisera peu à peu, Kya apprendra à lire et écrire…
C’est un roman plein de délicatesse, de pudeur, de poésie et de surprises. C’est un hymne à la nature et à la liberté qui raconte le destin magnifique et hors norme de la femme qu’est Kya.
Un grand coup de cœur !

Extrait : (début du livre)
1969
Un marais n’est pas un marécage. Le marais, c’est un espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau, et l’eau se déverse dans le ciel. Des ruisseaux paresseux charrient le disque du soleil jusqu’à la mer, et des échassiers s’en envolent avec une grâce inattendue – comme s’ils n’étaient pas faits pour rejoindre les airs – dans le vacarme d’un millier d’oies des neiges.Puis, à l’intérieur du marais, çà et là, de vrais marécages se forment dans les tourbières peu profondes, enfouis dans la chaleur moite des forêts. Parce qu’elle a absorbé toute la lumière dans sa gorge fangeuse, l’eau des marécages est sombre et stagnante. Même l’activité des vers de terre paraît moins nocturne dans ces lieux reculés. On entend quelques bruits, bien sûr, mais comparé au marais, le marécage est silencieux parce que c’est au cœur des cellules que se pro-duit le travail de désagrégation. La vie se décompose, elle se putréfie, et elle redevient humus : une saisissante tourbière de mort qui engendre la vie. Le matin du 30 octobre 1969, le corps de Chase Andrews fut retrouvé dans le marécage, qui, sans surprise, l’aurait englouti en silence. Le faisant disparaître à tout jamais. Un marécage n’ignore rien de la mort, et ne la considère pas nécessairement comme une tragédie, en tout cas, pas comme un péché. Mais ce matin-là, deux garçons de la petite ville pédalèrent jusqu’à la vieille tour de guet et, en arrivant au troisième palier, repérèrent en contrebas son blouson en jean.

Petit bac 2020a
(5) Animal

Beloved – Toni Morrison

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Audiolib – mars 2011 – 12h38 – Lu par Anne Alvaro

Christian Bourgois Editeur – 432 pages

traduit de l’anglais (États-Unis) par Hortense Chabrier et Sylviane Rué

Titre original : Beloved, 1987

Quatrième de couverture :
« Le 124 était habité de malveillance. Imprégné de la malédiction d’un bébé… »
À Bluestone Road, près de Cincinnati, vers 1870, les meubles volent, la lumière allume au sol des flaques de sang, des gâteaux sortent du four marqués de l’empreinte d’une petite main de bébé. Dix-huit ans après son acte de violence et d’amour maternel, Sethe l’ancienne esclave et les siens sont encore hantés par la petite fille de deux ans qu’elle a égorgée. Jusqu’au jour où une inconnue, Beloved, arrivée mystérieusement au 124, donne enfin à cette mère hors-la-loi la possibilité d’exorciser son passé. Parce que pour ceux qui ont tout perdu, la rédemption ne vient pas du souvenir, mais de l’oubli.
Ce roman aux résonances de tragédie grecque, au style d’une flamboyante beauté lyrique, a reçu en 1988 le prix Pulitzer, et a figuré pendant des mois en tête des listes de best-sellers en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

Auteure : Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard et Princeton à partir de 1989. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved. C’est en 1993 que le prix Nobel de littérature lui est décerné.

Lecteur : Anne Alvaro est une actrice française de théâtre et de cinéma. Elle a joué notamment dans Le Goût des autres d’Agnès Jaoui, La chose publique de Mathieu Amalric, Le Scaphandre et le papillon ou encore Le Bruit des glaçons de Bertrand Blier. Elle remporte à deux reprises, le César de la meilleure actrice dans un second rôle.

Mon avis : (écouté et lu en mai 2020)
États-Unis, près de Cincinnati, dans les années 1870, c’est l’histoire de Sethe, ancienne esclave. Dix-huit ans plus tôt, par amour pour sa fille et pour éviter qu’elle devienne une esclave, Sete a tué son enfant. Depuis Sete vit avec sa culpabilité, et le fantôme de sa fille qui la suit partout… Sete vit maintenant seule avec sa fille Denver, dans la maison grise et blanche de Bluestone Road à côté d’un fleuve qui, autrefois, symbolisait pour les esclaves le début de leur liberté. Un beau jour arrive chez elles, une jeune inconnue Beloved qui va bouleverser Sete…
L’histoire que nous raconte Toni Morrison est inspirée d’une histoire vraie et aborde des sujets chers à l’auteur, la condition des esclaves, de leur affranchissement et de leur après la liberté retrouvée. 
Difficile pour moi, de faire un billet sur ce livre, j’en attendais sans doute trop et j’ai eu du mal d’abord à écouter car je n’ai pas aimé la lectrice, je trouve que assez souvent le son sature et c’est très déplaisant à l’oreille… Je n’ai donc pas écouté le livre en entier, mais pris une version papier pour le terminer. Malgré cela, le rendez-vous est en partie raté car j’ai également eu du mal à suivre la chronologie, les perpétuels flash-back me perdant…

Extrait : (début du livre)
Le 124 était habité de malveillance. Imprégné de la malédiction d’un bébé. Les femmes de la maison le savaient, et les enfants aussi. Pendant des années, chacun s’accommoda à sa manière de cette méchanceté ; puis, à partir de 1873, il n’y eut plus que Sethe et sa fille Denver à en être victimes. La grand-mère, Baby Suggs, était morte, et les fils, Howard et Buglar s’étaient enfuis à l’âge de treize ans, l’un, le jour où un simple regard sur un miroir le fit voler en éclats (ce fut le signal pour Buglar) ; l’autre, le jour où l’empreinte de deux petites mains apparut sur le gâteau (cela décida Howard). Aucun des deux garçons n’attendit d’en voir davantage : plus de chaudronnée de pois chiches renversée toute fumante sur le plancher ; plus de biscuits secs écrasés et émiettés en ligne contre la porte. Non, ils n’attendirent pas non plus l’une des périodes de répit : ces semaines, voire ces mois, où tout était calme. Chacun d’eux s’enfuit dans l’instant, au moment même où la maison commit l’ultime outrage dont il leur sembla impossible d’être les témoins passifs une seconde fois. En l’espace de deux mois, en plein hiver, ils abandonnèrent leur grand-mère Baby Suggs, Sethe, leur mère, et leur petite sœur Denver, les laissant se débrouiller seules dans la maison grise et blanche de Bluestone Road. En ce temps-là, il n’y avait pas de numéro, parce que Cincinnati ne s’étendait pas aussi loin. En fait, l’Ohio n’était devenu un Etat que depuis soixante-dix ans quand un frère, puis l’autre, fourrèrent leur chapeau d’un capiton de coton, ramassèrent leurs chaussures et partirent sur la pointe des pieds pour échapper à la hargne virulente dont la maison les poursuivait.
Baby Suggs ne leva même pas la tête. Elle les entendit s’en aller de son lit de malade, mais son état ne fut pour rien à son absence de réaction. Ce qui l’étonna, c’est que ses petits-fils aient mis si longtemps à se rendre compte que les maisons n’étaient pas toutes comme celle de Bluestone Road. Suspendue entre malignité de l’existence et méchanceté des morts, Baby Suggs ne parvenait plus à s’intéresser de savoir si elle allait laisser sa vie mourir ou mûrir encore un peu, et moins encore aux terreurs de deux gamins fugueurs. Son passé avait été semblable à son présent – intolérable –, et comme elle n’ignorait pas que la mort était tout sauf l’oubli, elle utilisait le peu d’énergie qui lui restait pour méditer sur les couleurs.

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Petit bac 2020a
(5) Amour

Parce que les fleurs sont blanches – Gerbrand Bakker

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Grasset – janvier 2020 – 216 pages

traduit du néerlandais par Françoise Antoine
Titre original : Perenbomen boeien wit, 2007

Quatrième de couverture :
Leur mère est partie sans laisser d’adresse, mais les jumeaux Klaas et Kees ainsi que leur petit frère Gerson forment une fratrie heureuse, entourée par leur père, sans oublier leur chien. Jusqu’à ce dimanche matin ordinaire, lorsqu’ils prennent une route de campagne bordée d’arbres fruitiers pour rendre visite à leurs grands-parents. Dans la voiture, la discussion pour savoir si les fleurs des poiriers sont roses ou blanches s’anime. Une priorité à droite non respectée, et Gerson, treize ans, se réveille à l’hôpital.
Grâce à son art de saisir l’infiniment humain, en peu de mots mais avec une gamme infinie de nuances, Gerbrand Bakker nous raconte l’histoire déchirante de ce jeune garçon, mais aussi celle d’une famille unie dans sa volonté de surmonter l’épreuve. Un roman d’une puissance rare.

Auteur : Gerbrand Bakker est considéré comme un écrivain de tout premier plan aux Pays-Bas depuis de longues années, et le succès de Là-haut, tout est calme lui a également donné une grande notoriété internationale. Publié en français en 2009, ce roman a obtenu le prestigieux Prix Impac à Dublin ainsi que le Prix Millepages en France. Sont également parus en français les romans Le détour (2013) et Juin (2016).

Mon avis : (lu en avril 2020)
Depuis que sa femme est partie sans laisser d’adresse, Gerard élève seul ses trois fils Klaas, Kees et Gerson. Seule signe vie, l’envoi depuis l’Italie de cinq cartes postales par an pour Noël et les anniversaires. Le cachet de la poste est toujours illisible, impossible d’en savoir plus sur l’endroit de villégiature de la mère.
L’ambiance de la maison est chaleureuse, tous les quatre et le chien Daan vivent heureux et très unis.
Mais voilà qu’un dimanche matin où ils sont invités chez les grands-parents, tout bascule. Ils ont un accident de voiture sur une petite route de campagne qui traverse des vergers en fleurs. Le choc est violent et Gerson qui avait la place du mort, est le plus blessé de tous. A l’hôpital, Gerson va être aidé par Harald, un infirmier attentionné, pour tenter de se faire à sa nouvelle vie. Le retour à la maison est douloureux et malgré la bonne volonté de son père et des jumeaux, Gerson garde de la colère en lui et refuse l’aide de ses proches et surtout de s’envisager un avenir…
Avec une simplicité et une justesse des mots, Gerbrand Bakker nous livre à plusieurs voix l’histoire de cette fratrie bouleversée par cet accident.
La voix principale est celles de Klaas, Kees, assimilés à une seule personne, de temps en temps Gerson prend la parole et vers la fin du livre c’est Daan le chien qui raconte… Il se dégage de ce roman bouleversant, de la mélancolie, de la poésie.
J’ai beaucoup aimé.

Extrait : (début du livre)
Nous y jouions, avant. Nous y avons joué pendant des années. Jusqu’à il y a six mois, où nous y avons joué pour la dernière fois. Après, cela n’avait plus beaucoup de sens. Nous commencions toujours dehors, au pied du vieux hêtre devant la fenêtre du salon. Le hêtre était notre point de départ. Nous posions une main sur l’écorce, puis en général c’était Klaas qui lançait le compte à rebours. Klaas est l’aîné d’entre nous. Klaas a dix minutes de plus que Kees. Gerson a trois ans de moins que nous et est arrivé seul, sans frère jumeau. Il a des frères jumeaux, nous, Klaas et Kees.
Avant que Klaas ne commence à compter, l’un de nous annonçait la cible. La porte de la cuisine. Les saules têtards. Le poulailler du voisin. Parfois même une cible plus éloignée. Le fil barbelé entre les deux bandes de terre à côté de notre maison. La lucarne des toilettes des voisins. Occasionnellement, une cible de chair et de sang. Notre père. Le chien. L’inconvénient des cibles de chair et de sang, c’est qu’elles bougent, ce qui pouvait devenir problématique, surtout avec le chien. Celui qui sifflait le mieux à l’oreille du chien avait gagné. Non parce qu’il parvenait jusqu’à la cible, mais parce que la cible parvenait jusqu’à lui.
Gerson choisissait toujours les cibles les plus difficiles, des cibles qui vous obligeaient à marcher loin, à négocier des virages, à surmonter des obstacles. Les poutres au-dessus du fossé ou la clôture électrique. Des buissons. Des tombes. Et pas n’importe quelles tombes, des tombes bien précises, si bien que du bout des doigts vous deviez tâcher de déchiffrer le nom indiqué par Gerson. Gerson venait souvent dans ce petit cimetière situé presque en face de notre maison sur une butte en plein champ. Un cimetière vieux comme le monde, où l’on ne plaçait que très rarement de nouvelles pierres. Gerson connaissait par cœur toutes ces tombes, il pouvait se les représenter les yeux fermés. Pas nous. S’il avait choisi une tombe pour cible, il nous fallait lire l’inscription du bout des doigts, et ce n’était pas facile.
« Trois… deux… un… partez ! », disait Klaas, toujours très lentement.
À trois, nous fermions déjà les yeux. À deux et un, nous essayions de nous fabriquer mentalement une photo de la maison et des alentours. Mais Klaas avait beau décompter lentement, nous n’avions jamais assez de temps pour bien développer la photo. Il restait toujours quelques taches grises et floues dessus. Et ces taches étaient les endroits que nous aurions ensuite du mal à retrouver à l’aveugle. Sur le « partez ! », nous détachions nos mains du tronc. Les premiers pas prudents s’accompagnaient à tous les coups d’une collision. De fait, nous avancions tous trois vers la même cible. Mais passé les premiers pas, nos chemins se séparaient. Nos photos mentales étaient différentes et nous prenions d’autres directions. Nous essayions de marcher sans bruit. Rien ne devait distraire notre attention et rien ne devait révéler aux autres notre propre position.
Quand il n’y avait pas de vent, il régnait un énorme silence. Plus nous essayions de percevoir les pas des autres, plus nos oreilles bourdonnaient. Quand il y avait du vent, en revanche, la bourrasque s’engouffrait à travers les arbres avec la force d’un ouragan. De quel arbre provenait quel bruit ? Ce frémissement crépitant, c’était le peuplier solitaire à côté de la remise à vélos. Le chuchotis aigu et bref, ce devait être la petite rangée de saules étêtés, au bord du fossé longeant la maison. Le sifflement maigrelet, presque grésillant, provenait du cèdre dans le jardin de derrière. Le vent nous orientait, nous apprenions à reconnaître le bruit des arbres.

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Petit bac 2020a
(4) Couleur

Déjà lu du même auteur :
la_haut_tout_est_calme Là-haut, tout est calme

Girl – Edna O’Brien

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Audiolib – mars 2020 – 5h52 – Lu par Claire Cahen

Sabine Wespieser – septembre 2019 – 250 pages

traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

Titre original : Girl, 2019

Prix Femina spécial 2019 pour l’ensemble de son œuvre

Quatrième de couverture :
Le nouveau roman d’Edna O’Brien laisse pantois. S’inspirant de l’histoire des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014, l’auteure irlandaise se glisse dans la peau d’une adolescente nigériane. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle, comme en apnée, le rapt, la traversée de la jungle en camion, l’arrivée dans le camp, les mauvais traitements, et son mariage forcé à un djihadiste – avec pour corollaires le désarroi, la faim, la solitude et la terreur.
Le plus difficile commence pourtant quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eue en captivité. Celle qui, à sa toute petite fille, fera un soir dans la forêt un aveu déchirant – « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère » – finira bien, après des jours de marche, par retrouver les siens. Et comprendre que rien ne sera jamais plus comme avant : dans leur regard, elle est devenue une « femme du bush », coupable d’avoir souillé le sang de la communauté.

Auteure : Née dans l’Ouest de l’Irlande en 1930, Edna O’Brien vit à Londres. Publiée dans le monde entier, son oeuvre lui a valu en 2018 le prix PEN America/Nabokov. Puis en 2019, elle reçoit également le Prix Femina spécial et le David Cohen Prize for literature pour l’ensemble de son œuvre.

Lecteur : Claire Cahen est comédienne, pour le théâtre et le cinéma. Après une licence d’études théâtrales, elle intègre l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre. Elle travaille ensuite avec de nombreux metteurs en scène et joue dans des films de Hassan Ben Jelloun, Selma Bargach, Philippe Sisbane ou encore Emmanuel Bourdieu. Elle co-réalise deux courts-métrages, Frontières et Yasmina. Elle a reçu le prix Plume de Paon 2019 pour sa lecture de Sotah, chez Yodéa éditions.

Mon avis : (écouté en mars 2020)
Dans ce roman, l’auteure irlandaise s’est inspirée de la terrible histoire des lycéennes de Chibok (Nigeria) enlevées par Boko Haram en 2014.
Maryam, lycéenne nigériane, a été emmenée loin de son village, dans un camp djihadiste, elle subit de mauvais traitements, devient une esclave sexuelle puis elle est mariée à un combattant de l’organisation et va tomber enceinte.

Après plusieurs années de captivité, Maryam parvient à s’enfuir et après un long périple avec de nombreuses embûches à rentrez dans son village. Les retrouvailles ne sont pas celles qu’elle imaginait. Avec son retour, Myriam est devenue une suspecte. Ne s’est-elle pas radicalisée ? Parce qu’elle s’est évadée, ne va-t-elle pas attirer des représailles sur le village ? Et sa fille… c’est un enfant de honte.
Maryam est un personnage fictif que l’auteure a su rendre si réelle et si vraie. Avec ce livre, Edna O’Brien donne la parole à cette lycéenne qui raconte son calvaire indicible et éprouvant, sans chercher aucunement à épargner le lecteur…
La version audio est agréable à écouter, le ton posé et lent du lecteur nous aide à être attentif à tous les détails et à nous imprégner du texte.
Une lecture coup de poing, très documentée et magnifiquement écrit.

Extrait : (début du livre)
J’ÉTAIS UNE FILLE AUTREFOIS, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école.
Le pan pan soudain des coups de feu dans notre dortoir, et les hommes au visage couvert, regard furieux, disant qu’ils sont les soldats venus nous protéger, qu’il y a une insurrection en ville. Nous avons peur, mais nous les croyons. Des filles hébétées sortent du lit, d’autres arrivent de la véranda où elles dormaient parce que c’était une nuit chaude et moite.
Sitôt entendu Allahu akbar, Allahu akbar, nous avons su. Ils avaient volé les uniformes de nos soldats pour passer la sécurité. Ils nous ont bombardées de questions – Où est l’école des garçons, Où garde-t-on le ciment, Où sont les dépôts. Quand on a dit qu’on ne savait pas, ils sont devenus fous. Puis d’autres ont débarqué, ils n’arrivaient à trouver ni pièces détachées ni essence dans les appentis et le ton est monté.
Pas question pour eux de retourner les mains vides, sans quoi leur commandant serait furieux. Puis, au milieu des cris, l’un d’eux a dit dans un large sourire, « les filles, ça le fera », et nous avons entendu l’ordre d’aller chercher d’autres camions. Une fille a sorti son portable pour appeler sa mère, mais on le lui a aussitôt saisi. Elle s’est mise à pleurer, d’autres se sont mises à pleurer, suppliant qu’on les laisse rentrer à la maison. L’une s’est agenouillée : « Monsieur, monsieur », ce qui l’a mis en rage, et il a commencé à nous injurier et à nous narguer, nous traitant de tous les noms, de putes et de traînées, qu’on devrait être mariées et qu’on le serait bientôt.
On nous a séparées par groupes de vingt, et il a fallu attendre, bredouillantes, accrochées les unes aux autres, puis l’ordre a été donné d’évacuer le dortoir, sur-le-champ, de tout laisser derrière.
Le chauffeur du premier camion à franchir le portail de l’école avait une arme braquée sur la tête, et il a traversé la petite ville comme un dingue. Il n’y aurait personne pour dire avoir vu passer un camion, à cette heure indue, avec tout plein de filles.
On s’est bientôt retrouvées dans un village à la frontière, débouchant sur une jungle épaisse. Ils ont dit au chauffeur de descendre et, quelques minutes après qu’ils l’ont emmené, on a entendu des tirs nourris.

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Irlande

Petit bac 2020a
(5) Son
chanson des Beatles présente sur l’album Rubber Soul sorti le

PRIX AUDIOLIB 2020_logo (2)

Ici n’est pas ici – Tommy Orange

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Audiolib – novembre 2019 – 8h44 – Lu par Sylvain Agaësse, Benjamin Jungers, Audrey Sourdive

Albin Michel – 21 août 2019 – 352 pages

traduit de l’américain par Stéphane Roques

Titre original : There there, 2018

Quatrième de couverture :
« Être Indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. »
À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.
Débordant de rage et de poésie, ce premier roman impose une nouvelle voix saisissante, véritable révélation littéraire aux États-Unis, où il a été consacré « Meilleur roman de l’année » par l’ensemble de la presse américaine. Finaliste du prix Pulitzer et du National Book Award, il a reçu plusieurs récompenses prestigieuses dont le PEN/Hemingway Award.

Auteur : Né en 1982, Tommy Orange a grandi à Oakland, en Californie, mais ses racines sont en Oklahoma. Il appartient à la tribu des Cheyennes du Sud. Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, il a fait sensation sur la scène littéraire américaine avec ce premier roman.

Lecteurs : Comédien et metteur en scène de théâtre, Sylvain Agaësse double de nombreux comédiens étrangers pour les versions françaises de films et séries. Il écrit également scénarios, pièces de théâtre et chansons qu’il compose et interprète.
Benjamin Jungers, pensionnaire de la Comédie-Française de 2007 à 2015, y rencontre de nombreux metteurs en scène et y monte deux monologues écrits par lui-même, ainsi qu’une courte pièce de Marivaux. Il a notamment tourné avec Claire Devers et Gérard Jourd’hui pour la télévision, et dans Cessez-le-feu avec Emmanuel Courcol pour le cinéma.

Audrey Sourdive commence le théâtre à 5 ans. Depuis elle interprète de grands rôles classiques comme Elvire ou Lady MacBeth et s’intéresse aussi au théâtre contemporain ainsi qu’au théâtre pour enfants. Elle a mis en scène Ninon, une pièce sur le handicap, et le Circuit Ordinaire de Jean-Claude Carrière. Elle est également comédienne de doublage (Millenium, Grey’s Anatomy, Spiderman…).

Mon avis : (lu en mars 2020)
Voilà un roman sur l’identité amérindienne.
« Nous sommes des Indiens et des Indigènes américains, Indiens-Américains et Indiens natifs d’Amérique du Nord, Autochtones Indiens des Premières Nations et Indiens tellement indiens que soit on pense chaque jour à cet état de fait, soit on n’y pense jamais. »
Tommy Orange, descendant Cheyenne, nous raconte à travers le destin de douze personnages résidant à Oakland. Ils sont tous Autochtones, ce sont des femmes, des hommes, des enfants, des jeunes, des plus âgés… Ils ont tous des vies cabossées et ils sont dans l’attente du grand Pow Wow qui se prépare… Sont-ils là par tradition ? Pour le folklore ? ou… Pour la plupart, ils ont toujours vécu en ville.
Dans l’ordre d’apparition comme narrateur, nous avons :

Tony Loneman, 21 ans, il est atteint du syndrome d’alcoolisation fœtale.
Dene Oxendene, membre des tribus cheyenne et arapaho, il a pour projet de collecter des témoignages d’Indiens d’Oakland, le Pow Wow est la bonne occasion.
Opale Victoria s’occupe de la fille et des petits-enfants de sa sœur Jacquie.
Edwin Black est un no life obèse, sa mère est blanche, son père cheyenne, il est embauché comme stagiaire pour préparer le pow-wow
Bill Davis est le beau-père d’Edwin.
Jacquie Red Feather  est la sœur d’Opale.
Orvil Red Feather est le petit-fils aîné de Jacquie.
Calvin Johnson, Octavio Gomez, Daniel Gonzalez préparent un braquage.
Le Pow-Wow est organisé par Blue, abandonnée à la naissance, est en quête de ses racines.
Thomas Frank est un colosse indien, joueur de tambour qui a des problèmes d’alcool.
Cette lecture est très intéressante mais parfois un peu brouillonne, la version audio n’est peut-être la mieux adaptée pour suivre les interactions entre les douze narrateurs et personnages. J’ai été obligée de prendre des notes au fur et à mesure de mon écoute et d’emprunter la version papier à la Bibliothèque pour rédiger ce billet…
La lecture à trois lecteurs différents (une femme et deux hommes) est une aide à l’écoute pour différencier le passage d’un personnage à l’autre.

Extrait : (début du livre)
Il y avait une tête d’Indien, la tête d’un Indien, le dessin de la tête d’un Indien aux longs cheveux parée d’une coiffe de plumes d’aigle, dessinée par un artiste anonyme en 1939 et diffusée jusqu’à la fin des années soixante-dix sur tous les écrans de télé américains une fois les programmes terminés. Cela s’appelait la Mire à tête d’Indien. Si on laissait la télé allumée, on entendait le son d’une fréquence de 440 hertz – celle servant à accorder les instruments – et on voyait cet Indien, entouré de cercles pareils à ceux de la lunette de visée d’un fusil. Il y avait ce qui ressemblait à une cible au centre de l’écran, et des chiffres comme autant de coordonnées. La tête de l’Indien était juste au-dessus de la cible, comme s’il suffisait de hocher le menton en signe d’approbation pour l’avoir dans sa ligne de visée. Ce n’était qu’une mire.

En 1621, peu après une cession de terres, les colons anglais invitèrent Massasoit, chef des Wampanoags, à un banquet. Massasoit arriva avec quatre-vingt-dix de ses guerriers. C’est en mémoire de ce repas que nous partageons toujours le dîner de Thanksgiving en novembre. Pour le célébrer en tant que nation. Mais ce repas-là n’était pas un repas d’action de grâce. C’était un repas scellant une cession de terres. Deux ans plus tard, il y en eut un autre, identique, pour symboliser une amitié éternelle. Deux cents Indiens furent décimés ce soir-là par un poison inconnu.

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