L’habitude des bêtes – Lise Tremblay

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Delcourt – août 2018 – 128 pages

Boréal – septembre 2017 – 168 pages

Quatrième de couverture :
« J’avais été heureux, comblé et odieux. Je le savais. En vieillissant, je m’en suis rendu compte, mais il était trop tard. Je n’avais pas su être bon. La bonté m’est venue après, je ne peux pas dire quand exactement. » C’est le jour sans doute où un vieil Indien lui a confié Dan, un chiot. Lorsque Benoît Lévesque est rentré à Montréal ce jour-là, il a fermé pour la vie son cabinet dentaire et les volets de son grand appartement. Ce n’est pas un endroit pour Dan, alors Benoît décide de s’installer pour de bon dans son chalet du Saguenay, au cœur du parc national. Il y mène une vie solitaire et tranquille, ponctuée par les visites de Rémi, un enfant du pays qui lui rend de menus services, et par la conversation de Mina, une vieille dame sage. Mais quand vient un nouvel automne, le fragile équilibre est rompu. Parce que Dan se fait vieux et qu’il est malade. Et parce qu’on a aperçu des loups sur le territoire des chasseurs, dans le parc. Leur présence menaçante réveille de vieilles querelles entre les clans, et la tension monte au village…Au-delà des rivalités, c’est à la nature, aux cycles de la vie et de la mort, et à leur propre destinée que devront faire face les personnages tellement humains de ce court roman au décor majestueux.

Auteur : Lise Tremblay est née à Chicoutimi. En 1999, son roman La Danse juive lui a valu le Prix du Gouverneur général. Elle a également obtenu le Grand Prix du livre de Montréal en 2003 pour son recueil de nouvelles La Héronnière (Leméac, Babel). Elle a fait paraître trois romans au Boréal : La Sœur de Judith (2007), Chemin Saint-Paul (2015) et L’Habitude des bêtes (2017).

Mon avis : (lu en octobre 2018)
Voilà un court roman qui nous plonge dans un lieu de nature exceptionnel, dans un petit village du Saguenay, au cœur du parc national. Le narrateur, Benoît, est un ancien dentiste, qui après une vie trépidante et égoïste, s’est posé au calme, après qu’un vieil Indien lui a confié un chiot, Dan. Aujourd’hui, Dan est vieux, sourd et malade. Le village est en émoi, quelques loups ont été aperçus à proximité des maisons… Certains pensent que c’est le cycle normal de la nature et que bientôt les loups s’en iront d’eux-mêmes, d’autres veulent piéger les loups, les détruire pour que la saison de la chasse soit meilleure… Le lecteur va découvrir le quotidien de cette localité en pleine nature, ses différents habitants, bien campés et attachants, des solitaires solidaires… Le rythme est lent, la lecture est dépaysante et vraiment agréable. Une très belle découverte !

Extrait : (début du livre)
Elle ne voulait pas avoir l’air d’une femme, ni d’une femme ni d’un homme. Tout ce qu’elle voulait, c’était être plate. Avec sa petite taille et ses cheveux courts, elle en était certaine, elle allait être plate et rien. Pour elle, rien, ça voulait dire sans sexe apparent. Ce n’était pas la première fois qu’elle me le disait. Je pouvais être des mois sans nouvelles et, tout d’un coup, je recevais une lettre. Elle avait une écriture d’enfant. Elle me disait à quel point elle désirait être rien. Cette fois-ci, elle avait trouvé une chirurgienne qui voulait l’opérer, lui enlever ce qu’elle avait en trop. Enfin, elle n’aurait plus de seins. La chirurgienne avait parlé avec la psychiatre et elles étaient d’accord.
Depuis quelques mois, elle avait entrepris des démarches officielles. J’ignorais comment Carole avait pu se débrouiller dans tout ce dédale de rendez-vous médicaux, de formulaires à remplir, mais elle y était parvenue. D’ici quelques semaines, elle ne serait rien. J’ai raccroché, soulagé. J’étais content pour elle. J’ai même décidé que j’irais à l’hôpital le jour de l’opération.
Je suis retourné dans la cuisine pour constater que Dan n’avait toujours pas mangé. Il avait passé l’après-midi couché sur le sofa. Depuis quelques jours, il avait moins d’entrain. Il ne me bousculait plus devant la porte comme il le faisait habituellement, si ça continuait, je devrais l’emmener chez la vétérinaire. Je l’ai appelé, j’ai mis mon manteau, et il est venu me rejoindre. J’avais besoin de marcher. J’ai pris le bord de chez Mina, ça me ferait longer le lac. La lumière était magnifique. Il ne me faut que quelques minutes près du lac pour que tout rentre dans l’ordre. Je ne pouvais plus grand-chose pour Carole, et lorsque j’aurais pu faire quelque chose, je ne l’avais pas fait. Il était trop tard. J’avais été un père odieux. Ma fille et mon ex-femme avaient vécu dans le luxe, mais je ne m’intéressais pas à elles. Je ne m’intéressais à rien d’autre qu’à travailler et à voler dans mon hydravion. Voler vers le nord, atterrir sur le lac, sortir le stock pour la fin de semaine et aller prendre un verre dans le chalet central de la pourvoirie que je fréquentais.

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Je me souviens – Martin Michaud

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Kennes Editions – octobre 2017 – 688 pages

Les éditions Coup d’œil – mars 2017 – 648 pages

Les éditions Goélette – septembre 2012 – 636 pages

Quatrième de couverture :
À Montréal, juste avant Noël, un homme et une femme meurent le cou transpercé par ce qui semble être un instrument de torture sorti tout droit du Moyen Âge. Auparavant, ils ont entendu la voix de Lee  Harvey Oswald, l’assassin présumé du président Kennedy. Un sans-abri se jette du haut d’un édifice de la place d’Armes. Ayant séjourné à plusieurs reprises en psychiatrie, il prétendait avoir participé, avec le FLQ, à l’assassinat de Pierre Laporte. Sur le toit, avant de sauter, il laisse deux portefeuilles, ceux des victimes. La série de meurtres se poursuit, les cadavres s’empilent… De retour à la section des crimes majeurs, le sergent-détective Victor Lessard mène l’enquête avec, pour le meilleur et pour le pire,  la truculente Jacinthe Taillon. Je me souviens parle d’identité à bâtir, de mémoire à reconstituer et de soif d’honneur.

Auteur : « Le maitre du polar québecois ». Né en 1970, établi à Montréal depuis plus de vingt ans, Martin Michaud a longuement pratiqué le métier d’avocat d’affaires avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Reconnu par la critique comme le chef de file des écrivains de romans policiers québécois, il a obtenu un succès sans cesse grandissant avec ses sept thrillers, qui lui ont valu la reconnaissance du public et de nombreux prix littéraires. Il scénarise en outre d’après son oeuvre une série télé intitulée Victor Lessard qui connaît un succès retentissant au Québec.

Mon avis : (lu en octobre 2018)
C’est la troisième enquête de la série Victor Lessard. Victor est de retour après sa dernière enquête qui s’était mal terminée. Avec sa coéquipière haute en couleur, Jacinthe Taillon, il doit élucider le suicide d’un sans-abri et le meurtre particulièrement cruel d’une femme. Cette dernière a été torturée avec un étrange instrument inspiré de ceux utilisés à l’époque du Moyen Âge… Les enquêteurs découvrent des portefeuilles sur les lieux du suicide du sans-abri, en particulier celui de la femme mortellement torturée…
Plusieurs pistes se dessinent, des fausses, des bonnes… et alors que l’enquête progresse, d’autres meurtres ritualisés sont commis. Victor Lessard va devoir résoudre au plus vite son enquête…
L’intrigue, bien construite, est complexe et prenante à souhait. Le travail d’équipe Victor et Jacinthe est jouissif à observer par le lecteur qui a quelques informations d’avance sur la police… Voilà un roman policier réussi !
Martin Michaud a adapté, en série télévisée de 10 épisodes, diffusée au Québec, cette enquête en 2017.

Extrait : (début du livre)
Montréal
Plus tôt dans la journée, jeudi 15 décembre

Miss météo pencha la tête sur le côté en posant deux doigts contre son oreille, l’air morose. Puis, quand la voix dans son oreillette lui cracha qu’elle entrait en ondes, son regard s’illumina et elle se mit à déclamer sa prophétie avec assurance :
«Tempête de neige. Accumulation de trente centimètres. Poudrerie. Vents violents.»
La femme se leva et éteignit le téléviseur ; un sourire impétueux, presque sauvage, passa sur son visage raviné. Elle rinça le bol ayant contenu ses céréales dans l’évier, puis le déposa sur le comptoir.
Les cristaux liquides de la cuisinière indiquaient 6h.

Il n’y avait pas de meilleur moment pour faire une promenade que dans le blizzard du matin. Le temps se suspendait et, sous le dôme laiteux qui la purifiait de ses souillures, la ville reprenait son souffle.

La femme empruntait toujours le même trajet.
Emmitouflée dans un manteau de duvet, elle quitta l’immeuble qu’elle habitait, rue Sherbrooke, tout près du Musée des beaux-arts, et descendit Crescent. Là où, l’été, la nuit, une faune bling-bling et m’as-tu-vu se pressait à la sortie des bars, elle ne rencontra que son reflet dans les vitrines. Elle remonta ensuite de Maisonneuve et passa devant le club de danseuses nues Wanda’s.
Coin Peel, la femme traversa au feu de circulation en suivant, d’un regard amusé, les embardées d’une voiture qui patinait en essayant de tourner le coin.
La neige s’accumulait déjà sur les trottoirs, le vent hurlait dans ses oreilles, les flocons tourbillonnaient dans l’air.

Elle s’était arrêtée sur l’esplanade du 1981, avenue McGill College ; décorés de lumières, les arbres bordant l’artère luttaient contre les rafales.
Elle admirait la statue La foule illuminée, lorsqu’une main posée sur son épaule la fit sursauter. Survêtement de laine polaire, pantalon de treillis glissé dans des Doc Martens à quatorze œillets, multiples piercings, yeux fardés de noir, dreadlocks émergeant d’une tuque ornée d’une tête de mort, la jeune punk semblait tout droit sortie d’un concert des Sex Pistols.
Effrayée, la femme recula brusquement lorsque, les mains en porte-voix devant ses lèvres noires, l’ange des ténèbres s’approcha et lui dit à l’oreille:
– I didn’t shoot anybody, no sir!
Se demandant si elle avait bien entendu, la femme voulut faire répéter la vampire, mais avant qu’elle ne puisse réagir, celle-ci tourna les talons, enfourcha sa bicyclette et fut avalée par la tempête. La femme écarquilla les yeux, resta un moment immobile à scruter la rue, le corps ballotté par la bourrasque.

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Déjà lu du même auteur :

Il ne faut pas parler dans l'ascenseur Il ne faut pas parler dans l’ascenseur

La-chorale-du-diable La chorale du diable

La femme qui fuit – Anaïs Barbeau-Lavalette

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Éditions Marchand de feuilles – septembre 2015 – 378 pages

Livre de Poche – mars 2017 – 448 pages

Quatrième de couverture :
Elle s’appelait Suzanne Meloche. Était aux côtés de Borduas, Gauvreau et Riopelle quand ils signent le Refus global en 1948. Fonda une famille avec le peintre Marcel Barbeau. Abandonna très tôt ses deux enfants.
Afin de remonter le cours de la vie de sa grand-mère, qu’elle n’a pas connue, l’auteur a engagé une détective privée et écrit à partir des indices dégagés. À travers ce portrait de femme explosive, restée en marge de l’histoire, Anaïs Barbeau-Lavalette livre une réflexion sur la liberté, la filiation et la création d’une intensité rare et un texte en forme d’adresse, directe et sans fard, à celle qui blessa sa mère à jamais.
Anaïs Barbeau-Lavalette n’a pas connu la mère de sa mère. De sa vie, elle ne savait que très peu de choses. Cette femme s’appelait Suzanne. En 1948, elle est aux côtés de Borduas, Gauvreau et Riopelle quand ils signent le Refus Global. Avec Barbeau, elle fonde une famille. Mais très tôt, elle abandonne ses deux enfants. Pour toujours. Afin de remonter le cours de la vie de cette femme à la fois révoltée et révoltante, l’auteur a engagé une détective privée. Les petites et grandes découvertes n’allaient pas tarder.

Auteur : Anaïs Barbeau-Lavalette est une comédienne et réalisatrice québécoise. Elle est la fille de la cinéaste Manon Barbeau et du directeur photo Philippe Lavalette. 
Elle est détentrice d’un baccalauréat de l’Université de Montréal en Études Internationales et diplômé de l’Institut national de l’image et du son (INIS) en 2002.
Elle s’est fait connaître principalement par son film Le Ring sorti en salle en 2007, et par son rôle d’Isabelle dans l’émission jeunesse Le club des cents watts diffusée à Télé-Québec à la fin des années 1980.

Mon avis : (lu en août 2018)
Ce roman est en réalité une histoire vraie. L’histoire de la grand-mère de l’auteur. Elle s’appelait Suzanne Meloche, elle épousera le peintre Marcel Barbeau dont elle aura deux enfants. Pendant quelques années, ce sera une vie de bohème mais la simple vie de mère au foyer ennuie Suzanne. Elle veut être libre de penser, d’agir, de vivre intensément. Elle abandonne ses deux enfants et quitte Montréal pour Londres puis New-York. Suzanne est une artiste passionnée de liberté, poète, peintre, militante, amoureuse… Elle refuse les attaches…
Anaïs Barbeau-Lavalette n’a pas connu sa grand-mère. Cette dernière n’a jamais voulu renouer avec ses deux enfants. La mère d’Anaïs en a souffert.
Ce livre est intéressant historiquement sur le destin de cette femme originale et avant-gardiste. Mais Suzanne Meloche est aussi très égoïste de ne pas prendre en compte le sort de ses enfants. Pour cela, cette histoire est également émouvante et cruelle. J’ai mis du temps à lire ce livre, ayant peu d’empathie pour cette femme libre…

Extrait : (début du livre)
La première fois que tu m’as vue, j’avais une heure. Toi, un âge qui te donnait du courage.
Cinquante ans, peut-être.
C’était à l’hôpital Sainte-Justine. Ma mère venait de me mettre au monde. Je sais que j’étais déjà gourmande. Que  je buvais son lait comme je fais l’amour aujourd’hui. Comme si c’était la dernière fois.
Ma mère venait d’accoucher de moi. Sa fille, son premier enfant.
Je t’imagine qui entres. Le visage rond, comme le nôtre, tes yeux d’Indienne baignés de khôl.
Tu entres sans t’excuser d’être là. Le pas sûr. Même si ça fait vingt-sept ans que tu n’as pas vu ma mère.
Même s’il y a vingt-sept ans, tu t’es sauvée. La laissant là, en équilibre sur ses trois ans, le souvenir de tes jupes accroché au bout de ses doigts.
Tu t’avances d’un pas posé. Ma mère a les joues rouges. Elle est la plus belle du monde.
Comment as-tu pu t’en passer ?
Comment as-tu fait pour ne pas mourir à l’idée de rater ses comptines, ses menteries de petite fille, ses dents qui branlent, ses fautes d’orthographe, ses lacets attachés toute seule, puis ses vertiges amoureux, ses ongles vernis, puis rongés, ses premiers rhums and coke ?
Où est-ce que tu t’es cachée pour ne pas y penser ?
Là, il y a elle, il y a toi, et entre vous deux : moi. Tu ne peux plus lui faire mal parce que je suis là.
Est-ce que c’est elle qui me tend à toi, ou toi qui étires tes bras vides vers moi ?
Je me retrouve près de ton visage. Je bouche le trou béant de tes bras. Je plonge mon regard de naissante dans le tien.
Qui es-tu ?

Tu t’en vas. Encore.

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Petit bac 2018Déplacement (7)

Kuessipan – Naomi Fontaine

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Mémoire d’encrier – 2011 – 120 pages

Le Serpent à Plume – août 2015 – 112 pages

Mémoire d’encrier – mars 2018 – 118 pages

Quatrième de couverture :
Kuessipan est le récit des femmes indiennes. Autant de femmes, autant de courages, de luttes, autant d’espoirs. Dans la réserve innue de Uashat, les femmes sont mères à quinze ans et veuves à trente. Des hommes, il ne reste que les nouveau-nés qu’elles portent et les vieux qui se réunissent pour évoquer le passé. Alors ce sont elles qui se battent pour bâtir l’avenir de leur peuple, pour forger jour après jour leur culture, leur identité propre, indienne.
Premier roman, Kuessipan est une pure merveille, la révélation d’une auteure qui, à vingt-trois ans, fait une entrée fracassante dans la littérature américaine.

Auteur : Naomi Fontaine a 23 ans. Innue de Uashat, elle vit à Québec. Kuessipan, son premier roman, a reçu un excellent accueil.

Mon avis : (lu en novembre 2018)
Kuessipan est un mot innu signifiant « à toi » ou « à ton tour ».
Dans ce premier roman, Naomi Fontaine rend hommage à son peuple et lui donne une voix. Naomi décrit avec peu de mots, beaucoup de justesse et de poésie la vie au quotidien dans une réserve innue de Uashat. Elle nous livre les portraits de différents membres de sa communauté. Elle décrit la beauté des paysages, la réserve entourée de barrières réelles et invisibles, les grossesses des jeunes filles de 15 ans pressées d’avoir des enfants, les traditions toujours présentes, la misère avec l’alcoolisme et la consommation de drogue, certains hommes veulent rejoindre la grande ville, espérant une nouvelle vie, une vie meilleure, d’autres réfléchissent à un retour à une vie nomade. Elle raconte l’esprit communautaire, la force des femmes, les pêcheurs nostalgiques, les enfants qui grandissent, la culture indienne innue transmise par les anciens…
C’est à la fois instructif et bouleversant de découvrir les difficiles réalités de la réserve.
La lecture n’est pas toujours facile car si les chapitres sont courts, il n’y a pas de logique dans la continuité du livre. Cela peut évoquer la vraie complexité de vivre dans une réserve autochtone…

Extrait : (début du livre)
J’ai inventé des vies. L’homme au tambour ne m’a jamais parlé de lui. J’ai tissé d’après ses mains usées, d’après son dos courbé. Il marmonnait une langue vieille, éloignée. J’ai prétendu tout connaître de lui. L’homme que j’ai inventé, je l’aimais. Et ces autres vies, je les ai embellies. Je voulais voir la beauté, je voulais la faire. Dénaturer les choses – je ne veux pas nommer ces choses – pour n’en voir que le tison qui brûle encore dans le cœur des premiers habitants. La fierté est un symbole, la douleur est le prix que je ne veux pas payer. Et pourtant, j’ai inventé. J’ai créé un monde faux. Une réserve reconstruite où les enfants jouent dehors, où les mères font des enfants pour les aimer, où on fait survivre la langue. J’aurais aimé que les choses soient plus faciles à dire, à conter, à mettre en page, sans rien espérer, juste être comprise. Mais qui veut lire des mots comme drogue, inceste, alcool, solitude, suicide, chèque en bois, viol ? J’ai mal et je n’ai encore rien dit. Je n’ai parlé de personne. Je n’ose pas.

Le brouillard. En voiture, le manque de visibilité oblige les conducteurs à ralentir. Parfois les clignotants des voitures sont en fonction. C’est pour s’aider, pour mieux s’orienter. La chaussée est humide. On n’ose pas de dépassement. La nuit, on voit mieux en gardant juste les basses allumées. Ça ne dure pas. Quelques minutes, une heure.

Il dit : Le brouillard du matin indique une journée ensoleillée, celui du soir, un lendemain pluvieux.

Ils ont accusé le brouillard. La brume habituelle des soirs de mai. Le vent mouillé de la mer qui fait pousser les nuages gris sur la route qui relie Uashat et Mani-utenam. Ça devait être un brouillard épais, opaque, infranchissable. Ça devait être une nuit noire, obscure, sans lune. Les voitures devaient être absentes. Il devait être seul à garder la route, à s’orienter, à enfoncer l’air trempé. Les arbres, les poteaux devaient se cacher derrière cette épaisse grisaille. La peur, le manque d’expérience, la vitesse, la témérité, l’inconscience, comme voie de sortie.

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Le pensionnat – Michel Noël

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Dominique et compagnie – janvier 2018 – 260 pages

Michel Quintin – 1998 – (Dompter l’enfant sauvage – tome 2 : Le pensionnat)

Quatrième de couverture :
Voici une histoire tragique inscrite dans le passé de notre pays. Celle de Nipishish et de ses amis, qui sont transplantés contre leur gré dans un pensionnat indien. Pour le privilège d’apprendre à lire et à compter, les jeunes Amérindiens auront un prix horrible à payer…
Une aventure vécue, écrite dans une langue magnifique, qui restera gravée dans le cœur des lecteurs.

Auteur : Né au Québec, Michel Noël se définit lui-même comme étant « un québécois d’origine amérindienne », car il a vécu les 14 premières années de sa vie en milieu algonquin.
Après des études pédagogiques, il entame une licence en lettres et poursuit ses études en obtenant une maîtrise en Arts, puis un doctorat en 1983.
En plus d’être un universitaire, il est aussi un homme de terrain : il passe la majeure partie de son temps dans les réserves ou sur les territoires ancestraux. Compte tenu de son imposante production littéraire, Michel Noël prend le temps d’écrire. A son actif, plus de cinquante livres comprenant des albums et ouvrages pour enfants. Il a été récompensé par plusieurs prix dont celui du Gouverneur général du Canada en 1997, pour l’excellence de son œuvre et sa contribution à l’harmonisation des relations entre les peuples.
À ce sujet, il se dit un « conteur » comme l’étaient ses ancêtres. Excellent médiateur, il croit en son rôle de transmettre aux autres, particulièrement aux jeunes, toutes les connaissances, la sagesse et le savoir dont il a hérité de ses parents et grands-parents. Pour son implication, Michel Noël a été nommé Citoyen du monde par l’Association canadienne pour les Nations Unies. En 2002, il a reçu la médaille de reconnaissance du Sénat pour son apport à la promotion de la langue et de la culture française.

Illustration de la couverture : Réal Binette
Illustrations de l’intérieur : Jacques Néwashish

Mon avis : (lu en septembre 2018)
Une histoire vécue par plus de 150 000 jeunes autochtones qui met en lumière un épisode cruel de l’Histoire du Canada et des peuples autochtones.
L’auteur est « un québécois d’origine amérindienne », il nous raconte l’histoire de Nipishish et de ses amis, qui ont été forcés de quitter leur communauté pour aller dans un pensionnat indien tenu par des religieux. Par la voix de Nipishish, le lecteur découvre le quotidien de ces pensionnats surtout destinés à évangéliser et assimiler les jeunes indiens plutôt qu’à les instruire. Les enfants sont humiliés, maltraités et il leur est interdit de parler leur langue. Tout est fait pour qu’ils soient éloignés de leurs proches et qu’ils oublient leur culture…
Avant chaque début de chapitre, on retrouve une sagesse amérindienne, pleine de poésie, illustrée par Jacques Néwashish.
Le mot de l’auteur à la fin du livre est très instructive, il explique ses sources d’inspiration, en particulier le témoignage d’un de ses amis ayant fréquenté ce type de pensionnat. Il fait le constat désastreux de cette politique d’assimilation massive qui a encore aujourd’hui des conséquences désastreuses.
Un livre poignant et fort.

Extrait : (début du livre)
Mon grand-père s’appelle Wawaté. C’est ainsi que les Anishnabés nomment les aurores boréales. Ma grand-mère s’appelle Kokum. C’est le nom que nous donnons à la lune lorsqu’elle est ronde. Ma mère, que j’ai peu connue, porte un beau nom et un beau prénom. Elle s’appelle Flore St-Amour. Flore comme une fleur sauvage et Amour pour la plus belle création de l’humanité. Mon père s’appelle Shipu, ce qui signifie Grande Rivière. Et moi, il m’a baptisé Nipishish, Petite Rivière. Je suis le fils d’une  Grande Rivière et d’une Fleur Sauvage et le petit-fils des aurores boréales et de la pleine lune.

J’ai des doutes sur la sincérité de notre missionnaire, le révérend père Beauchêne. Je n’aime pas son odeur ; il pue la mousse humide et les champignons écrasés. C’est un rusé, ça se voit dans ses petits yeux vitreux de belette. Mon père ne l’aime pas non plus, mais il n’a pas le choix. Il lui faut le tolérer sans maugréer. Les Indiens n’ont pas le droit de parole. Comme s’ils n’existaient pas.

En forêt, nous avons des maîtres absolus et omniprésents : la CIP (Canadian International Paper, la plus grande entreprise forestière de la région), la HBC (Hudson’s Bay Compagny, magasin général et commerce de fourrures), la Police montée et le clergé. Ceux sont eux qui contrôlent tout, qui prennent toutes les décisions. Ils disent que cela vaut mieux puisque nous agissons comme des enfants et que, de toute façon, ils ne veulent que notre bien.

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Taqawan – Eric Plamondon

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Le Quartanier – avril 2017 – 224 pages

Quidam éditeur – janvier 2018 – 220 pages

Prix France-Québec de littérature 2018

Quatrième de couverture :
« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »
Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mig’maq. Emeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort.
Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source…
Histoire de luttes et de pêche, d’amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d’un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Auteur : Eric Plamondon est né à Québec en 1969 et vit dans la région de Bordeaux depuis une vingtaine d’années. Il est l’auteur de la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S.

Mon avis : (lu en septembre 2018)
Taqawan, c’est le nom donné par les indiens Mi’gmaq au saumon qui fraye son chemin de la mer à la rivière.
En 1981, a lieu au Québec « la guerre du saumon ». Il s’agit d’un conflit autour du droit de pêche dans lequel sont impliqués le gouvernement fédéral, le gouvernement provincial, les clubs de pêche et les Indiens Mig’maq. Ces derniers pêchent traditionnellement le saumon au filet dans la rivière Restigouche, sur leur réserve, et ils se voient interdire ce droit ancestral par les autorités québécoises. Le 11 juin 1981, les autochtones refusent de céder et trois cents hommes de la Sûreté du Québec sont envoyés sur place pour mater la rébellion des Mig’maq. Un second raid aura lieu quelques jours plus tard. C’est à partir de ces événements qu’Éric Plamondon a imaginé son roman.
Il met également en parallèle la bataille de la Restigouche qui a eu lieu en 1760, au même endroit, entre les Anglais, les Français et les Mi’gmaq.
Océane, adolescente Mig’maq de quinze ans assiste aux raids et à la violente arrestation de son père. Lors du second raid, elle rencontre des agents de la Sûreté, elle est frappée, violée et abandonnée dans les bois. C’est là qu’Yves Leclerc, agent de conservation de la faune la trouve le lendemain matin. Il va la secourir et la soigner avec l’aide de William, un « Indien » solitaire et Caroline, une Française venue enseigner au Québec.
Ce roman construit de courts chapitres est l’occasion de découvrir un territoire, son histoire, ses habitants. J’ai vraiment eu un coup de cœur pour ce livre.

Extrait : (début du livre)
Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. Y aura-t-il un gâteau? Se souviendra-t-elle de la naissance de sa fille un jour de juin comme aujourd’hui, en 1966? L’autobus approche du pont Van Horne, qui relie le Nouveau-Brunswick et le Québec au-dessus de ce qui n’est déjà plus la rivière Ristigouche, mais pas encore la baie des Chaleurs. Ce pont marque une frontière à l’intérieur d’un même pays, davantage juridique que géographique. Le transport scolaire vient chercher les enfants de la réserve indienne le matin pour les amener à l’école anglaise et les reconduit chez eux le soir. Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout dans la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. Les premiers Français les appelaient les Souriquois. Puis on a écrit leur nom de différentes manières : Miquemaques, Mi’kmaqs, Micmacs.
Au moment où le bus quitte le centre-ville pour s’engager sur la voie d’accès du pont, Océane perd le fil de ses idées. Elle ouvre la bouche, fronce les sourcils. Il y a un problème. Tous les enfants du bus ont la même réaction : moment de silence. Le chauffeur décélère, s’arrête rapidement. À quelques mètres, trois voitures de la Gendarmerie royale du Canada bloquent l’accès au pont. Une dizaine d’agents de la GRC se tiennent en travers de la route, fusil en main. Le chauffeur coupe le contact. Ça remue dans le bus. Il tire sur la manivelle et descend par les portes battantes.
Sur l’autre rive, au-dessus de Pointe-à-la-Croix, un hélicoptère. Il lance une onde qui agite le pont et gagne les enfants qui sortent la tête par les vitres. Au loin, des bateaux tournent en rond près des berges de la réserve. L’hélicoptère est maintenant au milieu de la baie. Le chauffeur discute avec deux policiers. Océane frissonne, comme piquée par un danger inconnu. Elle a quinze ans aujourd’hui et sent quelque chose couler entre ses cuisses. Son jeans se mouille, une tache brunâtre apparaît entre ses jambes. Elle plisse les yeux pour y croire, mais elle n’a pas le temps de paniquer. Quand elle relève la tête, trois garçons poussent la porte de secours à l’arrière. Certains les encouragent, d’autres leur crient de ne pas sortir. Les garçons s’échappent vers le bas-côté de la route. Ils dévalent le talus qui mène sous le pont. Une jeune fille les imite qui file derrière eux, les rattrape. Ils s’arrêtent devant la porte grillagée. Verrouillée par une lourde chaîne, elle bloque l’accès à l’escalier qui mène à la passerelle. Les trois garçons connaissent l’endroit. Ils savent comment escalader le grillage pour se rendre sous le ventre de l’ouvrage. Alors ils grimpent, s’accrochent, passent avec précaution et s’abattent de l’autre côté sur la plateforme. Quand elle atteint le haut de la grille, Océane pense à son pantalon taché. Mais les trois garçons sont déjà devant. Elle saute à son tour. Elle recolle à leurs pas qui résonnent sur la structure métallique. Le premier des garçons dépasse le second pilier. Leur rythme est lourd sur la pente légère. La travée est encore large ici, au-dessus de la terre ferme. Quand les quatre enfants atteignent le troisième pilier, une voix d’adulte claque dans leur dos, appelle et ordonne.

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10 ans de coups de cœur

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Aujourd’hui, ce sont les 10 ans de ce blog, comme c’est également le rendez-vous Québec en novembre, pour l’occasion je vais mettre en avant  les coups de cœur Québécois ou Canadiens dont j’ai parlé sur le blog depuis 2008.

2008 : Lignes de faille – Nancy Huston
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2009 : La série « Magasin Général » Loisel & Tripp, les auteurs sont français mais l’histoire et le texte est québécois… (BD)

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tome 1 à 4 de la série ici
tome 5 : Montréal
tome 6 : Ernest Latulippe
tome 7 : Charleston
tome 8 : Les femmes
tome 9 : Notre-Dame-des-Lacs

2009 : 1918, un père part à la recherche du corps de son fils, un soldat canadien disparu sur un champs de bataille en Flandre
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Un siècle de novembre – Walter D. Wetherell

2009 : Le poids des secrets – Aki Shimazaki

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Hotaru

2010 : Ru – Kim Thúy
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2010 : Mon vieux et moi – Pierre Gagnon

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2012 : Guy Desisle et ses voyages… (BD)

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Chroniques de Jérusalem
Shenzhen
Pyongyang  
Chroniques Birmanes

2014 : Jocelyne Saucier –  Il pleuvait des oiseaux

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2015 : Le journal malgré lui de Henry K. Larsen – Susin Nielsen
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2015 : Cet été-là – Jillian Tamaki et Mariko Tamaki (BD)
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2015 : la série « Paul » de Michel Rabagliati (lu dans le désordre…) (BD)

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paul à la campagne 110765699 paul02 116590218
Paul en appartement
Paul au parc 
Paul dans le Nord
Paul à Québec
Paul à la campagne
Paul dans le métro
Paul a un travail d’été 
Paul à la pêche

2015 : « Un bonheur si fragile » de Michel David,
mes premiers romans québécois en VO…

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Un bonheur si fragile – tome 1 : L’engagement 
Un bonheur si fragile – tome 2 : Le drame
Un bonheur si fragile – tome 3 : Les épreuves
Un bonheur si fragile – tome 4 : Les amours

2017 : La série « Victor Lessard » de Martin Michaud

Il ne faut pas parler dans l'ascenseur La-chorale-du-diable
Il ne faut pas parler dans l’ascenseur
La chorale du diable

2018 : Le Poids de la neige – Christian Guay-Poliquin et
une rencontre savoureuse avec l’auteur

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Raif Badawi, rêver de liberté – Radio-Canada Estrie

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Radio-Canada – octobre 2017 – 127 pages

Présentation :
Raif Badawi est l’un des prisonniers d’opinion les plus connus de la planète. Même si le blogueur ne milite plus, ses idées, elles, continuent de voyager.
En le fouettant à 50 reprises devant une mosquée de Djeddah, le 9 janvier 2015, les autorités saoudiennes ne se doutaient probablement pas des conséquences de ce geste sur l’opinion publique. Depuis, partout à travers le monde, Raif Badawi est devenu un symbole de la liberté d’expression opprimée.
Mais qui est cet activiste? Que réclamait-il ? Pourquoi l’a-t-on condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison?

Présentation Radio Canada

Texte : Geneviève Proulx
Dessin : Marie Eve Lacas et Myriam Roy

Mon avis : (lu en novembre 2018)
J’ai découvert l’existence de cette BD, vraiment par hasard… Il y a deux jours en allant prendre mon train du soir, Gare de Lyon à Paris, sur un panneau publicitaire numérique, mon œil a été attiré par le logo « Radio Canada » d’une publicité et j’ai retenu le nom de Raif Badawi… ensuite sur internet j’ai trouvé le lien gratuit pour découvrir cette BD et je me suis empressée de la lire…
La BD commence le le 9 janvier 2015, devant une mosquée de Djeddah, Raif Badawi, un blogueur emprisonné pour avoir défendu des idées progressistes en Arabie Saoudite, vient de recevoir les 50 premiers de coups de fouet de sa peine. Quelques jours plus tard, à l’autre bout du monde, à Sherbrooke au Québec, sa femme Ensaf explique à ses trois enfants qui est vraiment leur père et ce qu’il a du subir…
Eté 2000, Ensaf et Raif se rencontrent par hasard, suite à un faux numéro de téléphone…
En Arabie Saoudite, les lois entourant les relations entre un homme et une femme sont très strictes. Une conversation, même téléphonique, entre un homme et une femme qui ne se connaissent pas est interdite. C’est un acte criminel.
Pourtant, malgré les interdits, Ensaf et Raif vont discuter puis se dire des mots d’amour au téléphone, toutes les nuits en cachette. Ils souhaitent ensuite se marier mais la famille d’Ensaf ne le veut pas et il va falloir beaucoup de persévérance pour les amoureux pour pouvoir enfin en 2002 se dirent oui pour la vie ! 
Mais la pression de la famille d’Ensaf est toujours grande et rapidement, Raïf et Ensaf décident de quitter Jizan, petite ville de 100000 habitants, pour s’installer à Djeddah, la 2ème ville du pays. Raif ouvre une école de langues et d’informatique pour les femmes. Ensaf s’ennuie obligé de rester à la maison pour s’occuper des enfants. A partir de 2005, Raif se met à s’intéresser aux idées progressistes et en août 2006, il lance Le Réseau libéral saoudien, un forum internet où les gens peuvent discuter sur ce qu’ils souhaitent pour l’Arabie Saoudite. Avec ses idées libérales, Raif se fait des ennemis… Il est accusé d’apostasie (renoncement à une religion), il est interrogé plusieurs fois par la police religieuse, sa maison est fouillée… Son propre père est l’un de ses principaux opposants. En mars 2008, Raif est contraint de fermer son forum et il espère en avoir fini avec les problèmes. Mais en mai, il est accusé de complot, crime passible de 5 ans de prison. Finalement, il reste libre et décide de s’éloigner quelques temps du pays en voyageant Bahreïn, Koweït, Liban, sa famille le rejoint en Malaisie et leur périple s’achève en Égypte. Après réflexion, Raif décide de rentrer en Arabie Saoudite et de poursuivre l’activité de son blog et la défense de ses idées.
Les événements du printemps arabe en 2011, rendent méfiants les autorités et une fatwa est lancée contre Raif en mars 2012 et il est envoyé en prison en juin 2012. Entre temps, sa femme et ses enfants ont quitté l’Arabie Saoudite pour l’Égypte puis le Liban. Après l’arrestation de Raif, Ensaf fait une demande d’asile, pour elle et ses trois enfants, auprès du Haut-Commissariat des Nations Unis, un an après, le Canada accepte de les accueillir. 

En lisant cette BD documentaire, ce témoignage, le lecteur comprend les conditions de vie en Arabie Saoudite et le combat de Ensaf pour témoigner de l’histoire de son mari et la diffuser dans le monde entier. Car à ce jour, la famille est toujours séparée et ils espèrent toujours que Raif sorte de prison et puisse rejoindre les siens au Canada.

Extrait : (début de la BD)

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lien gratuit pour découvrir cette BD

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La vie comme une image – Jocelyne Saucier

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Bibliothèque Québécoise – octobre 2014 – 93 pages

XYZ éditions – janvier 1996 – 104 pages

Quatrième de couverture :
La vie comme une image: une mère parfaite, une petite fille modèle, un père gentil, l’observance stricte des règles de la bienséance. Rien, en apparence, pour donner matière à un roman. Et pourtant… De cette vie réglée comme du papier à musique s’échappent de désagréables et persistantes odeurs. Le mur du silence qui l’enveloppe se lézarde et laisse entrevoir que ce soi-disant éden, tout entier édifié sur le mensonge, engendre une souffrance qui conduira au meurtre.

Auteur : Jocelyne Saucier est romancière. Son domaine est l’imaginaire. Son premier roman, La vie comme une image, finaliste au Prix du Gouverneur général, raconte un meurtre invisible sur un ton intimiste. Les héritiers de la mine, finaliste au prix France-Québec Philippe-Rossillon, est un suspense psychologique. Jeanne sur les routes, finaliste au Prix du Gouverneur général et au prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec, est une histoire d’amour impossible sur fond de Babel communiste. Dans ce quatrième roman, la romancière se fait conteuse.

Mon avis : (lu en novembre 2018)
Voilà un court roman surprenant dès les premières pages et dont je ne sais quoi penser…
Je l’avais acheté, il y a deux ans au Festival America de Vincennes, au stand de La Librairie du Québec, et je ne l’avais pas encore lu… Les premières pages sont plutôt déstabilisantes et peu engageantes… Il est question de souvenirs d’enfance et en particulier d’odeur de menstruations… (contrairement à mon habitude, je me suis refusée à mettre ces premières pages comme extrait du livre…) La narratrice a alors quatre ans, elle évoque ainsi, le comportement de sa mère et la complicité mère-fille qui va naître autour du sujet. L’histoire se passe dans les années 50, la famille semble parfaite : un mari attentionné auprès de sa femme et de sa fille, une petite fille modèle, sage et bien élevée, une mère parfaite épouse. Une vie bien rangée pour chacun. Le couple parentale se sépare et à force de non-dits, de mensonges, de faire attention aux apparences, la fille officialise la séparation de ses parents seulement trois ans après… La révélation de cette vérité connue de tous met en colère la mère qui pendant quelques temps en voudra à sa fille…
J’ai eu du mal à lire cette histoire, parce que cela parle d’une autre époque, ces histoires de non-dits dans les familles me dérangent… parce que j’avais tellement aimé « Il pleuvait des oiseaux ».

Extrait : (page 43)
Il y avait déjà trois ans que mon père était parti quand j’ai appris qu’il nous avait quittées. J’admire le courage de ma mère, j’admire sa force morale et tout ce qu’il a fallu de cran et d’ingéniosité pour continuer à mener la maison et à entretenir la présence de mon père comme si elle croyait vraiment ce qu’elle me disait, qu’il avait été muté à un autre poste et puis à un autre, dans une autre ville, toujours plus loin, qu’on n’y pouvait rien, le travail d’un homme exige parfois des sacrifices de la part de sa famille. Je me demande combien de temps elle aurait tenu si je ne lui avais pas dit un jour que je savais.
Mes parents ont toujours eu des relations harmonieuses. Je n’avais aucune raison de m’inquiéter lorsqu’elle m’annonça, à mon retour de l’école, qu’on l’avait envoyé dans le Nord pour remplacer un employé qui avait eu un grave accident d’automobile. « Tu connais papa, toujours prêt à aider, et puis c’est une promotion, il sera l’assistant du maître de poste là-bas. » Il en avait pour trois mois dans le Nord, le pauvre homme ayant eu un poumon perforé par une côte.

Déjà lu du même auteur :

il pleuvait des oiseaux - Copie Il pleuvait des oiseaux  les-héritiers-de-la-mine Les Héritiers de la mine

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Tout bouge autour de moi – Dany Laferrière

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Grasset – janvier 2011 – 192 pages

Livre de Poche – août 2012 – 192 pages

Quatrième de couverture :
Le 12 janvier 2010, Dany Laferrière se trouvait à Port-au-Prince. Un an après, il décide de témoigner de ce qu’il a vu et écrit Tout bouge autour de moi. Sans pathos, sans lyrisme. Des « choses vues » qui disent l’horreur, mais aussi le sang-froid des Haïtiens. Que reste-t-il quand tout tombe ? La culture. Et l’énergie d’une forêt de gens remarquables.

Auteur : Né à Haïti en 1953 et vivant au Canada depuis plus de trente ans, Dany Laferrière est l’auteur de romans salués par la critique : Le Goût des jeunes filles (2005), Vers le Sud (2006), Je suis un écrivain japonais (2008). Il pose d’une manière toute personnelle la question de l’identité et de l’exil.

Mon avis : (lu en novembre 2018)
Avec un jour de retard pour le rendez-vous Dany Laferrière, je me suis lancée dans la lecture de ce livre témoignage dimanche dernier. Je croyais avoir déjà lu des livres de Dany Laferrière… et bien non, c’est une première !
Ce livre est le témoignage de Dany Laferrière sur Haïti et le séisme du 12 janvier 2010.  Vivant à Montréal depuis plus de trente ans, le 12 janvier à 16h53, Dany Ferrière était présent à Port-au-Prince avec Rodney Saint-Eloi et d’autres écrivains venus à l’occasion du Festival Étonnants Voyageurs.
Quand il est en voyage, Dany Laferrière a toujours sur lui son passeport et un calepin noir « où je note tout ce qui traverse mon champ de vision ou qui me passe par l’esprit ». A travers de courts chapitres, il nous raconte dès la première minute après la secousse ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu, ce qu’il a ressenti…
Quelques jours plus tard, après être rentré à Montréal que l’auteur prend conscience de l’ampleur de la catastrophe. Sur place à Haïti, sans moyens de communication ou presque, il n’avait qu’une vue partielle du drame. Il est ému par l’empathie des gens qui le croisent, par la générosité du monde entier.

Quelques mois plus tard, le décès de sa tante l’invite à revenir à Haïti et à poursuivre son témoignage sur l’après séisme.
Il rend hommage au peuple haïtien digne et courageux : « Ces gens habitués à chercher la vie dans les conditions difficiles porteront l’espérance jusqu’en enfer », à leur fraternité, leur solidarité face aux difficultés et leur résilience « On a peur une minute et on danse la minute d’après », aux nombreux artistes issus de pays bousculé par les éléments ou par les dictateurs.

C’est un témoignage poignant, bouleversant, authentique et plein d’humanité.

Extrait : (début du livre)
La minute
Me voilà au restaurant de l’hôtel Karibe avec mon ami Rodney Saint-Eloi, éditeur de Mémoire d’encrier, qui vient d’arriver de Montréal. Au pied de la table, deux grosses valises remplies de ses dernières parutions. J’attendais cette langouste (sur la carte, c’était écrit homard) et Saint-Eloi, un poisson gros sel. J’avais déjà entamé le pain quand j’ai entendu une terrible explosion. Au début j’ai cru percevoir le bruit d’une mitrailleuse (certains diront un train), juste dans mon dos. En voyant passer les cuisiniers en trombe, j’ai pensé qu’une chaudière venait d’exploser. Tout cela a duré moins d’une minute. On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l’endroit ou rester. Très rares sont ceux qui ont fait un bon départ. Même les plus vifs ont perdu trois ou quatre précieuses secondes avant de comprendre ce qui se passait. Moi, j’étais dans le restaurant de l’hôtel avec des amis, l’éditeur Rodney Saint-Eloi et le critique Thomas Spear. Spear a perdu trois précieuses secondes parce qu’il voulait terminer sa bière. On ne réagit pas tous de la même manière. De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s’élever dans le ciel d’après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les grues puissent circuler.