L’heure des oiseaux – Maud Simonnot

610yaRtc9gL Éditions de l’Observatoire – août 2022 – 158 pages

Quatrième de couverture :
Île de Jersey, 1959. Pour survivre à la cruauté et à la tristesse de l’orphelinat, Lily puise tout son courage dans le chant des oiseaux, l’étrange amitié partagée avec un ermite du fond des bois et l’amour inconditionnel qui la lie au Petit. Soixante ans plus tard, une jeune femme se rend à Jersey afin d’enquêter sur le passé de son père. Les îliens éludent les questions que pose cette étrangère sur la sordide affaire qui a secoué le paradis marin. Derrière ce décor de rêve pour surfeurs et botanistes se dévoilent enfin les drames tenus si longtemps secrets.

Auteure : Maud Simonnot a passé sa jeunesse dans le Morvan et plusieurs années en Norvège. Sa biographie de Robert McAlmon, La Nuit pour adresse (2017) a reçu le prix Larbaud et a été finaliste du prix Médicis essai. L’enfant céleste (2020) a été dans la sélection Goncourt 2020, finaliste du Goncourt des lycéens et choix Goncourt de l’Italie. 

Mon avis : (lu en septembre 2022)
Dans ce roman inspiré de faits réels autour de l’orphelinat de la honte de l’Île de Jersey, un scandale qui a éclaté en 2008 : des témoignages de sévices et de maltraitances d’enfants des années 1950 jusqu’à la fermeture de l’établissement en 1986. Dans cette histoire, cette ambiance malsaine est simplement suggérée.
En alternance, l’auteure nous raconte l’histoire de Lily pensionnaire en 1959 qui pour survivre au quotidien difficile de l’orphelinat, s’échappe en douce dans la nature apaisante de l’île avec le chant des oiseaux, les fleurs, les coquillages, la mer, le ciel…
Soixante ans plus tard, la narratrice est sur l’Île pour enquêter sur le passé de son père, qui a été à l’orphelinat alors qu’il avait 5 ans… Durant toutes ces années, il avait effacé cet épisode de vie de sa mémoire et alors que les témoignages sont apparu dans la presse que des morceaux de souvenirs ont refait surface…
Les Îliens sont des taiseux, cette mauvaise publicité faite à l’Île de Jersey, surnommée également “l’île aux fleurs” les irritent et la narratrice va devoir rencontrer les bonnes personnes pour avoir quelques réponses à ses interrogations.
C’est un roman où la poésie de la nature contraste avec la méchanceté et la cruauté des hommes.
J’ai beaucoup aimé.

Extrait : (début du livre)
La buanderie est une étuve décrépie, entourée de longs bancs et de hublots sales par lesquels même les jours radieux ne filtre qu’une grisaille diffuse, mais c’est la pièce préférée de Lily. Car ici on l’oublie parfois pendant des heures à la tâche, ici la fillette est enfin tranquille.

Cachée derrière une pile de linge, elle aperçoit dans l’encadrement de la porte l’intendante et le surveillant en chef en train de s’embrasser. Si la jeune femme blonde a un visage disgracieux, le surveillant est bien plus repoussant avec ses manières grossières et l’éclair mauvais qui anime son regard. Lily, comme tous les enfants de l’orphelinat, le déteste et le craint.

D’abord surprise par cette scène inattendue, la fillette sourit. Tant que ces deux-là s’occuperont de leurs affaires, ils ne seront pas derrière elle.

Le jour où je suis arrivée sur l’île, il neigeait.
J’avais rêvé d’azur, de voiliers et de soleils couchants qui brûlent en silence, j’ai débarqué en pleine tempête dans un endroit où personne ne m’attendait.

Par facilité j’avais choisi un vieil hôtel dans un port du sud de l’île, près de la capitale, Saint-Hélier, à quelques kilomètres du lieu des crimes. Comme tous les villages bordant cette côte, celui-ci était bâti au creux d’une baie abritée des tempêtes. Mon guide précisait : « une superbe baie dessinée par des chaos de roches se perdant dans le bleu intense de la Manche ».
D’ordinaire le soir on pouvait voir, ajouta le patron de l’hôtel, le demi-cercle scintillant d’une guirlande qui ourlait la côte sur des kilomètres. J’étais prête à croire le guide et cet homme enthousiaste mais ce jour-là on ne distinguait pas son chien au bout de la laisse, et tout était d’un blanc triste, le ciel comme la mer.

Petit bac 2022
(6) Animal

Les narcisses blancs – Sylvie Wojcik

 Arléa – septembre 2021 – 101 pages

Quatrième de couverture :
Jeanne et Gaëlle se rencontrent par hasard, un soir d’orage et de tempête, dans un gîte d’étape sur les sentiers de Compostelle. Spontanément, elles prennent la route ensemble. Très vite, elles quitteront ce chemin de randonnée bien tracé pour un autre chemin, au cœur de l’Aubrac, de ses pâturages et de ses champs de narcisses. Ce chemin dans un milieu à la fois dur et enchanteur les ramènera chacune à son histoire, son passé, sa raison de vivre. Elles ne sont pas là pour les mêmes raisons, mais au bout de leur quête, c’est pourtant le même besoin de lumière et de paix qui les fait avancer. Tout semble les opposer, une différence d’âge, d’éducation, de milieu social, mais, de ces différences, naîtront une grande proximité, une force qui les nourrira l’une et l’autre.
Roman sur le dépassement de soi, sur la puissance des rencontres et sur le grandiose d’une nature sublimée, Les Narcisses blancs nous embarque avec grâce au cœur de cette région magnifique et sauvage qu’est l’Aubrac.

Auteure : Sylvie Wojcik vit à Strasbourg où elle est traductrice. Son premier roman, Le Chemin de Santa Lucia, a été publié en 2020.

Mon avis : (lu en août 2022)
Un soir d’orage, Gaëlle et Jeanne se rencontrent par hasard dans un gîte d’étape sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle. Tout semble les opposer, Gaëlle est jeune, elle vient d’un squat et elle se méfie de tout comme un petit animal sauvage. Jeanne est âgée, ancienne infirmière, elle est sociable mais garde une part de mystère.  La rencontre est belle et après la soirée au gîte, elles décident de continuer la route ensemble même si elles ne marchent pas au même rythme, elles se retrouvent en soirée. Elles vont même décider de quitter le chemin officiel pour une nouvelle direction et marcher à travers l’Aubrac.
Les deux femmes cheminent, en quête d’elles-mêmes, et au fil du livre, nous découvrons la personnalité de chacune, leur parcours personnel.
Voilà un petit livre plein d’émotion, de pudeur, de vérité avec deux personnages extrêmement attachants.

Extrait : (début du livre)
Depuis qu’elle avait trouvé ce magazine un soir d’errance dans le dernier tram, Gaëlle élaborait son plan. Elle quitterait Ludo, leur squat de la ruelle aux pinsons et leurs rêves qui s’épuisaient sur un bout de trottoir, pour suivre le tracé rouge de la carte, de point en point. Des noms qui ne lui disaient rien mais qu’elle récitait tout bas comme un poème prenant peu à peu corps avec elle.

Elle gardait précieusement sur elle quelques billets de banque qu’elle s’était juré de ne pas partager. De quoi acheter un aller simple en seconde classe et un peu plus encore. C’était l’argent volé l’hiver dernier à la petite vieille de la maison d’en face, sans remords parce qu’elle la trouvait laide, parce qu’elle la trouvait vieille et parce que les vieux, de toute façon, elle ne les aimait pas.
À l’aube d’un matin d’avril, dans la villa abandonnée, Gaëlle ouvrit son duvet et enjamba les corps endormis à même le sol. Dehors, le nez au vent, les cheveux ramenés en boule sous sa casquette, elle zigzaguait dans les herbes folles le long de la voie ferrée. Elle avait accroché, sur le rabat de son sac à dos, une coquille trouvée dans une poubelle et lavée dans l’eau du canal. Sur le quai, l’autorail de six heures, emmitouflé dans la brume, attendait.

Petit bac 2022
(6) Couleur

Une femme en contre-jour – Gaëlle Josse

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Les Éditions Noir Sur Blanc – mars 2019 – 153 pages

J’ai Lu – août 2020 – 160 pages

Quatrième de couverture :
« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos. Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille. Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meubles de la banlieue de Chicago. Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste. Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique. L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts. Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. »

Auteure : Gaëlle Josse est l’auteure des Heures silencieuses, Nos vies désaccordées (prix Alain-Fournier 2013), Noces de neige et Le dernier gardien d’Ellis Island, qui a reçu le prix de littérature de l’Union européenne en 2015 et qui a été traduit dans une dizaine de langues.

Mon avis : (lu en mai 2022)
Cela fait longtemps que je voulais lire ce livre racontant l’histoire de Vivian Maier, cette artiste découverte par hasard… J’avais entendu parler de cette « photographe de rues » autodidacte découverte après sa mort mais je m’y suis vraiment intéressée après avoir vu sur Arte, le film documentaire « À la recherche de Vivian Maier ».
Dans ce récit chronologique, Gaëlle Josse rend hommage à cette artiste pleine de mystère. Elle fait revivre Vivian Maier dans une biographie fidèle mais sobre. Elle revient sur sa jeunesse, ses origines françaises, ses allers-retours entre l’Europe et l’Amérique, sa famille défaillante… Puis ne quittant jamais son appareil-photo, Vivian devient bonne d’enfants. Elle a laissé des milliers de photographies, essentiellement en noir et blanc, dont beaucoup n’avaient jamais été développées. Des clichés pris sur le vif dans les rues de Chicago et New York qui témoignent de l’Amérique d’après-guerre.
Sa personnalité est déroutante, complexe, elle a mené une vie de solitude et de pauvreté. Elle a toujours voulu rester discrète, invisible et n’a jamais cherché à montrer son travail à quiconque et pourtant elle a réalisé une multitude d’autoportraits.
Dans un style sensible et élégant, l’auteure réussit à faire revivre cette femme et son histoire de manière vivante et crédible. Il restera pourtant à jamais de nombreuses interrogations sur cette artiste unique.
En bonus, je vous encourage à aller voir le site des photographies originales de Vivian Maier et mon billet sur la BD de Paulina Spucches, Vivian Maier à la surface d’un miroir.

Extrait : (début du livre)

Chicago, Rogers Park, décembre 2008

Sous le ciel blanc de ces derniers jours de décembre, les goélands argentés et les canards cisaillent l’air en piaillant au-dessus du lac Michigan gelé. Une femme âgée, très âgée, les suit du regard. Elle est sortie malgré le froid, malgré la neige qui enserre la ville dans son emprise depuis de longues semaines. Elle est venue s’asseoir, comme chaque jour, sur ce banc, son banc, face au lac. Pas trop longtemps, impossible de rester immobile par un tel froid. Ses pensées sont emmêlées, agitées comme le vol des oiseaux au-dessus du lac gelé qui cherchent des eaux encore libres de glace. Ce lac, comme une mer. On ne voit pas l’autre rive. Et si c’était la mer ? Peut-être le souvenir de quelques bateaux lui revient-il fugitivement en mémoire. Mais comment savoir, car tout vacille.
La scène ressemble à une photo qu’elle aurait pu prendre. Composition parfaite. Le banc, avec ces deux arbres nus, de chaque côté, au garde-à-vous, figés dans l’engourdissement de l’hiver. Les lignes de fuite du lac en arrière-plan. Et cette vieille femme sur ce banc, dans son manteau informe, avec ses chaussures au cuir râpé, ce chapeau de feutre abîmé par trop de pluies, trop de saisons. À côté d’elle, une boîte de conserve, ouverte. La scène semble avoir été créée pour elle, en noir et blanc.
Cette photo-là, elle ne la prendra pas. Elle n’en prend plus depuis longtemps. Où sont-ils, que sont-ils devenus, d’ailleurs, tous ces clichés pris chaque jour pendant ces dizaines d’années, par milliers, par dizaines de milliers ? Elle n’en a pas vu beaucoup. Tout dort dans des boîtes, des cartons, des valises, au fond d’un garde-meuble qu’elle ne peut plus payer depuis des années, dont elle a oublié l’adresse. Tout a-t-il été jeté, vendu ? C’est sans importance, maintenant. C’est le passé. Un temps d’avant dont quelques fragments épars surnagent peut-être dans l’océan enténébré d’une mémoire oscillante, fugitivement embrasés, par instants, comme sous le faisceau d’un phare à éclats. Ses doigts raides, engourdis, ne presseront plus jamais le déclencheur, ses yeux fatigués ne feront plus la mise au point, il ne chercheront plus le cadrage, la composition, l’éclairage, le sujet, le détail, l’instant parfait qu’il faut saisir avant qu’il ne disparaisse.
Elle est lasse, transie, malgré cette envie qu’elle garde intacte d’être dehors, toujours, et d’aller devant elle. Plus de cinquante ans qu’elle vit ici. Avant, ce fut New York. Bien avant. Le froid, l’hiver, la neige, la glace, les ciels blancs, et les étés brûlants, dans leur éternel retour.

Petit bac 2022
(5) Famille

Déjà lu du même auteure :

Nos_vies_d_saccord_es Nos vies désaccordées

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi – Camille Andrea

Lu en partenariat avec Masse Critique

71SGj1tSblL Plon – mai 2022 – 224 pages

Quatrième de couverture :
Noah D’Amico, dix ans, s’est donné comme objectif de devenir le premier enfant métis président des États-Unis. Quatre secondes et cinquante centièmes, voilà le temps dont il dispose pour convaincre chaque personne de son voisinage. Peu mais suffisant pour un certain Jacob Stern, vieil homme de soixante-quinze ans, impressionné par ce jeune orateur.
C’est ainsi que Noah entre dans la vie de Jacob, avec la force d’une tempête, l’abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre qui changera tout et de laquelle naîtra la plus improbable des amitiés. Mais les gens ne sont pas toujours ce que l’on croit. Chaque être humain a sa part d’ombre. Jacob ne le sait que trop bien, Noah, lui, le saura bientôt.

Auteur(e) : Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache un(e) écrivain(e) français(e) bien connu(e) du grand public mais dont nous ignorons tous l’identité, de ses lecteurs à ses éditeurs. Son premier roman, Le Sourire contagieux des croissants au beurre (2020), a été un véritable succès.

Mon avis : (lu en juin 2022)
Noah, 10 ans, est un jeune garçon métis, très grande mature qui souhaite devenir Président des États-Unis. Il a bien réfléchi à son projet et il a des solutions pour de nombreux problèmes qui se posent sur la Terre : comment réduire la faim dans le monde, augmenter la surface des terres habitables en prenant sur la mer, ou obliger les politiques à écouter les enfants… Ne voulant pas attendre d’avoir l’âge pour présenter sa candidature, Noah décide de faire signer à son voisinage une pétition.
Un mardi, il frappe à la porte de Jacob Stern, 75ans, qui vit seul depuis la mort de sa femme et qui perd la mémoire. Content d’avoir de la compagnie, Jacob accueille Noah et lui offre un verre de lait et un donut au chocolat. Avant de signer la pétition, Jacob veut connaître en détail le programme du petit garçon, il est sûr ainsi que ce dernier reviendra le voir…
La maman de Noah est morte, son père tient une pizzéria où il travaille beaucoup et il a peu de temps pour s’occuper de son fils dont les idées bizarres le dépassent.
Pour éviter d’oublier sa vie passée et surtout les moments avec sa femme, Jacob note tous ses souvenirs dans des carnets.
La première partie de ce livre commence comme un roman qui fait du bien avec de l’humour, de l’émotion. Le petit garçon et le vieil homme sont très attachants et leur relation belle à voir.
Mais dans la seconde partie, il y a un retournement brutal… qui donne au roman une orientation loin d’être légère. Et pour la troisième partie, elle nous propulse dans le futur, vingt-cinq ans après…
J’ai beaucoup aimé la première partie (133 pages) mais pour les parties deux (40 pages) et trois (40 pages) mes sentiments sont partagés…
J’ai trouvé également gênant la manière dont Jacob raconte à Noah certaines événements dramatiques de sa vie autour de la Shoah… Noah n’a que 10 ans !

Merci Babelio et les éditions Plon pour cette rencontre avec Noah et Jacob.

Extrait : (début du livre)
Août 1992
— Merci, dit Noah lorsque la gigantesque porte s’ouvrit devant lui, en employant le même mot qu’il avait prononcé lorsque la gigantesque porte de chacune des cinq maisons de l’allée auxquelles il avait frappé auparavant s’était ouverte.
Telle était la stratégie qu’il avait mise au point après avoir passé la journée précédente à se prendre des portes en bois, en métal, blindées, en verre, en grillage de cage à poules, de toutes sortes, en pleine figure à peine son « bonjour » prononcé. C’était une évidence, de par son âge, on le prenait pour un élève d’une école du coin et on s’attendait à ce qu’il sorte de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui ou un paquet de coupons de tombola multicolores, pour pouvoir payer à sa classe un voyage de fin d’année en Californie ou en Floride, et aller voir les dauphins, animaux que l’on apercevait rarement dans le coin, en plein cœur du Tennessee.
Enfin, cela, c’était dans le meilleur des cas. Car le petit garçon était noir, et dans ce quartier résidentiel, les gens n’avaient pas l’habitude de voir des petits garçons noirs sonner à leur porte. Et dans ce quartier, les gens n’étaient pas curieux de savoir si ce petit garçon noir sortirait de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui, des coupons de tombola ou un pistolet automatique pour les braquer. Dans ce quartier, on ne semblait guère aimer les tombolas, ni les calendriers, et encore moins les pistolets automatiques. Ou tout simplement les enfants qui se payaient des voyages de fin d’année en Californie ou en Floride avec l’argent d’une tombola à laquelle on ne gagnerait (si jamais l’on gagnait) qu’une brosse à dents électrique, un porte-clefs ou deux verres gratuits de cet infect punch que la directrice de l’école aurait sûrement concocté pour l’occasion, dans la bassine où elle avait l’habitude de prendre des bains de pieds ou de tremper ses varices.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Celle que l’on se faisait de ce petit garçon, malgré son costume et sa cravate, malgré ses cheveux bien peignés en boule et ses airs de bonne famille, ne devait pas être des meilleures, car c’était à peu près le temps que les gens mettaient à lui claquer la porte au nez. Quatre secondes et cinquante centièmes. Noah avait compté dans sa tête. Même si les centièmes de seconde, ce n’était pas très pratique à compter dans une tête de petit garçon. Quatre secondes et cinquante centièmes, c’était juste le temps de faire un beau sourire, juste le temps que les muscles zygomatiques majeurs et mineurs s’activent, et puis les gens refermaient amicalement cette maudite porte en accompagnant le geste de formules diverses, polies, mais toujours humiliantes. « Désolé mon garçon, mais je n’ai pas de monnaie », « Cela ne m’intéresse pas », « J’ai déjà donné ». On le refoulait comme un vulgaire marchand de tapis. Si seulement on lui avait laissé une petite chance de s’exprimer, il aurait pu expliquer qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il ne voulait rien vendre. Il aurait pu expliquer que ce n’était pas lui qui avait besoin d’eux. Mais eux qui avaient besoin de lui. Car il allait bientôt devenir leur président. Le président des États-Unis.

Petit bac 2022
(4) Verbe

Saint Jacques – Bénédicte Belpois

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – mai 2022 – 192 pages

Gallimard – avril 2021 – 160 pages

Quatrième de couverture :
« On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaître, on devine juste, une fois qu’on les a rencontrées, qu’on ne pourra plus jamais vivre sans elles. »
À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée et chargée de secrets, au pied des Cévennes. D’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’y installer et de la restaurer. C’est ainsi qu’elle rencontre Jacques, un charpentier de la région. Son attachement naissant pour lui réveille chez Paloma, qui n’attendait plus rien de l’existence, bien des fragilités et des espoirs.

Auteure : Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire son premier roman, Suiza (2019), récompensé par le prix Marcel Aymé et le prix des lecteurs de la Ville de Brive.

Mon avis : (lu en mai 2022)
Paloma a toujours eu une relation difficile avec sa mère et depuis longtemps avait coupé les ponts avec elle, ne l’appelant plus que Camille. Lorsque Françoise, sa sœur, lui annonce « Maman est morte. », Paloma ne ressent rien. Pourtant, elle accepte de venir aux obsèques à Sète. A l’ouverture du testament chez le notaire, Paloma découvre qu’elle hérite d’une maison abandonnée dans les Cévennes et d’un cahier à lire là-bas pour avoir les réponses à ses questions… Dans un premier temps, Paloma est bien décidée à vendre cette maison, mais par curiosité, elle décide d’aller la voir avant de remonter sur Paris.
Paloma est d’abord subjuguée par les lieux, la vue dégagée sur les montagnes, le ciel, la lumière éblouissante de la fin d’automne et le silence apaisant de la nature… Mais c’est un petit calendrier, accroché au-dessus de l’évier de la cuisine qui décide définitivement Paloma de garder la maison, de la remettre en état et de s’y installer. Infirmière, elle trouve facilement du travail dans ce village isolé et va nouer des liens avec Rose, sa voisine, avec Philippe le médecin et rencontrer Jacques, un artisan de la région. Le cahier va révéler un secret de famille à Paloma et au lecteur…
Un roman sincère, apaisant et plein de douceur, avec des personnages simples et attachants sans oublier la présence de la nature et des Cévennes que j’ai très envie d’aller découvrir.

Merci aux éditions Folio pour cette jolie escapade.

Extrait : (début du livre)
Françoise m’a appelée, je ne me souvenais plus qu’elle avait mon numéro. Elle a dit simplement : « Maman est morte. » Elle voulait que je vienne, au moins ça. Elle s’occupait de tout, mais il y avait le notaire, je ne pouvais pas y échapper. J’ai raccroché. Je me suis répété : « Camille est morte » plusieurs fois. Cela ne changeait rien, ça ne me faisait pas mal comme cela aurait dû. Elle était morte depuis longtemps pour moi.
J’ai réveillé Pimpon, je me suis assise sur le bord de son lit et j’ai annoncé abruptement comme Françoise : « Camille est morte », sans même lui dire bonjour. Elle m’a pris la main, encore à moitié endormie et m’a juste demandé : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Je ne savais pas vraiment. Il fallait que j’y aille, bien sûr, pas moyen de déroger. Je devais prendre quelques jours de congé et descendre m’occuper de tout ça, nous le savions toutes les deux.
« Je ne peux pas venir, maman, mes partiels commencent demain.
— Ça ira, ne t’inquiète pas, chérie. »
J’ai appelé ma surveillante. Pour une fois, elle a été compréhensive, le décès d’une mère tout de même, c’était un motif sérieux d’absence, pas une gastro-entérite. En reposant le combiné je me suis demandé qui allait s’y coller à ma place : le service était plein et nous étions en sous-effectif chronique.

Petit bac 2022
(4) Prénom

Café sans filtre – Jean-Philippe Blondel

71if5Gl9vTL Iconoclaste – avril 2022 – 283 pages

Quatrième de couverture :
Après des semaines de confinement, le Tom’s rouvre ses portes.
Ils sont tous là : Jocelyne, l’ancienne propriétaire du café, partie à la retraite mais qui n’arrive
pas à quitter les lieux, José, le serveur qui rêve d’ailleurs, et Fabrice, le nouveau patron.
Les clients passent, déposant sur les tables des rires et des confidences. Des vies se nouent et se dénouent. Assise au fond de la salle, Chloé observe, carnet et crayon en main.
Croquant ce petit théâtre du quotidien, Jean-Philippe Blondel signe une merveille de roman, plein d’humanité, qu’on referme le cœur léger et le sourire aux lèvres.

Auteur : Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais dans un lycée près de Troyes. En parallèle de son œuvre jeunesse, il est auteur en littérature générale. Il signe Blog, Un endroit pour vivre, Au rebond, (Re)play ! Brise glace, Double jeu, La Coloc, Le Groupe et Dancers, Le Baby-sitter, G229 (prix Virgin – Version femina), Et rester vivant et 06H41.

Mon avis : (lu en mai 2022)
Ce roman raconte une journée dans le huis clos d’un café d’une petite ville de province. Nous sommes en juillet 2021, c’est le temps de la réouverture des bars et restaurants après plusieurs mois d’arrêt… Finis les confinements et les couvre-feux, il y a encore une jauge et un cahier de rappel…
Tour à tour, chaque personnage entre en scène, avec leurs pensées du présent, leurs anecdotes du passé et parfois leurs espoirs pour la vie d’après. Le café, le « Tom’s » est à la fois un lieu public et un endroit plus intimiste propice à la confidence.
Chloé, 31 ans, assise seule au fond de la salle avec un crayon et un carnet de croquis, elle observe sans bouger tout ce qui se passe. Fabrice, le jeune patron et son ami d’enfance José, le serveur. Jocelyne, l’ancienne propriétaire. Pierre, Thibault, Guillaume et Françoise, le fils et la mère, Manon : les clients de passage… 
Au fil des chapitres chacun d’entre eux va se dévoiler plus ou moins. Les personnages sont attachants, finement observés. Jean-Philippe Blondel nous raconte avec simplicité, justesse et humanité le quotidien de gens ordinaires au destin ordinaire.
Voilà un roman choral qui se lit facilement et qui fait du bien. 

Extrait : (début du livre)
Chloé Fournier, 31 ans – table n° 8 (salle du fond, à gauche, baie vitrée)
Je suis un parasite.
C’est exactement ce que José, le serveur, doit penser. Il fait claquer sa serviette sur son épaule et pousse des soupirs excédés, mais il n’a pas encore menacé de me jeter dehors. Honnêtement, ce serait ridicule : depuis que j’ai trouvé refuge ici, la salle n’a jamais été qu’à moitié pleine.
Les clients reviennent à l’intérieur, oui, mais avec méfiance. Ils tiennent leur masque à portée de main et le touchent nerveusement. La jauge sanitaire est tombée et on peut se réunir à douze ou à quinze si cela nous chante. Le souci, c’est qu’on évoque beaucoup ce nouveau variant à qui l’on a donné une lettre grecque mais qui évoque quand même l’Inde, les éléphants majestueux, Bollywood et les villes surpeuplées.
Sur la terrasse, en revanche, c’est souvent bondé. On a compris qu’on ne risquait presque rien à l’air libre, que les gouttelettes s’envolaient au gré du vent et qu’elles n’allaient pas contaminer nos épidermes. Elles sont déconfinées, elles aussi, et immatérielles. Pourtant, les rires et les éclats de voix sont encore discrets. La faute à un début d’été maussade, des cieux menaçants, des orages diluviens. À la sortie du tunnel, aussi. On plisse les yeux. On tâte la clarté du jour. Les différents couvre-feux nous ont habitués à nous comporter en souris domestiques. Nous trottinons chez nous la nuit, sans pointer notre museau à l’extérieur.
C’est pareil pour les conversations. Elles sont souvent mezza voce, de peur de réveiller les démons de Wuhan ou d’ailleurs. Du bout des lèvres, on ose prononcer le mot « vacances » mais on l’accompagne d’une moue qui signifie que, comme l’an dernier, ce ne seront pas des congés habituels. On attend de voir. On attend tous de voir.
Sauf moi.
Assise sur ma banquette en skaï, je n’attends rien. J’observe. La façon dont les hommes et les femmes se comportent. Ceux qui s’accueillaient à bras ouverts se touchent maintenant l’épaule ou le biceps, osent parfois laisser s’attarder une main sur la peau de l’autre, puis retirent furtivement leurs doigts et cherchent mentalement où ils ont bien pu fourrer leur bouteille de gel hydroalcoolique.

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Petit bac 2022
(4) Couleur

Le gosse – Véronique Olmi

81+CS1H3CCL Albin Michel – janvier 2022 – 304 pages

Quatrième de couverture :
Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie. De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray – là même où Jean Genet fut enfermé -, l’enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l’espoir.
Véronique Olmi renoue avec les trajectoires bouleversées, et accompagne, dotée de l’empathie qui la caractérise, la vie malmenée d’un Titi à l’aube de ce siècle qui se voulait meilleur.

Auteur : Véronique Olmi est née à Nice et vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’autrice de Bords de mer et Cet été-là… Son treizième roman, Bakhita, a connu un succès retentissant en France comme à l’étranger.

Mon avis : (lu en mars 2022)
Joseph est né dans un Paris fragile, juste après la Première Guerre Mondial, il est le fils d’un soldat emporté par la grippe espagnole et de Colette, une plumassière. Joseph a maintenant 7 ans, sa mère fréquente Augustin, jeune serveur, qui part faire son service militaire. Tombée enceinte et sans nouvelle du jeune homme, clandestinement elle se fait avorter et meurt d’une hémorragie. Pendant quelques temps, Joseph reste dans son quartier avec sa grand-mère Florentine. Mais celle-ci est atteinte de démence sénile et doit bientôt être envoyée à l’hospice, laissant Joseph orphelin et seul. Il est donc pris en charge par la « Protection de l’enfance »… Et sa vie devient un enfer.
A 8 ans, Joseph est d’abord envoyé à la campagne, placé dans une ferme près d’Abbeville. Puis, pendant quelques temps, il est de retour à Paris, à la Petite Roquette, une prison pour femmes et enfants et plus tard ce sera un long séjour à la colonie pénitentiaire de Mettray en Indre-et-Loire. Avant d’être pupille de l’État, Joseph était bon à l’école, d’année en année, il va désapprendre à lire et à écrire. Ces seules lueurs d’espoir seront ma musique et Aimé, un colon qu’il croisera plusieurs fois et dont une complicité et une confiance mutuelles se créeront.
Une lecture émotionnellement difficile mais tellement nécessaire…

Pour en savoir encore plus sur ce livre : Rencontre avec Véronique Olmi en librairie

Les pantoufles – Luc-Michel Fouassier

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – mars 2022 – 128 pages

L’arbre vengeur – septembre 2020 – 113 pages

Quatrième de couverture :
« Étonnamment, Justine ne fit aucune remarque concernant mes pantoufles. Elle se contenta de les regarder, avec, chaque fois, un air désolé. Elle estimait certainement que j’étais au fond du gouffre et devait se dire que ça allait de pair, cette paire, avec mon état mental du moment. »Un homme sort de chez lui en pantoufles en oubliant les clés à l’intérieur de son appartement. Contraint d’affronter une journée sans chaussures, il s’engage dans cette aventure à pas feutrés. Mais face à ses collègues de travail, à sa famille et même aux forces de l’ordre, chaussé de ses confortables charentaises, il provoque de surprenantes réactions d’hostilité ou d’engouement.Et le voilà lancé dans un combat contre la tyrannie du conformisme. Dans un monde trop pressé, il impose doucement sa si tranquille façon de marcher.

Auteur : Luc-Michet Fouassier est né en mai 1968, en région parisienne, non loin des pavés. Il a publié plusieurs recueils de nouvelles et romans aux éditions Quadrature et Luce Wilquin. Son dernier ouvrage a été préfacé par Jean-Philippe Toussaint.

Mon avis : (lu en mars 2022)
Distrait et pressé lorsqu’il sort de chez lui, le narrateur de ce court roman claque la porte en laissant ses clés à l’intérieur… et alors il s’aperçoit qu’il a oublié de mettre ses chaussures et qu’il est donc resté en pantoufles ! Étant déjà en retard, il n’hésite pas très longtemps et malgré tout il part travailler ainsi en costume et en charentaises. Les regards de ceux qui le remarquent sont surpris, amusés, choqués mais notre narrateur assume et à aucun moment il ne se laisse déstabiliser. Il va vite se rendre compte qu’avant cette mésaventure, il était plutôt transparent pour les autres et que depuis qu’il assume de vivre en pantoufles en toutes circonstances, il suscite de l’intérêt positif ou hostile…

Merci les éditions Folio pour cette lecture rapide, amusante, pleines de surprises !

#lucmichelfouassier  #lespantoufles

Extrait : (début du livre)
On regarde sa montre, on constate qu’on est déjà en retard, on cherche le parapluie pliable, on vérifie que le portefeuille se trouve bien dans la poche intérieure de la veste, on dégotte le parapluie posé à même la moquette du couloir, on remarque un vilain petit duvet de poussière sur le dessus du meuble Ikea, on se demande s’il en est de même pour tous les autres meubles, on se dit qu’il serait peut-être souhaitable de changer de femme de ménage, on claque la porte de l’appartement. Puis, ayant snobé l’ascenseur, à l’instant où l’on quitte la moquette du palier pour le carrelage de l’escalier, au bruit étouffé de ses pas, on se rend compte qu’on a oublié de chausser ses mocassins.
On fixe un instant les pantoufles.
On leur trouve un air un peu con, subitement, à ces deux pantoufles. On cherche en vain ses clefs dans la poche droite de la veste (leur place habituelle). On porte un ultime espoir sur la poche gauche. Là aussi, rien. Force est de constater qu’on a aussi oublié les clefs. On maudit alors la femme de ménage qui, par le fait  d’avoir délaissé le dessus du meuble à chaussures, a dérouté l’attention. On s’imagine en train de l’étrangler. On est en retard. On file comme ça.

Petit bac 2022
(3) Objet

Le Grand Monde – Pierre Lemaitre

81XOtLVFFML Calmann-Lévy – janvier 2022 – 592 pages

Quatrième de couverture :
La famille Pelletier
Trois histoires d’amour, un lanceur d’alerte, une adolescente égarée, deux processions, Bouddha et Confucius, un journaliste ambitieux, une mort tragique, le chat Joseph, une épouse impossible, un sale trafic, une actrice incognito, une descente aux enfers, cet imbécile de Doueiri, un accent mystérieux, la postière de Lamberghem, grosse promotion sur le linge de maison, le retour du passé, un parfum d’exotisme, une passion soudaine et irrésistible.
Et quelques meurtres.
Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Après sa remarquable fresque de l’entre-deux-guerres, il nous propose aujourd’hui une plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

Auteur : Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux.
Après Les Enfants du désastre, sa remarquable fresque de l’entre-deux-guerres, Pierre Lemaitre propose avec ce nouveau roman, Le Grand Monde, une plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses, poursuivant ainsi l’édification d’une œuvre littéraire consacrée au vingtième siècle.

Mon avis : (lu en janvier 2022)
Après sa trilogie Les Enfants du désastre qui exploraient la période de l’entre-deux-guerres, Pierre Lemaitre poursuit par une tétralogie sur la période des Trente Glorieuses dont le tome 1 est Le Grand Monde se passe de mars à octobre 1948. Cette saga familiale met en scène la famille Pelletier. Les parents Angèle et Louis vivent à Beyrouth, il fait prospérer son entreprise de savonnerie Pelletier et fils qu’ils possèdent depuis les années 20. Leurs quatre enfants sont Jean, François, Étienne et Hélène.
Le rêve du père de transmettre son affaire à l’un de ses enfants s’est soldé par un échec. Jean, son fils aîné, a fait une tentative pendant quelques mois mais il n’y a pas trouvé sa place. Jean, alias « Bouboule », est mal dans sa peau, son mariage avec Geneviève n’est pas une réussite, c’est une vraie peste, pas très intelligente, qui n’arrête pas d’humilier son époux. Tous les deux partiront à Paris rejoindre François, le second fils et élève brillant, parti à Paris pour faire Normale Supérieur, enfin, c’est ce qu’il fait croire à son père… Étienne quittera Beyrouth pour Saïgon, rejoindre son amoureux Raymond, engagé dans la Légion étrangère en Indochine, et dont il n’a plus de nouvelles. Enfin Hélène, la petite dernière, qui a hâte de quitter Beyrouth pour rejoindre ses frères à Paris et tenter sa chance aux Beaux-Arts…
A travers cette saga familiale, le lecteur est plongé dans l’après-guerre, euphorie de la Libération est retombée, tout va mal, le chômage, les restrictions…
A Saïgon, Étienne travaille à l’Agence des monnaies, il découvre le mécanisme de la corruption autour du trafic des piastres dans un système quasi officiel. Il va cependant découvrir un scandale d’État…
Pierre Lemaitre est très doué pour raconter des histoires et pour tenir en haleine ses lecteurs.
C’est tour à tour divertissant, émouvant, jubilatoire et dramatique. C’est vivant, c’est haletant, c’est surprenant, sans oublier quelques clins d’œil à ces lecteurs les plus fidèles !
Un coup de cœur que j’ai dévoré en quelques jours.
Et je me réjouie de savoir que je pourrai retrouver dans un an cette famille qui a encore beaucoup à nous dévoiler…

Extrait : (début du livre)
Au fil des années, la procession familiale qui empruntait l’avenue des Français avait connu bien des variantes, mais jamais encore elle n’avait pris l’allure d’un cortège funèbre. Au détail près qu’elle était bien vivante, il semblait, cette année, qu’on emmenait Mme Pelletier à sa dernière demeure. Son mari, lui, comme à son habitude, marchait en tête d’un pas d’autant plus solennel que son épouse se traînait loin derrière et ne cessait de s’arrêter pour adresser à son fils Étienne le regard d’une agonisante qui supplie qu’on l’achève. Derrière eux, Jean dit Bouboule, en digne aîné, avançait d’un pas raide, sa petite épouse Geneviève trottinant à son bras. François fermait la marche en compagnie d’Hélène.

À l’avant du cortège, M. Pelletier saluait en souriant les marchands ambulants de pastèques et de concombres, adressait un signe de la main aux cireurs de chaussures, on aurait juré un homme marchant vers son couronnement, ce qui n’était pas loin de la réalité.
Le « pèlerinage Pelletier » se déroulait le premier dimanche de mars, quel que soit le temps. Les enfants l’avaient toujours connu. On pouvait échapper au mariage d’un voisin, au réveillon du jour de l’an, à l’agneau pascal, il était impensable de manquer l’anniversaire de la savonnerie. Cette année, M. Pelletier avait même payé les billets aller-retour depuis Paris pour être certain de la présence de François, de Jean et de son épouse.

Le rituel comprenait :
Acte I, la lente déambulation jusqu’à la fabrique, principalement destinée aux voisins et aux connaissances.
Acte II, la visite des locaux que tout le monde connaissait par cœur.
Acte III, le retour avenue des Français avec un arrêt au Café des Colonnes pour prendre l’apéritif.
Acte IV, le repas de famille.
— Comme ça, disait François, on s’emmerde quatre fois au lieu d’une.
Reconnaissons qu’au retour de la fabrique il était assez pénible, au café, d’entendre M. Pelletier rappeler à l’usage de tous ceux qui l’écoutaient parce qu’il payait la tournée les principales étapes de la saga familiale, histoire édifiante qui conduisait du premier Pelletier recensé (dont la présence auprès du maréchal Ney était, paraît-il, attestée) jusqu’à lui-même et à la « Maison Pelletier et Fils » qui, à ses yeux, constituait l’accomplissement de la dynastie.

Petit bac 2022
(2) Lieu

 

Déjà lu du même auteur : 

 robe_de_mari__ Robe de marié  Alex_cd Alex  9782226249678g Au revoir là-haut

114535989 Trois jours et une vie 81CwwZlg2xL Couleurs de l’incendie

918gAiQcIOL Miroir de nos peines

Ça ne pouvait pas tourner autrement ! – Eliane Saliba Garillon

913As73PDDL L’Escampette – mars 2021 – 186 pages

Quatrième de couverture :
Leurs problèmes conjugaux respectifs contraignent deux amis d’enfance à cohabiter, malgré « une incompatibilité presque parfaite »… Leurs chamailleries continuelles mais aussi des rencontres inattendues, comme celle d’une migrante syrienne, vont faire renoncer à ses préjugés machistes l’animateur de radio divorcé, et à sa peur des étrangers le comptable pantouflard. Satire ironique et affectueuse, où rôdent l’amour et l’humour, ce délicieux roman dans la lignée de Robert Benchley et Woody Allen fait à la fois beaucoup rire et beaucoup songer.

Auteur : Eliane Saliba Garillon, qui écrit en français, est libanaise. Elle assure, archives à l’appui, que sa famille s’est implantée au Pays du Cèdre vers 60 après J-C, et qu’elle a pour ancêtre un roi de Sparte ! Après des études à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, elle a beaucoup voyagé, en particulier aux États-Unis et en France, mais elle a passé les années de guerre civile au Liban, où elle vit actuellement. 

Mon avis : (lu en janvier 2022)
Comme on le voit sur la couverture très réussie de ce livre, cette histoire se passe à San Francisco sur Lombard Street. Mel et Martin sont deux hommes d’âge mûr, amis d’enfance et pourtant si différents : Martin est comptable, un peu radin, tatillon, ronchon et qui continue à parler à Fleur, sa femme décédée depuis 9 mois, Mel est un bon vivant, animateur de de radio, très bavard, un optimiste à tout épreuve, dépensier plus que de raison… La veille de Noël, Mel est mis à la porte de chez lui par sa femme et il trouve donc naturellement refuge chez Martin.
Entre ces deux êtres dissemblables, la cohabitation s’annonce haute en couleurs… Au bout de quelques semaines, il devient urgent de faire appel à une femme de ménage et Nesrine, une migrante syrienne, va entrer dans leurs vies et bousculer leurs préjugés. Mel se réfugie souvent à Faye Park, un jardin bien caché proche de chez Martin, où il a son banc préféré… Il va y rencontrer Rita, une femme ayant la soixantaine, cultivée mais assez mystérieuse sur sa vie. Mel et Rita vont se retrouver régulièrement à Faye Park pour de nombreuses conversations…
Voilà un roman qui fait du bien, qui nous fait rire, sourire et réfléchir. J’ai beaucoup aimé !

Extrait : (page )
― Je te dérange ?
― Bien sûr que non ! Il fait glacial, j’attendais les résultats de la loterie avant d’entrer dans mon bain et j’ai mal à la tête.
― Tu vas quand même mieux que moi, lui ai-je fait remarquer en montrant ma valise.
― Seulement si tu penses qu’avoir une femme qui divorce est mieux que d’avoir une femme qui est morte. C’est vrai que Fleur était décédée d’un cancer neuf mois plus tôt. J’en avais eu beaucoup de peine et je savais que Birdy vivait très mal sa nouvelle solitude, d’autant plus que le couple n’avait pas eu d’enfants. C’était d’ailleurs pour cela que j’avais pensé à me réfugier chez lui au lieu de me jeter avec ma Camaro dans la baie de San Francisco.
― Elle t’a fichu dehors, n’est-ce pas ? a-t-il délicatement enchaîné.
― C’est moi qui suis parti.
― Tout à fait ton style de quitter ton fauteuil et ton verre de whisky par ce temps, une avant-veille de Noël et probablement sans un dollar en poche !
― Disons que c’était une décision commune.
― Et qu’est-ce qui a finalement déclenché cette séparation annoncée ?
― Trois moulins à poivre.
― Ça ne pouvait pas tourner autrement !

Petit bac 2022
(1) Ponctuation

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