La nuit des pères – Gaëlle Josse

61ihYKxvGbL Les Éditions Noir Sur Blanc – août 2022 – 192 pages

Quatrième de couverture :
« Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m’as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m’as dit ça, aussi.
De toutes mes forces, j’ai voulu faire mentir ta malédiction. »
Appelée par son frère Olivier, Isabelle rejoint le village des Alpes où ils sont nés. La santé de leur père, ancien guide de montagne, décline, il entre dans les brumes de l’oubli.
Après de longues années d’absence, elle appréhende ce retour. C’est l’ultime possibilité, peut-être, de comprendre qui était ce père si destructeur, si difficile à aimer.
Entre eux trois, pendant quelques jours, l’histoire familiale va se nouer et se dénouer.
Sur eux, comme le vol des aigles au-dessus des sommets que ce père aimait par-dessus tout, plane l’ombre de la grande Histoire, du poison qu’elle infuse dans le sang par-delà les générations murées dans le silence.
Les voix de cette famille meurtrie se succèdent pour dire l’ambivalence des sentiments filiaux et les violences invisibles, ces déchirures qui poursuivent un homme jusqu’à son crépuscule.
Avec ce texte à vif, Gaëlle Josse nous livre un roman d’une rare intensité, qui interroge nos choix, nos fragilités, et le cours de nos vies.

Auteure : Venue a l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a obtenu, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. Une longue impatience a reçu le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a remporté le prix Terres de Paroles 2020 et le prix Place ronde du livre photographique. Ce matin-là, paru en 2021, a également rencontré une très large audience. Elle signe son retour à la poésie avec son recueil Et recoudre le soleil, paru en 2022. La nuit des pères, son nouveau roman, est paru fin août 2022. La plupart de ses romans sont traduits dans de nombreuses langues et étudiés dans les lycées. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille a Paris et vit entre Paris et la région parisienne. Elle est chevalier des Arts et Lettres et Chevalier de la Légion d’Honneur.

Mon avis : (lu en décembre 2022)
Après plus de vingt ans d’absence et à l’appel de son frère Olivier, Isabelle retourne dans la maison familiale où vit toujours son père. Ce dernier, ancien guide de montagne, a bien vieilli et c’est surtout sa mémoire qui devient défaillante.
Dix ans plus tôt, après la mort de leur mère, Olivier est revenu au village pour se rapprocher
Ce retour est l’occasion pour Isabelle d’affronter ses souvenirs et ce père dont la relation a toujours été difficile. Il était souvent absent, parti pour des courses en montagne, muré dans le silence ou alors il piquait des colères incompréhensibles pour l’enfant qu’Isabelle était. Devenue adulte, il est temps pour Isabelle de comprendre le comportement de ce père dont elle attendait tant…
Une histoire de famille bouleversante, parfaitement servie par une écriture poétique, précise, humaine, sensible.
Un très beau roman qui se lit presque d’une traite tellement le lecteur est emporté par les mots et les sentiments.

Extrait : (début du livre)
À l’ombre de ta colère, mon père, je suis née, j’ai vécu et j’ai fui.

Aujourd’hui, me voici de retour. J’arrive et je suis nue. Seule et les mains vides.
Il y a longtemps que je ne suis pas venue. Une éternité. C’est ce qu’on dit lorsqu’on ne sait plus. Répondre avec précision m’obligerait à ouvrir des agendas et des calendriers, à sonder ma mémoire, à laisser surgir trop d’images et me faire bousculer par leur incontrôlable irruption.
Je résiste de toutes mes forces à ce travail d’excavation, à la tentation de feuilleter d’imaginaires éphémérides pour une information qui au fond m’importe peu. Disons de nombreuses années, des Noëls et des étés pour lesquels j’ai dit peut-être, j’ai dit on va voir, et je ne suis pas venue.
Pour l’heure, tu vois, collée à la porte de ce wagon de TGV, j’attends que la décélération prenne fin, que le wagon s’immobilise et que je puisse enfin sortir.
De l’air, je veux de l’air. J’ai l’impression d’avoir passé mille ans dans ce train, chemise collée à ma peau comme un buvard, gorge brûlante et mains gonflées. Ce n’est pas que je sois pressée de te retrouver ni de retrouver tout ce qui m’attend, mais comme toi, j’aime être libre de mes mouvements. Nous avons cela en commun, à défaut d’autre chose, cette envie de liberté, brutale et non négociable. Là, tout de suite, je veux marcher, avancer, ne plus piétiner sur les talons des voyageurs encombrés, agglutinés dans cet espace malcommode, devant les portes, en équilibre instable dans les oscillations de la rame.

J’arrive et déjà le souvenir de ta voix cogne dans ma tête. Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m’as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m’as dit ça, aussi.
De toutes mes forces, j’ai voulu faire mentir ta malédiction.

Alors, non, je ne suis pas pressée. Olivier sera là, dans le hall, à l’heure et même en avance, avec sa voiture garée comme il faut, où il faut. Égal à lui-même. Au téléphone, il ne m’a pas beaucoup laissé le choix. Ça serait bien que tu viennes, depuis le temps. Il faut qu’on parle de papa. Et puis, ça lui fera plaisir.
Voilà ce qu’il m’a dit.

Il avait hésité sur les derniers mots.

Petit bac 2023(1) Moment de la journée

 

Déjà lu du même auteure :

Nos_vies_d_saccord_es Nos vies désaccordées

71+Yjs+mwGL Une femme en contre-jour

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L’Archiviste – Alexandra Koszelyk

71pth5YXMHL Aux forges de Vulcain – octobre 2022 – 272 pages

Quatrième de couverture :
K est archiviste dans une ville détruite par la guerre, en Ukraine. Le jour, elle veille sur sa mère mourante. La nuit, elle veille sur des œuvres d’art. Lors de l’évacuation, elles ont été entassées dans la bibliothèque dont elle a la charge. Un soir, elle reçoit la visite d’un des envahisseurs, qui lui demande d’aider les vainqueurs à détruire ce qu’il reste de son pays : ses tableaux, ses poèmes et ses chansons. Il lui demande de falsifier les œuvres sur lesquelles elle doit veiller. En échange, sa famille aura la vie sauve. Commence alors un jeu de dupes entre le bourreau et sa victime, dont l’enjeu est l’espoir, espoir d’un peuple à survivre toujours, malgré la barbarie.

Auteure : Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien.

Mon avis : (lu en novembre 2022)
Dans ce roman, Alexandra Koszelyk nous entraîne en Ukraine, c’est la guerre et son héroïne K. est archiviste dans une ville en ruine. Dans les sous-sols de la bibliothèque qu’elle dirige, elle tente de protéger les trésors littéraires et artistiques nationaux. Elle veille également sur sa mère mourante qui perd un peu la tête.
Un soir, K reçoit la visite d’un personnage inquiétant, « l’Homme au chapeau ». Celui-ci représente l’envahisseur, qui n’est jamais nommé, il lui demande de falsifier différentes œuvres pour réécrire l’Histoire et effacer la culture ukrainienne de celle-ci… Une demande impossible à exécuter pour K. mais si elle ne le fait pas, Mila, sa sœur jumelle, est menacée de mort.
En premier lieu, K. doit modifier quelques mots sur le manuscrit de l’hymne national ukrainien. Avant de s’exécuter, K. reçoit la visite d’ombres du passé et/ou se retrouve dans le passé, elle va tenter d’obéir à l’ennemi tout en laissant subtilement un message, témoignage de la falsification…
Cette intrigue permet au lecteur de découvrir aux côtés de K. la culture ukrainienne à travers des artistes comme Tchoubynsky, Chevtchenko, Alla Horska ou Primatchenko, Gogol, Sonia Delaunay et des événements marquants de l’histoire ukrainienne comme Holodomor, Tchernobyl ou Maïdan.

Et nous comprenons d’autant mieux, la volonté du peuple Ukrainien de résister à l’envahisseur, la fierté pour son identité et pour son indépendance culturelle.
Une très belle histoire, une héroïne terriblement attachante et une découverte passionnante d’un petit peu de l’Histoire et de la culture ukrainienne.

Extrait : (début du livre)
La nuit était tombée sur l’Ukraine.
Comme à son habitude, K était assise au bord du lit, attendant que sa mère s’endorme. La jeune femme était revenue vivre dans l’appartement de son enfance, après la crise qui avait laissé sa mère infirme. Une fois que les traits de celle-ci se détendirent, que sa respiration devint paisible, qu’elle retrouva sur son visage cette lucidité que l’éveil lui ôtait, K sortit de la chambre et referma la porte avec douceur. Dans la cuisine, elle prépara un café et, pendant que l’eau chauffait, alluma une cigarette, appuyée contre la fenêtre. Son regard se perdit dans la ville où les réverbères diffusaient une lumière douceâtre.
Des images de l’invasion lui revinrent.
La sidération le jour même, la bascule d’un temps vers un autre, ouvert à d’effrayantes incertitudes, cette faculté déjà de percevoir qu’un point sans retour venait d’être franchi… Comment aurait-elle pu se dire qu’un passé, dont chacun possédait encore le souvenir, allait redevenir l’exacte réalité ? N’apprend-on donc rien des leçons de la guerre ?
Les premiers bombardements, les premiers tirs, les incendies, les murs des immeubles qui tombaient par morceaux, éclatant au sol comme des fruits trop mûrs à la fin de l’été, des fruits lourds de tout ce que l’être humain n’arrive pas à comprendre. Partout disséminés, des objets du quotidien qui ne retrouveraient jamais leur usage et qui dans la rue devenaient absurdes, piétinés par la foule qui courait se mettre à l’abri aux premières sirènes. Combien de visages pétrifiés, ahuris à jamais par ce monde plein de douleurs, combien de corps fallait-il jeter à la hâte au creux des fosses pour éviter les maladies et la prolifération des vermines, combien d’enfants aux yeux emplis de visions d’horreur qui ne s’endormaient qu’au matin, épuisés par un combat nocturne contre une fatigue au goût de mort ?
Et ces autres, là-bas, dans ces pays hors d’atteinte où le quotidien n’avait pas été saccagé : combien de temps fallait-il pour que nos voix leur parviennent ? Jusqu’où l’écho d’un appel aux armes devait-il aller ? Quel degré d’horreur devait-on atteindre pour qu’ils réagissent ?
Les jours passaient et personne ne venait, les gens restaient incrédules.
Au hasard des rues, K aperçut ce duo de soldats, le fusil en bandoulière. Ils avaient visiblement pour mission de décrocher des panneaux. Les suites de la guerre passaient aussi par ces corrections apparemment anodines : faire passer toute la signalétique dans la langue de l’envahisseur, bannir celle du pays. L’invasion n’était pas terminée qu’elle préparait déjà le temps d’après : vieille méthode romaine de débaptiser les lieux.

Déjà lu de la même auteure :

715TlZ+GONL A crier dans les ruines

L’immeuble de la rue Cavendish, tome 1 : Les manigances de Margaux – Caroline Kant

615q52udbeL Les Escales – avril 2022 – 297 pages

Quatrième de couverture :
Que se passe-t-il au 5e étage de l’immeuble de la rue Cavendish ? Margaux, la nouvelle voisine, est à peine installée qu’elle se retrouve à enquêter sur le couple qui vit au-dessus d’elle. Et tant pis si tout le monde pense qu’elle devient complètement folle !
Après une douloureuse rupture, Margaux, la vingtaine, s’installe dans l’appartement que lui prête son oncle, rue Cavendish. Proche des Buttes-Chaumont, l’immeuble ne manque pas d’animation : entre la concierge désagréable qui exige qu’on l’appelle Mme Nathalie, le vieux fou du 2e et l’insupportable gamine du 4e, Margaux trouve à peine le temps de se vautrer devant ses films d’horreur préférés !
Heureusement, elle peut compter sur ses autres voisins : Victoire, Charlotte et Markus répondent toujours présents pour débriefer autour d’un verre. Surtout quand Margaux rencontre le beau gosse de l’immeuble en face ! Mais tout se complique quand des bruits inquiétants s’échappent de l’appartement au-dessus : Margaux décide alors de mener l’enquête, au risque de se mettre elle-même en danger…

Auteure : Caroline Kant a longtemps vécu à Paris, rue Cavendish. Aujourd’hui, elle a quitté la ville, et partage son temps entre l’écriture et divers métiers.

Mon avis : (lu en novembre 2022)
Lorsque j’ai emprunté ce livre à la bibliothèque, je ne m’attendais pas à découvrir le portrait d’un immeuble parisien… Je pensais voyager à Londres ou aux États-Unis, le nom Cavendish m’ayant induit en erreur…
Après une rupture, Margaux vient d’emménager au quatrième étage d’un immeuble rue Cavendish, proche des Buttes Chaumont. Elle va faire la connaissance de tous ses voisins et en premier lieu de la concierge, Madame Nathalie et son horrible petit chien Elvis. Sur le palier d’en face de chez Margaux, vivent Charlotte, Alexandre et leurs deux enfants Lou et Gabriel, la petite Lou est assez curieuse et envahissante. Alphonse, un vieil homme qui perd totalement la tête et dont s’occupent à tour de rôle des gardes-malade habite au deuxième étage.  Ces vrais amis de l’immeuble sont au 2ème, Victoire, une belle et jeune musicienne très extravertie et au 5ème, Markus et Jérôme qui toujours prêts à lui venir en aide.
Enfin, il y a ses voisins de l’étage du dessus, le couple Marchand. La nuit, Margaux a plusieurs fois été réveillée par des bruits anormales à l’étage. Elle soupçonne donc Marc d’être violent contre sa femme Perla… 
Une lecture facile, sympathique et pleine d’humour sur la vie animée d’un immeuble parisien avec des personnages attachants ou parfois détestables…
Ce livre est le premier d’une série de six tomes !

Extrait : (début du livre)
La femme qui glisse sa tête par la porte entrebâillée de la loge retient par le collier un petit chien prêt à me sauter à la gorge. Pendant qu’il se débat en aboyant comme un fou, elle me scrute de haut en bas.
C’est pour quoi ?
Madame Ménard ? Enchantée, je suis Margaux Klein, la nouvelle locataire du quatrième. J’emménage dimanche.
Interdiction d’utiliser l’ascenseur.
L’ascenseur de l’immeuble, minuscule et poussiéreux, est si étroit que je serais bien incapable d’y faire entrer le moindre meuble.
Oh ! Elvis, tu vas te calmer ? s’énerve la gardienne en secouant la laisse de son roquet. Alors vous êtes la locataire de M. Fisher ?
Oui, je suis sa nièce.
Son visage se renfrogne un peu plus. Aurélien ne fait visiblement pas partie de ses propriétaires favoris. Elle ouvre grand sa porte et c’est à mon tour de la détailler. Cheveux blonds décolorés coiffés en un chignon bouffant, clips ronds et dorés aux oreilles, foulard – imitation ? – Hermès, la gardienne porte un chemisier blanc immaculé au col relevé, une jupe droite bleu marine, des collants noirs épais et des mocassins. On est dans le 19e arrondissement de Paris, ici, pas dans le 16e.
La rue Cavendish se trouve certes dans la partie chic du quartier, à côté de la mairie, et elle débouche sur le parc des ButtesChaumont ; mais ici, les habitants ont plutôt le look bobo que grand bourgeois. Ces dernières années, artistes, journalistes, cadres, enseignants, intermittents ont repeuplé le quartier, se mêlant peu à peu aux habitants traditionnels : personnes âgées modestes, familles nombreuses juives, immigrés du monde entier.
L’immeuble est tout près du parc. Il est en pierre de taille, mais comme tous ceux de l’arrondissement, il a été construit sur des carrières. Il a tendance à bouger, à se fissurer, à s’affaisser…
Mon oncle Aurélien m’a proposé de loger dans un appartement qui lui appartient. Il est veuf et n’a pas d’enfants. Il est comme un père pour moi, et aussi pour mon frère Romain. C’est lui qui s’est occupé de nous quand nos parents sont partis vivre aux ÉtatsUnis, surtout de moi qui n’avais que seize ans. Aujourd’hui, j’en ai vingthuit, et il vient encore une fois de voler à mon secours. Il s’est contenté de poser ses conditions : j’entretiens les lieux, je paie les charges et je retrouve ma joie de vivre. Mon oncle est comme ça : il est très généreux et il aime lancer des défis. Peutêtre à cause de sa propre histoire.

La pluie attendra – Carole Duplessy-Rousée

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71FFx0w60WL Éditions du 123 – février 2022 – 362 pages

Quatrième de couverture :
Sur la côte bretonne, deux familles frappées par une malédiction : malheur à celui qui se rapprochera du clan ennemi. Alors qu’un drame vient de toucher les deux patriarches, Florence, l’une des filles de la lignée Auray, fait son retour aux Pierres-Noires pour enquêter. Entre secrets familiaux et légendes celtiques, elle fera la lumière sur un passé trouble…
Florence Auray vit au Conquet et mène une existence simple et heureuse, partageant son temps entre ses activités de pigiste pour les journaux locaux et la photographie, une passion nourrie par les somptueux paysages côtiers de l’Iroise et l’île d’Ouessant où elle aime aller se ressourcer.
À quelques kilomètres dans les terres, ses deux sœurs travaillent à la ferme familiale et supportent la lourde charge d’un père handicapé, veuf, et d’une grand-mère vieillissante. Florence vient parfois leur prêter main forte, pas assez, cependant, au goût de Margot, sa sœur aînée. Une dispute éclate entre elles quand Florence évoque le flirt caché de Sissi, la cadette, avec Arnaud Kerhuel, leur plus proche voisin. La grand-mère Sidonie s’en mêle. Jamais une Auray n’épousera un Kerhuel ! L’accident qui a tué Louis, le père d’Arnaud, et cloué Charles Auray dans un fauteuil n’a-t-il pas servi de leçon ? Faut-il que la malédiction frappe encore les deux familles ? Une malédiction… Laquelle ? Intriguée, Florence fouille, interroge, se heurtant au silence de son entourage et aux menaces de Célestin, l’aîné des enfants Kerhuel. Mais, qu’importe le prix à payer, elle est prête à tout pour connaître la vérité…

Auteure : Géographe de formation, Carole Duplessy est professeur de lycée à Rouen. Présidente de la Société des auteurs de Normandie et du jury du Prix des romancières, elle a publié une quinzaine de romans, comédies féminines et sagas grand public. Au fil des années, elle a réussi à fidéliser toujours plus de lecteurs et connaît un succès croissant. Livre après livre, elle explore des univers différents avec beaucoup de justesse, donnant vie à des personnages qui nous emportent dans le tourbillon de la vie.

Mon avis : (lu en octobre 2022)
C’est l’histoire de deux familles voisines, les Auray et les Kerhuel. Les anciens de la famille racontent qu’une malédiction existe entre les deux familles… Comme suite à la terrible tempête qui a tué Louis Kerhuel et qui a rendu Charles Auray mutique dans un fauteuil roulant…
Après ce drame, Florence, l’une des filles de la famille Auray, revient plus souvent aux Pierres-Noires et veut comprendre ses histoires de querelles et de malédiction, auxquelles elle ne croit pas. Elle décide de s’intéresser au passé, en particulier à l’époque où sa mère a rencontré son père. Celle-ci est décédée en mettant au monde sa jeune sœur Sissi, Florence n’avait alors que six ans et Margot, l’aînée, 10 ans.
J’ai choisi de recevoir ce livre essentiellement parce que l’intrigue se passait en Bretagne, sur le côte du Finistère. Et je n’ai pas été déçue par les nombreuses descriptions des splendides paysages côtiers du Finistère et de l’île d’Ouessant que Florence arpente et photographie souvent pour son plaisir ou pour son travail de pigiste pour les journaux locaux. Le personnage de Florence est très attachant, elle est déterminée avec du caractère, elle ne lâchera rien avant de connaître la vérité.

Merci Babelio et les éditions du 123 pour ce roman palpitant, avec de nombreux rebondissements parfois inattendus autour des secrets de famille. 

Extrait : (début du livre)
Florence Auray contemplait ses pieds, se demandant pourquoi elle était là. « Parce que c’est ton devoir ! murmura une petite voix dans sa tête. Parce que tu connais cet homme depuis toujours et que tu veux partager le chagrin de sa famille. Parce que sa mort est indissociable des souffrances endurées par ton propre père. Elles sont issues du même drame. Un drame qui a changé ta vie pour toujours… »
Dans la chambre aux volets fermés et éclairée par quelques bougies, l’atmosphère était pesante. Florence releva la tête et appuya son dos au mur, espérant se détendre. Elle jeta un œil sur le côté. Margot et Sissi, ses sœurs, étaient immobiles, figées comme des statues. Ni l’une ni l’autre ne paraissaient trouver le temps long. Elles entouraient leur père Charles, recroquevillé dans son fauteuil roulant, et leur grand-mère Sidonie, assise sur une chaise parce qu’elle ne tenait pas longtemps debout. Près du lit, Anne Kerhuel, la femme du défunt, avait les mains jointes et marmonnait des prières.
À ses côtés, Arnaud, son fils cadet, essuyait de temps en temps une larme sur sa joue. Plus loin, Célestin, l’aîné, se tenait droit, impassible, presque sans expression. D’ailleurs, avait-il jamais manifesté un sentiment ? pensa Florence qui ne se souvenait pas de lui autrement que les mâchoires serrées. Il ne lui avait jamais adressé la parole. Elle ne savait même pas si elle l’avait déjà vu rire ou au moins sourire. Il avait toujours eu ce masque imperméable aux émotions qui ne donnait aucune envie de l’aborder, de lui parler. Gosse, il était déjà comme ça, et Florence ne l’avait jamais apprécié. Il avait bien des copains, des gars du village avec lesquels il traînait, mais elle n’avait jamais noué de lien avec eux. Sans doute était-elle trop jeune pour faire partie de la bande. Ils devaient être cinq ou six ans plus vieux qu’elle. Une éternité, lorsqu’on est adolescent…
Une bourrasque fit craquer la charpente, et Florence en profita pour bouger un peu. La tempête allait-elle souffler de nouveau ? La météo avait annoncé quelques coups de vent. Rien de comparable avec le déchaînement des éléments qui avaient ravagé la pointe bretonne un mois plus tôt et expliquait pourquoi ils se retrouvaient autour de la dépouille de Louis Kerhuel reposant dans des draps d’un blanc immaculé.

Petit bac 2022
(6) Verbe

Partie italienne – Antoine Choplin

61pHTjZgPNL Buchet Chastel – août 2022 – 176 pages

Quatrième de couverture :
Gaspar est un artiste reconnu et sollicité. Pourtant, en ce début de printemps, il ne rêve que de quitter Paris et s’installer Campo de’Fiori, à Rome. Là, à une terrasse de café, devant un jeu d’échecs, il joue contre des amateurs de passage et savoure la beauté des jours. Un matin, une femme s’installe à sa table pour une partie. Elle s’avère être une adversaire redoutable et gagne très vite. Elle s’appelle Marya, vient de Hongrie. L’histoire entre eux naît sur l’échiquier, avant de se déployer ailleurs, singulière et douce. Partie italienne, nouveau roman d’Antoine Choplin, ne défend aucune cause, ne prend aucun parti, excepté celui de la puissance de la Mémoire.

Auteur : Antoine Choplin est l’auteur de Radeau, du Héron de Guernica, de Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar et de La Nuit tombée (prix France Télévisions 2012).

Mon avis : (lu en octobre 2022)
Gaspar est un artiste parisien reconnu. Sous le prétexte de préparer une conférence, il s’est enfui à Rome avec son échiquier. N’ayant pas cœur à travailler, il flâne dans les rues de la ville puis s’installe avec son jeu d’échecs à la terrasse d’un café-restaurant situé sur la place du Campo dei Fiori. A l’ombre d’une statue de Giordano Bruno, dominicain savant et philosophe, brûlé comme hérétique en 1600 sur cette même place, Gaspar joue des parties avec ceux qui veulent. Un jour, Marya, une jeune hongroise talentueuse, s’installe devant Gaspar et après une partie acharnée, elle est la gagnante, s’ensuive deux autres parties avant qu’elle ne disparaisse… Bien sûr, Gaspar et Marya se reverront et nous en apprendrons un peu plus sur les deux personnages principaux de cette jolie histoire. Marya est œnologue, elle parle avec beaucoup de poésie du vin. Et comme Gaspar, nous découvrons la terrible histoire du grand-père de Marya qui est à l’origine de son talent pour les échecs.
L’écriture d’Antoine Choplin est à simple, juste, sans un mot de trop.
Il est question d’art, d’échecs, de la mémoire et d’amour.

Je ne connais pas Rome, mais à la lecture il m’a semblé accompagner Marya et Gaspar dans leurs promenades dans les ruelles de la ville…

Extrait :
Sur l’échiquier finement marqueté, les pièces projettent leurs ombres élégantes. Avec nonchalance, l’index de l’homme qui s’est assis en face de moi glisse un instant sur le plateau pour épouser les contours de deux ou trois d’entre elles. Et puis, après un regard vers moi, il pousse son pion en e4.

Le soleil vient de se hisser au-dessus des toits vermillon du Campo de’Fiori. En moins de deux, il a jeté sur la place son sortilège printanier, comme une poudre.
Il fait bon.
Alentour, installés sous de vastes parasols, les marchands ambulants ont commencé à élever la voix pour attirer les passants ou seulement plaisanter entre eux.
Je suis attablé sur la terrasse du restaurant Virgilio, avec mon jeu d’échecs et l’aval du patron, un petit gars tout rond aux cheveux noirs et gominés, qui a hésité un instant avant de trouver l’idée plutôt amusante. Je n’aurais qu’à me plier, le cas échéant, aux nécessités du service, voilà tout.
Mon téléphone vibre dans ma poche. C’est Amandine, elle doit vouloir prendre de mes nouvelles, est-ce que j’ai fait bon voyage, est-ce que l’hôtel – celui qu’elle a réservé pour moi depuis Paris – est correct, comment est la météo à Rome. J’ignore son appel.
Ça fait quelques jours que j’aspire à cet instant-là. Libre et tranquille, sous le ciel italien de mai, loin des sollicitations, des figures d’apparat et des tensions de ces derniers temps. Avec, comme seule préoccupation, de belles parties à disputer contre des inconnus de passage. Avec, entre nous, rien d’autre que le langage universel du jeu, son lexique partagé, simple et profond, honnête.
On y est.
Sans pouvoir m’empêcher de sourire, j’engage une défense sicilienne.
Pion en c5, donc.

Quelques badauds ralentissent le pas, s’arrêtent un moment pour regarder la partie. Certains commentent la position en chuchotant, la bouche collée à l’oreille de leur voisin. Parfois, je lève furtivement les yeux vers eux, sans vraiment leur porter attention. À quelques mètres, en nous fixant, un marchand de fruits et légumes ironise à voix haute et avec bienveillance sur ceux qui ont la chance d’avoir un cerveau et ceux, dans son genre à lui, qui sont bien obligés de se débrouiller sans.

Déjà lu du même auteur :

le_h_ron_de_guernica Le héron de Guernica 5600 La nuit tombée

cour_nord Cour Nord choplin_radeau Radeau 98602965 Les gouffres
61tryRi2mhL Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar

51N7jdr-0eL Partiellement nuageux

L’heure des oiseaux – Maud Simonnot

610yaRtc9gL Éditions de l’Observatoire – août 2022 – 158 pages

Quatrième de couverture :
Île de Jersey, 1959. Pour survivre à la cruauté et à la tristesse de l’orphelinat, Lily puise tout son courage dans le chant des oiseaux, l’étrange amitié partagée avec un ermite du fond des bois et l’amour inconditionnel qui la lie au Petit. Soixante ans plus tard, une jeune femme se rend à Jersey afin d’enquêter sur le passé de son père. Les îliens éludent les questions que pose cette étrangère sur la sordide affaire qui a secoué le paradis marin. Derrière ce décor de rêve pour surfeurs et botanistes se dévoilent enfin les drames tenus si longtemps secrets.

Auteure : Maud Simonnot a passé sa jeunesse dans le Morvan et plusieurs années en Norvège. Sa biographie de Robert McAlmon, La Nuit pour adresse (2017) a reçu le prix Larbaud et a été finaliste du prix Médicis essai. L’enfant céleste (2020) a été dans la sélection Goncourt 2020, finaliste du Goncourt des lycéens et choix Goncourt de l’Italie. 

Mon avis : (lu en septembre 2022)
Dans ce roman inspiré de faits réels autour de l’orphelinat de la honte de l’Île de Jersey, un scandale qui a éclaté en 2008 : des témoignages de sévices et de maltraitances d’enfants des années 1950 jusqu’à la fermeture de l’établissement en 1986. Dans cette histoire, cette ambiance malsaine est simplement suggérée.
En alternance, l’auteure nous raconte l’histoire de Lily pensionnaire en 1959 qui pour survivre au quotidien difficile de l’orphelinat, s’échappe en douce dans la nature apaisante de l’île avec le chant des oiseaux, les fleurs, les coquillages, la mer, le ciel…
Soixante ans plus tard, la narratrice est sur l’Île pour enquêter sur le passé de son père, qui a été à l’orphelinat alors qu’il avait 5 ans… Durant toutes ces années, il avait effacé cet épisode de vie de sa mémoire et alors que les témoignages sont apparu dans la presse que des morceaux de souvenirs ont refait surface…
Les Îliens sont des taiseux, cette mauvaise publicité faite à l’Île de Jersey, surnommée également “l’île aux fleurs” les irritent et la narratrice va devoir rencontrer les bonnes personnes pour avoir quelques réponses à ses interrogations.
C’est un roman où la poésie de la nature contraste avec la méchanceté et la cruauté des hommes.
J’ai beaucoup aimé.

Extrait : (début du livre)
La buanderie est une étuve décrépie, entourée de longs bancs et de hublots sales par lesquels même les jours radieux ne filtre qu’une grisaille diffuse, mais c’est la pièce préférée de Lily. Car ici on l’oublie parfois pendant des heures à la tâche, ici la fillette est enfin tranquille.

Cachée derrière une pile de linge, elle aperçoit dans l’encadrement de la porte l’intendante et le surveillant en chef en train de s’embrasser. Si la jeune femme blonde a un visage disgracieux, le surveillant est bien plus repoussant avec ses manières grossières et l’éclair mauvais qui anime son regard. Lily, comme tous les enfants de l’orphelinat, le déteste et le craint.

D’abord surprise par cette scène inattendue, la fillette sourit. Tant que ces deux-là s’occuperont de leurs affaires, ils ne seront pas derrière elle.

Le jour où je suis arrivée sur l’île, il neigeait.
J’avais rêvé d’azur, de voiliers et de soleils couchants qui brûlent en silence, j’ai débarqué en pleine tempête dans un endroit où personne ne m’attendait.

Par facilité j’avais choisi un vieil hôtel dans un port du sud de l’île, près de la capitale, Saint-Hélier, à quelques kilomètres du lieu des crimes. Comme tous les villages bordant cette côte, celui-ci était bâti au creux d’une baie abritée des tempêtes. Mon guide précisait : « une superbe baie dessinée par des chaos de roches se perdant dans le bleu intense de la Manche ».
D’ordinaire le soir on pouvait voir, ajouta le patron de l’hôtel, le demi-cercle scintillant d’une guirlande qui ourlait la côte sur des kilomètres. J’étais prête à croire le guide et cet homme enthousiaste mais ce jour-là on ne distinguait pas son chien au bout de la laisse, et tout était d’un blanc triste, le ciel comme la mer.

Petit bac 2022
(6) Animal

Les narcisses blancs – Sylvie Wojcik

 Arléa – septembre 2021 – 101 pages

Quatrième de couverture :
Jeanne et Gaëlle se rencontrent par hasard, un soir d’orage et de tempête, dans un gîte d’étape sur les sentiers de Compostelle. Spontanément, elles prennent la route ensemble. Très vite, elles quitteront ce chemin de randonnée bien tracé pour un autre chemin, au cœur de l’Aubrac, de ses pâturages et de ses champs de narcisses. Ce chemin dans un milieu à la fois dur et enchanteur les ramènera chacune à son histoire, son passé, sa raison de vivre. Elles ne sont pas là pour les mêmes raisons, mais au bout de leur quête, c’est pourtant le même besoin de lumière et de paix qui les fait avancer. Tout semble les opposer, une différence d’âge, d’éducation, de milieu social, mais, de ces différences, naîtront une grande proximité, une force qui les nourrira l’une et l’autre.
Roman sur le dépassement de soi, sur la puissance des rencontres et sur le grandiose d’une nature sublimée, Les Narcisses blancs nous embarque avec grâce au cœur de cette région magnifique et sauvage qu’est l’Aubrac.

Auteure : Sylvie Wojcik vit à Strasbourg où elle est traductrice. Son premier roman, Le Chemin de Santa Lucia, a été publié en 2020.

Mon avis : (lu en août 2022)
Un soir d’orage, Gaëlle et Jeanne se rencontrent par hasard dans un gîte d’étape sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle. Tout semble les opposer, Gaëlle est jeune, elle vient d’un squat et elle se méfie de tout comme un petit animal sauvage. Jeanne est âgée, ancienne infirmière, elle est sociable mais garde une part de mystère.  La rencontre est belle et après la soirée au gîte, elles décident de continuer la route ensemble même si elles ne marchent pas au même rythme, elles se retrouvent en soirée. Elles vont même décider de quitter le chemin officiel pour une nouvelle direction et marcher à travers l’Aubrac.
Les deux femmes cheminent, en quête d’elles-mêmes, et au fil du livre, nous découvrons la personnalité de chacune, leur parcours personnel.
Voilà un petit livre plein d’émotion, de pudeur, de vérité avec deux personnages extrêmement attachants.

Extrait : (début du livre)
Depuis qu’elle avait trouvé ce magazine un soir d’errance dans le dernier tram, Gaëlle élaborait son plan. Elle quitterait Ludo, leur squat de la ruelle aux pinsons et leurs rêves qui s’épuisaient sur un bout de trottoir, pour suivre le tracé rouge de la carte, de point en point. Des noms qui ne lui disaient rien mais qu’elle récitait tout bas comme un poème prenant peu à peu corps avec elle.

Elle gardait précieusement sur elle quelques billets de banque qu’elle s’était juré de ne pas partager. De quoi acheter un aller simple en seconde classe et un peu plus encore. C’était l’argent volé l’hiver dernier à la petite vieille de la maison d’en face, sans remords parce qu’elle la trouvait laide, parce qu’elle la trouvait vieille et parce que les vieux, de toute façon, elle ne les aimait pas.
À l’aube d’un matin d’avril, dans la villa abandonnée, Gaëlle ouvrit son duvet et enjamba les corps endormis à même le sol. Dehors, le nez au vent, les cheveux ramenés en boule sous sa casquette, elle zigzaguait dans les herbes folles le long de la voie ferrée. Elle avait accroché, sur le rabat de son sac à dos, une coquille trouvée dans une poubelle et lavée dans l’eau du canal. Sur le quai, l’autorail de six heures, emmitouflé dans la brume, attendait.

Petit bac 2022
(6) Couleur

Une femme en contre-jour – Gaëlle Josse

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Les Éditions Noir Sur Blanc – mars 2019 – 153 pages

J’ai Lu – août 2020 – 160 pages

Quatrième de couverture :
« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos. Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille. Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meubles de la banlieue de Chicago. Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste. Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique. L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts. Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. »

Auteure : Gaëlle Josse est l’auteure des Heures silencieuses, Nos vies désaccordées (prix Alain-Fournier 2013), Noces de neige et Le dernier gardien d’Ellis Island, qui a reçu le prix de littérature de l’Union européenne en 2015 et qui a été traduit dans une dizaine de langues.

Mon avis : (lu en mai 2022)
Cela fait longtemps que je voulais lire ce livre racontant l’histoire de Vivian Maier, cette artiste découverte par hasard… J’avais entendu parler de cette « photographe de rues » autodidacte découverte après sa mort mais je m’y suis vraiment intéressée après avoir vu sur Arte, le film documentaire « À la recherche de Vivian Maier ».
Dans ce récit chronologique, Gaëlle Josse rend hommage à cette artiste pleine de mystère. Elle fait revivre Vivian Maier dans une biographie fidèle mais sobre. Elle revient sur sa jeunesse, ses origines françaises, ses allers-retours entre l’Europe et l’Amérique, sa famille défaillante… Puis ne quittant jamais son appareil-photo, Vivian devient bonne d’enfants. Elle a laissé des milliers de photographies, essentiellement en noir et blanc, dont beaucoup n’avaient jamais été développées. Des clichés pris sur le vif dans les rues de Chicago et New York qui témoignent de l’Amérique d’après-guerre.
Sa personnalité est déroutante, complexe, elle a mené une vie de solitude et de pauvreté. Elle a toujours voulu rester discrète, invisible et n’a jamais cherché à montrer son travail à quiconque et pourtant elle a réalisé une multitude d’autoportraits.
Dans un style sensible et élégant, l’auteure réussit à faire revivre cette femme et son histoire de manière vivante et crédible. Il restera pourtant à jamais de nombreuses interrogations sur cette artiste unique.
En bonus, je vous encourage à aller voir le site des photographies originales de Vivian Maier et mon billet sur la BD de Paulina Spucches, Vivian Maier à la surface d’un miroir.

Extrait : (début du livre)

Chicago, Rogers Park, décembre 2008

Sous le ciel blanc de ces derniers jours de décembre, les goélands argentés et les canards cisaillent l’air en piaillant au-dessus du lac Michigan gelé. Une femme âgée, très âgée, les suit du regard. Elle est sortie malgré le froid, malgré la neige qui enserre la ville dans son emprise depuis de longues semaines. Elle est venue s’asseoir, comme chaque jour, sur ce banc, son banc, face au lac. Pas trop longtemps, impossible de rester immobile par un tel froid. Ses pensées sont emmêlées, agitées comme le vol des oiseaux au-dessus du lac gelé qui cherchent des eaux encore libres de glace. Ce lac, comme une mer. On ne voit pas l’autre rive. Et si c’était la mer ? Peut-être le souvenir de quelques bateaux lui revient-il fugitivement en mémoire. Mais comment savoir, car tout vacille.
La scène ressemble à une photo qu’elle aurait pu prendre. Composition parfaite. Le banc, avec ces deux arbres nus, de chaque côté, au garde-à-vous, figés dans l’engourdissement de l’hiver. Les lignes de fuite du lac en arrière-plan. Et cette vieille femme sur ce banc, dans son manteau informe, avec ses chaussures au cuir râpé, ce chapeau de feutre abîmé par trop de pluies, trop de saisons. À côté d’elle, une boîte de conserve, ouverte. La scène semble avoir été créée pour elle, en noir et blanc.
Cette photo-là, elle ne la prendra pas. Elle n’en prend plus depuis longtemps. Où sont-ils, que sont-ils devenus, d’ailleurs, tous ces clichés pris chaque jour pendant ces dizaines d’années, par milliers, par dizaines de milliers ? Elle n’en a pas vu beaucoup. Tout dort dans des boîtes, des cartons, des valises, au fond d’un garde-meuble qu’elle ne peut plus payer depuis des années, dont elle a oublié l’adresse. Tout a-t-il été jeté, vendu ? C’est sans importance, maintenant. C’est le passé. Un temps d’avant dont quelques fragments épars surnagent peut-être dans l’océan enténébré d’une mémoire oscillante, fugitivement embrasés, par instants, comme sous le faisceau d’un phare à éclats. Ses doigts raides, engourdis, ne presseront plus jamais le déclencheur, ses yeux fatigués ne feront plus la mise au point, il ne chercheront plus le cadrage, la composition, l’éclairage, le sujet, le détail, l’instant parfait qu’il faut saisir avant qu’il ne disparaisse.
Elle est lasse, transie, malgré cette envie qu’elle garde intacte d’être dehors, toujours, et d’aller devant elle. Plus de cinquante ans qu’elle vit ici. Avant, ce fut New York. Bien avant. Le froid, l’hiver, la neige, la glace, les ciels blancs, et les étés brûlants, dans leur éternel retour.

Petit bac 2022
(5) Famille

Déjà lu du même auteure :

Nos_vies_d_saccord_es Nos vies désaccordées

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi – Camille Andrea

Lu en partenariat avec Masse Critique

71SGj1tSblL Plon – mai 2022 – 224 pages

Quatrième de couverture :
Noah D’Amico, dix ans, s’est donné comme objectif de devenir le premier enfant métis président des États-Unis. Quatre secondes et cinquante centièmes, voilà le temps dont il dispose pour convaincre chaque personne de son voisinage. Peu mais suffisant pour un certain Jacob Stern, vieil homme de soixante-quinze ans, impressionné par ce jeune orateur.
C’est ainsi que Noah entre dans la vie de Jacob, avec la force d’une tempête, l’abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre qui changera tout et de laquelle naîtra la plus improbable des amitiés. Mais les gens ne sont pas toujours ce que l’on croit. Chaque être humain a sa part d’ombre. Jacob ne le sait que trop bien, Noah, lui, le saura bientôt.

Auteur(e) : Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache un(e) écrivain(e) français(e) bien connu(e) du grand public mais dont nous ignorons tous l’identité, de ses lecteurs à ses éditeurs. Son premier roman, Le Sourire contagieux des croissants au beurre (2020), a été un véritable succès.

Mon avis : (lu en juin 2022)
Noah, 10 ans, est un jeune garçon métis, très grande mature qui souhaite devenir Président des États-Unis. Il a bien réfléchi à son projet et il a des solutions pour de nombreux problèmes qui se posent sur la Terre : comment réduire la faim dans le monde, augmenter la surface des terres habitables en prenant sur la mer, ou obliger les politiques à écouter les enfants… Ne voulant pas attendre d’avoir l’âge pour présenter sa candidature, Noah décide de faire signer à son voisinage une pétition.
Un mardi, il frappe à la porte de Jacob Stern, 75ans, qui vit seul depuis la mort de sa femme et qui perd la mémoire. Content d’avoir de la compagnie, Jacob accueille Noah et lui offre un verre de lait et un donut au chocolat. Avant de signer la pétition, Jacob veut connaître en détail le programme du petit garçon, il est sûr ainsi que ce dernier reviendra le voir…
La maman de Noah est morte, son père tient une pizzéria où il travaille beaucoup et il a peu de temps pour s’occuper de son fils dont les idées bizarres le dépassent.
Pour éviter d’oublier sa vie passée et surtout les moments avec sa femme, Jacob note tous ses souvenirs dans des carnets.
La première partie de ce livre commence comme un roman qui fait du bien avec de l’humour, de l’émotion. Le petit garçon et le vieil homme sont très attachants et leur relation belle à voir.
Mais dans la seconde partie, il y a un retournement brutal… qui donne au roman une orientation loin d’être légère. Et pour la troisième partie, elle nous propulse dans le futur, vingt-cinq ans après…
J’ai beaucoup aimé la première partie (133 pages) mais pour les parties deux (40 pages) et trois (40 pages) mes sentiments sont partagés…
J’ai trouvé également gênant la manière dont Jacob raconte à Noah certaines événements dramatiques de sa vie autour de la Shoah… Noah n’a que 10 ans !

Merci Babelio et les éditions Plon pour cette rencontre avec Noah et Jacob.

Extrait : (début du livre)
Août 1992
— Merci, dit Noah lorsque la gigantesque porte s’ouvrit devant lui, en employant le même mot qu’il avait prononcé lorsque la gigantesque porte de chacune des cinq maisons de l’allée auxquelles il avait frappé auparavant s’était ouverte.
Telle était la stratégie qu’il avait mise au point après avoir passé la journée précédente à se prendre des portes en bois, en métal, blindées, en verre, en grillage de cage à poules, de toutes sortes, en pleine figure à peine son « bonjour » prononcé. C’était une évidence, de par son âge, on le prenait pour un élève d’une école du coin et on s’attendait à ce qu’il sorte de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui ou un paquet de coupons de tombola multicolores, pour pouvoir payer à sa classe un voyage de fin d’année en Californie ou en Floride, et aller voir les dauphins, animaux que l’on apercevait rarement dans le coin, en plein cœur du Tennessee.
Enfin, cela, c’était dans le meilleur des cas. Car le petit garçon était noir, et dans ce quartier résidentiel, les gens n’avaient pas l’habitude de voir des petits garçons noirs sonner à leur porte. Et dans ce quartier, les gens n’étaient pas curieux de savoir si ce petit garçon noir sortirait de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui, des coupons de tombola ou un pistolet automatique pour les braquer. Dans ce quartier, on ne semblait guère aimer les tombolas, ni les calendriers, et encore moins les pistolets automatiques. Ou tout simplement les enfants qui se payaient des voyages de fin d’année en Californie ou en Floride avec l’argent d’une tombola à laquelle on ne gagnerait (si jamais l’on gagnait) qu’une brosse à dents électrique, un porte-clefs ou deux verres gratuits de cet infect punch que la directrice de l’école aurait sûrement concocté pour l’occasion, dans la bassine où elle avait l’habitude de prendre des bains de pieds ou de tremper ses varices.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Celle que l’on se faisait de ce petit garçon, malgré son costume et sa cravate, malgré ses cheveux bien peignés en boule et ses airs de bonne famille, ne devait pas être des meilleures, car c’était à peu près le temps que les gens mettaient à lui claquer la porte au nez. Quatre secondes et cinquante centièmes. Noah avait compté dans sa tête. Même si les centièmes de seconde, ce n’était pas très pratique à compter dans une tête de petit garçon. Quatre secondes et cinquante centièmes, c’était juste le temps de faire un beau sourire, juste le temps que les muscles zygomatiques majeurs et mineurs s’activent, et puis les gens refermaient amicalement cette maudite porte en accompagnant le geste de formules diverses, polies, mais toujours humiliantes. « Désolé mon garçon, mais je n’ai pas de monnaie », « Cela ne m’intéresse pas », « J’ai déjà donné ». On le refoulait comme un vulgaire marchand de tapis. Si seulement on lui avait laissé une petite chance de s’exprimer, il aurait pu expliquer qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il ne voulait rien vendre. Il aurait pu expliquer que ce n’était pas lui qui avait besoin d’eux. Mais eux qui avaient besoin de lui. Car il allait bientôt devenir leur président. Le président des États-Unis.

Petit bac 2022
(4) Verbe

Saint Jacques – Bénédicte Belpois

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – mai 2022 – 192 pages

Gallimard – avril 2021 – 160 pages

Quatrième de couverture :
« On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaître, on devine juste, une fois qu’on les a rencontrées, qu’on ne pourra plus jamais vivre sans elles. »
À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée et chargée de secrets, au pied des Cévennes. D’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’y installer et de la restaurer. C’est ainsi qu’elle rencontre Jacques, un charpentier de la région. Son attachement naissant pour lui réveille chez Paloma, qui n’attendait plus rien de l’existence, bien des fragilités et des espoirs.

Auteure : Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire son premier roman, Suiza (2019), récompensé par le prix Marcel Aymé et le prix des lecteurs de la Ville de Brive.

Mon avis : (lu en mai 2022)
Paloma a toujours eu une relation difficile avec sa mère et depuis longtemps avait coupé les ponts avec elle, ne l’appelant plus que Camille. Lorsque Françoise, sa sœur, lui annonce « Maman est morte. », Paloma ne ressent rien. Pourtant, elle accepte de venir aux obsèques à Sète. A l’ouverture du testament chez le notaire, Paloma découvre qu’elle hérite d’une maison abandonnée dans les Cévennes et d’un cahier à lire là-bas pour avoir les réponses à ses questions… Dans un premier temps, Paloma est bien décidée à vendre cette maison, mais par curiosité, elle décide d’aller la voir avant de remonter sur Paris.
Paloma est d’abord subjuguée par les lieux, la vue dégagée sur les montagnes, le ciel, la lumière éblouissante de la fin d’automne et le silence apaisant de la nature… Mais c’est un petit calendrier, accroché au-dessus de l’évier de la cuisine qui décide définitivement Paloma de garder la maison, de la remettre en état et de s’y installer. Infirmière, elle trouve facilement du travail dans ce village isolé et va nouer des liens avec Rose, sa voisine, avec Philippe le médecin et rencontrer Jacques, un artisan de la région. Le cahier va révéler un secret de famille à Paloma et au lecteur…
Un roman sincère, apaisant et plein de douceur, avec des personnages simples et attachants sans oublier la présence de la nature et des Cévennes que j’ai très envie d’aller découvrir.

Merci aux éditions Folio pour cette jolie escapade.

Extrait : (début du livre)
Françoise m’a appelée, je ne me souvenais plus qu’elle avait mon numéro. Elle a dit simplement : « Maman est morte. » Elle voulait que je vienne, au moins ça. Elle s’occupait de tout, mais il y avait le notaire, je ne pouvais pas y échapper. J’ai raccroché. Je me suis répété : « Camille est morte » plusieurs fois. Cela ne changeait rien, ça ne me faisait pas mal comme cela aurait dû. Elle était morte depuis longtemps pour moi.
J’ai réveillé Pimpon, je me suis assise sur le bord de son lit et j’ai annoncé abruptement comme Françoise : « Camille est morte », sans même lui dire bonjour. Elle m’a pris la main, encore à moitié endormie et m’a juste demandé : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Je ne savais pas vraiment. Il fallait que j’y aille, bien sûr, pas moyen de déroger. Je devais prendre quelques jours de congé et descendre m’occuper de tout ça, nous le savions toutes les deux.
« Je ne peux pas venir, maman, mes partiels commencent demain.
— Ça ira, ne t’inquiète pas, chérie. »
J’ai appelé ma surveillante. Pour une fois, elle a été compréhensive, le décès d’une mère tout de même, c’était un motif sérieux d’absence, pas une gastro-entérite. En reposant le combiné je me suis demandé qui allait s’y coller à ma place : le service était plein et nous étions en sous-effectif chronique.

Petit bac 2022
(4) Prénom