Saint Jacques – Bénédicte Belpois

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – mai 2022 – 192 pages

Gallimard – avril 2021 – 160 pages

Quatrième de couverture :
« On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaître, on devine juste, une fois qu’on les a rencontrées, qu’on ne pourra plus jamais vivre sans elles. »
À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée et chargée de secrets, au pied des Cévennes. D’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’y installer et de la restaurer. C’est ainsi qu’elle rencontre Jacques, un charpentier de la région. Son attachement naissant pour lui réveille chez Paloma, qui n’attendait plus rien de l’existence, bien des fragilités et des espoirs.

Auteure : Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire son premier roman, Suiza (2019), récompensé par le prix Marcel Aymé et le prix des lecteurs de la Ville de Brive.

Mon avis : (lu en mai 2022)
Paloma a toujours eu une relation difficile avec sa mère et depuis longtemps avait coupé les ponts avec elle, ne l’appelant plus que Camille. Lorsque Françoise, sa sœur, lui annonce « Maman est morte. », Paloma ne ressent rien. Pourtant, elle accepte de venir aux obsèques à Sète. A l’ouverture du testament chez le notaire, Paloma découvre qu’elle hérite d’une maison abandonnée dans les Cévennes et d’un cahier à lire là-bas pour avoir les réponses à ses questions… Dans un premier temps, Paloma est bien décidée à vendre cette maison, mais par curiosité, elle décide d’aller la voir avant de remonter sur Paris.
Paloma est d’abord subjuguée par les lieux, la vue dégagée sur les montagnes, le ciel, la lumière éblouissante de la fin d’automne et le silence apaisant de la nature… Mais c’est un petit calendrier, accroché au-dessus de l’évier de la cuisine qui décide définitivement Paloma de garder la maison, de la remettre en état et de s’y installer. Infirmière, elle trouve facilement du travail dans ce village isolé et va nouer des liens avec Rose, sa voisine, avec Philippe le médecin et rencontrer Jacques, un artisan de la région. Le cahier va révéler un secret de famille à Paloma et au lecteur…
Un roman sincère, apaisant et plein de douceur, avec des personnages simples et attachants sans oublier la présence de la nature et des Cévennes que j’ai très envie d’aller découvrir.

Merci aux éditions Folio pour cette jolie escapade.

Extrait : (début du livre)
Françoise m’a appelée, je ne me souvenais plus qu’elle avait mon numéro. Elle a dit simplement : « Maman est morte. » Elle voulait que je vienne, au moins ça. Elle s’occupait de tout, mais il y avait le notaire, je ne pouvais pas y échapper. J’ai raccroché. Je me suis répété : « Camille est morte » plusieurs fois. Cela ne changeait rien, ça ne me faisait pas mal comme cela aurait dû. Elle était morte depuis longtemps pour moi.
J’ai réveillé Pimpon, je me suis assise sur le bord de son lit et j’ai annoncé abruptement comme Françoise : « Camille est morte », sans même lui dire bonjour. Elle m’a pris la main, encore à moitié endormie et m’a juste demandé : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Je ne savais pas vraiment. Il fallait que j’y aille, bien sûr, pas moyen de déroger. Je devais prendre quelques jours de congé et descendre m’occuper de tout ça, nous le savions toutes les deux.
« Je ne peux pas venir, maman, mes partiels commencent demain.
— Ça ira, ne t’inquiète pas, chérie. »
J’ai appelé ma surveillante. Pour une fois, elle a été compréhensive, le décès d’une mère tout de même, c’était un motif sérieux d’absence, pas une gastro-entérite. En reposant le combiné je me suis demandé qui allait s’y coller à ma place : le service était plein et nous étions en sous-effectif chronique.

Petit bac 2022
(4) Prénom

Café sans filtre – Jean-Philippe Blondel

71if5Gl9vTL Iconoclaste – avril 2022 – 283 pages

Quatrième de couverture :
Après des semaines de confinement, le Tom’s rouvre ses portes.
Ils sont tous là : Jocelyne, l’ancienne propriétaire du café, partie à la retraite mais qui n’arrive
pas à quitter les lieux, José, le serveur qui rêve d’ailleurs, et Fabrice, le nouveau patron.
Les clients passent, déposant sur les tables des rires et des confidences. Des vies se nouent et se dénouent. Assise au fond de la salle, Chloé observe, carnet et crayon en main.
Croquant ce petit théâtre du quotidien, Jean-Philippe Blondel signe une merveille de roman, plein d’humanité, qu’on referme le cœur léger et le sourire aux lèvres.

Auteur : Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais dans un lycée près de Troyes. En parallèle de son œuvre jeunesse, il est auteur en littérature générale. Il signe Blog, Un endroit pour vivre, Au rebond, (Re)play ! Brise glace, Double jeu, La Coloc, Le Groupe et Dancers, Le Baby-sitter, G229 (prix Virgin – Version femina), Et rester vivant et 06H41.

Mon avis : (lu en mai 2022)
Ce roman raconte une journée dans le huis clos d’un café d’une petite ville de province. Nous sommes en juillet 2021, c’est le temps de la réouverture des bars et restaurants après plusieurs mois d’arrêt… Finis les confinements et les couvre-feux, il y a encore une jauge et un cahier de rappel…
Tour à tour, chaque personnage entre en scène, avec leurs pensées du présent, leurs anecdotes du passé et parfois leurs espoirs pour la vie d’après. Le café, le « Tom’s » est à la fois un lieu public et un endroit plus intimiste propice à la confidence.
Chloé, 31 ans, assise seule au fond de la salle avec un crayon et un carnet de croquis, elle observe sans bouger tout ce qui se passe. Fabrice, le jeune patron et son ami d’enfance José, le serveur. Jocelyne, l’ancienne propriétaire. Pierre, Thibault, Guillaume et Françoise, le fils et la mère, Manon : les clients de passage… 
Au fil des chapitres chacun d’entre eux va se dévoiler plus ou moins. Les personnages sont attachants, finement observés. Jean-Philippe Blondel nous raconte avec simplicité, justesse et humanité le quotidien de gens ordinaires au destin ordinaire.
Voilà un roman choral qui se lit facilement et qui fait du bien. 

Extrait : (début du livre)
Chloé Fournier, 31 ans – table n° 8 (salle du fond, à gauche, baie vitrée)
Je suis un parasite.
C’est exactement ce que José, le serveur, doit penser. Il fait claquer sa serviette sur son épaule et pousse des soupirs excédés, mais il n’a pas encore menacé de me jeter dehors. Honnêtement, ce serait ridicule : depuis que j’ai trouvé refuge ici, la salle n’a jamais été qu’à moitié pleine.
Les clients reviennent à l’intérieur, oui, mais avec méfiance. Ils tiennent leur masque à portée de main et le touchent nerveusement. La jauge sanitaire est tombée et on peut se réunir à douze ou à quinze si cela nous chante. Le souci, c’est qu’on évoque beaucoup ce nouveau variant à qui l’on a donné une lettre grecque mais qui évoque quand même l’Inde, les éléphants majestueux, Bollywood et les villes surpeuplées.
Sur la terrasse, en revanche, c’est souvent bondé. On a compris qu’on ne risquait presque rien à l’air libre, que les gouttelettes s’envolaient au gré du vent et qu’elles n’allaient pas contaminer nos épidermes. Elles sont déconfinées, elles aussi, et immatérielles. Pourtant, les rires et les éclats de voix sont encore discrets. La faute à un début d’été maussade, des cieux menaçants, des orages diluviens. À la sortie du tunnel, aussi. On plisse les yeux. On tâte la clarté du jour. Les différents couvre-feux nous ont habitués à nous comporter en souris domestiques. Nous trottinons chez nous la nuit, sans pointer notre museau à l’extérieur.
C’est pareil pour les conversations. Elles sont souvent mezza voce, de peur de réveiller les démons de Wuhan ou d’ailleurs. Du bout des lèvres, on ose prononcer le mot « vacances » mais on l’accompagne d’une moue qui signifie que, comme l’an dernier, ce ne seront pas des congés habituels. On attend de voir. On attend tous de voir.
Sauf moi.
Assise sur ma banquette en skaï, je n’attends rien. J’observe. La façon dont les hommes et les femmes se comportent. Ceux qui s’accueillaient à bras ouverts se touchent maintenant l’épaule ou le biceps, osent parfois laisser s’attarder une main sur la peau de l’autre, puis retirent furtivement leurs doigts et cherchent mentalement où ils ont bien pu fourrer leur bouteille de gel hydroalcoolique.

Déjà lu du même auteur :

juke_box Juke Box  au_rebond Au rebond

le_baby_sitter Le Baby-sitter G229 G229  blog Blog

5317 Et rester vivant replay (Re)play  brise_glace Brise glace

acc_s_direct___la_plage Accès direct à la plage 6h41 06H41

double jeu Double jeu un hiver à paris Un hiver à Paris  9782330048204 La coloc

109646121 Mariages de saison 9782330075521 Le groupe  41dFUwhC8vL La Mise à Nu

41wfjmxTEwL  Dancers Il est encore temps !

 

Petit bac 2022
(4) Couleur

Le gosse – Véronique Olmi

81+CS1H3CCL Albin Michel – janvier 2022 – 304 pages

Quatrième de couverture :
Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie. De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray – là même où Jean Genet fut enfermé -, l’enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l’espoir.
Véronique Olmi renoue avec les trajectoires bouleversées, et accompagne, dotée de l’empathie qui la caractérise, la vie malmenée d’un Titi à l’aube de ce siècle qui se voulait meilleur.

Auteur : Véronique Olmi est née à Nice et vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’autrice de Bords de mer et Cet été-là… Son treizième roman, Bakhita, a connu un succès retentissant en France comme à l’étranger.

Mon avis : (lu en mars 2022)
Joseph est né dans un Paris fragile, juste après la Première Guerre Mondial, il est le fils d’un soldat emporté par la grippe espagnole et de Colette, une plumassière. Joseph a maintenant 7 ans, sa mère fréquente Augustin, jeune serveur, qui part faire son service militaire. Tombée enceinte et sans nouvelle du jeune homme, clandestinement elle se fait avorter et meurt d’une hémorragie. Pendant quelques temps, Joseph reste dans son quartier avec sa grand-mère Florentine. Mais celle-ci est atteinte de démence sénile et doit bientôt être envoyée à l’hospice, laissant Joseph orphelin et seul. Il est donc pris en charge par la « Protection de l’enfance »… Et sa vie devient un enfer.
A 8 ans, Joseph est d’abord envoyé à la campagne, placé dans une ferme près d’Abbeville. Puis, pendant quelques temps, il est de retour à Paris, à la Petite Roquette, une prison pour femmes et enfants et plus tard ce sera un long séjour à la colonie pénitentiaire de Mettray en Indre-et-Loire. Avant d’être pupille de l’État, Joseph était bon à l’école, d’année en année, il va désapprendre à lire et à écrire. Ces seules lueurs d’espoir seront ma musique et Aimé, un colon qu’il croisera plusieurs fois et dont une complicité et une confiance mutuelles se créeront.
Une lecture émotionnellement difficile mais tellement nécessaire…

Pour en savoir encore plus sur ce livre : Rencontre avec Véronique Olmi en librairie

Les pantoufles – Luc-Michel Fouassier

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – mars 2022 – 128 pages

L’arbre vengeur – septembre 2020 – 113 pages

Quatrième de couverture :
« Étonnamment, Justine ne fit aucune remarque concernant mes pantoufles. Elle se contenta de les regarder, avec, chaque fois, un air désolé. Elle estimait certainement que j’étais au fond du gouffre et devait se dire que ça allait de pair, cette paire, avec mon état mental du moment. »Un homme sort de chez lui en pantoufles en oubliant les clés à l’intérieur de son appartement. Contraint d’affronter une journée sans chaussures, il s’engage dans cette aventure à pas feutrés. Mais face à ses collègues de travail, à sa famille et même aux forces de l’ordre, chaussé de ses confortables charentaises, il provoque de surprenantes réactions d’hostilité ou d’engouement.Et le voilà lancé dans un combat contre la tyrannie du conformisme. Dans un monde trop pressé, il impose doucement sa si tranquille façon de marcher.

Auteur : Luc-Michet Fouassier est né en mai 1968, en région parisienne, non loin des pavés. Il a publié plusieurs recueils de nouvelles et romans aux éditions Quadrature et Luce Wilquin. Son dernier ouvrage a été préfacé par Jean-Philippe Toussaint.

Mon avis : (lu en mars 2022)
Distrait et pressé lorsqu’il sort de chez lui, le narrateur de ce court roman claque la porte en laissant ses clés à l’intérieur… et alors il s’aperçoit qu’il a oublié de mettre ses chaussures et qu’il est donc resté en pantoufles ! Étant déjà en retard, il n’hésite pas très longtemps et malgré tout il part travailler ainsi en costume et en charentaises. Les regards de ceux qui le remarquent sont surpris, amusés, choqués mais notre narrateur assume et à aucun moment il ne se laisse déstabiliser. Il va vite se rendre compte qu’avant cette mésaventure, il était plutôt transparent pour les autres et que depuis qu’il assume de vivre en pantoufles en toutes circonstances, il suscite de l’intérêt positif ou hostile…

Merci les éditions Folio pour cette lecture rapide, amusante, pleines de surprises !

#lucmichelfouassier  #lespantoufles

Extrait : (début du livre)
On regarde sa montre, on constate qu’on est déjà en retard, on cherche le parapluie pliable, on vérifie que le portefeuille se trouve bien dans la poche intérieure de la veste, on dégotte le parapluie posé à même la moquette du couloir, on remarque un vilain petit duvet de poussière sur le dessus du meuble Ikea, on se demande s’il en est de même pour tous les autres meubles, on se dit qu’il serait peut-être souhaitable de changer de femme de ménage, on claque la porte de l’appartement. Puis, ayant snobé l’ascenseur, à l’instant où l’on quitte la moquette du palier pour le carrelage de l’escalier, au bruit étouffé de ses pas, on se rend compte qu’on a oublié de chausser ses mocassins.
On fixe un instant les pantoufles.
On leur trouve un air un peu con, subitement, à ces deux pantoufles. On cherche en vain ses clefs dans la poche droite de la veste (leur place habituelle). On porte un ultime espoir sur la poche gauche. Là aussi, rien. Force est de constater qu’on a aussi oublié les clefs. On maudit alors la femme de ménage qui, par le fait  d’avoir délaissé le dessus du meuble à chaussures, a dérouté l’attention. On s’imagine en train de l’étrangler. On est en retard. On file comme ça.

Petit bac 2022
(3) Objet

Le Grand Monde – Pierre Lemaitre

81XOtLVFFML Calmann-Lévy – janvier 2022 – 592 pages

Quatrième de couverture :
La famille Pelletier
Trois histoires d’amour, un lanceur d’alerte, une adolescente égarée, deux processions, Bouddha et Confucius, un journaliste ambitieux, une mort tragique, le chat Joseph, une épouse impossible, un sale trafic, une actrice incognito, une descente aux enfers, cet imbécile de Doueiri, un accent mystérieux, la postière de Lamberghem, grosse promotion sur le linge de maison, le retour du passé, un parfum d’exotisme, une passion soudaine et irrésistible.
Et quelques meurtres.
Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Après sa remarquable fresque de l’entre-deux-guerres, il nous propose aujourd’hui une plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

Auteur : Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux.
Après Les Enfants du désastre, sa remarquable fresque de l’entre-deux-guerres, Pierre Lemaitre propose avec ce nouveau roman, Le Grand Monde, une plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses, poursuivant ainsi l’édification d’une œuvre littéraire consacrée au vingtième siècle.

Mon avis : (lu en janvier 2022)
Après sa trilogie Les Enfants du désastre qui exploraient la période de l’entre-deux-guerres, Pierre Lemaitre poursuit par une tétralogie sur la période des Trente Glorieuses dont le tome 1 est Le Grand Monde se passe de mars à octobre 1948. Cette saga familiale met en scène la famille Pelletier. Les parents Angèle et Louis vivent à Beyrouth, il fait prospérer son entreprise de savonnerie Pelletier et fils qu’ils possèdent depuis les années 20. Leurs quatre enfants sont Jean, François, Étienne et Hélène.
Le rêve du père de transmettre son affaire à l’un de ses enfants s’est soldé par un échec. Jean, son fils aîné, a fait une tentative pendant quelques mois mais il n’y a pas trouvé sa place. Jean, alias « Bouboule », est mal dans sa peau, son mariage avec Geneviève n’est pas une réussite, c’est une vraie peste, pas très intelligente, qui n’arrête pas d’humilier son époux. Tous les deux partiront à Paris rejoindre François, le second fils et élève brillant, parti à Paris pour faire Normale Supérieur, enfin, c’est ce qu’il fait croire à son père… Étienne quittera Beyrouth pour Saïgon, rejoindre son amoureux Raymond, engagé dans la Légion étrangère en Indochine, et dont il n’a plus de nouvelles. Enfin Hélène, la petite dernière, qui a hâte de quitter Beyrouth pour rejoindre ses frères à Paris et tenter sa chance aux Beaux-Arts…
A travers cette saga familiale, le lecteur est plongé dans l’après-guerre, euphorie de la Libération est retombée, tout va mal, le chômage, les restrictions…
A Saïgon, Étienne travaille à l’Agence des monnaies, il découvre le mécanisme de la corruption autour du trafic des piastres dans un système quasi officiel. Il va cependant découvrir un scandale d’État…
Pierre Lemaitre est très doué pour raconter des histoires et pour tenir en haleine ses lecteurs.
C’est tour à tour divertissant, émouvant, jubilatoire et dramatique. C’est vivant, c’est haletant, c’est surprenant, sans oublier quelques clins d’œil à ces lecteurs les plus fidèles !
Un coup de cœur que j’ai dévoré en quelques jours.
Et je me réjouie de savoir que je pourrai retrouver dans un an cette famille qui a encore beaucoup à nous dévoiler…

Extrait : (début du livre)
Au fil des années, la procession familiale qui empruntait l’avenue des Français avait connu bien des variantes, mais jamais encore elle n’avait pris l’allure d’un cortège funèbre. Au détail près qu’elle était bien vivante, il semblait, cette année, qu’on emmenait Mme Pelletier à sa dernière demeure. Son mari, lui, comme à son habitude, marchait en tête d’un pas d’autant plus solennel que son épouse se traînait loin derrière et ne cessait de s’arrêter pour adresser à son fils Étienne le regard d’une agonisante qui supplie qu’on l’achève. Derrière eux, Jean dit Bouboule, en digne aîné, avançait d’un pas raide, sa petite épouse Geneviève trottinant à son bras. François fermait la marche en compagnie d’Hélène.

À l’avant du cortège, M. Pelletier saluait en souriant les marchands ambulants de pastèques et de concombres, adressait un signe de la main aux cireurs de chaussures, on aurait juré un homme marchant vers son couronnement, ce qui n’était pas loin de la réalité.
Le « pèlerinage Pelletier » se déroulait le premier dimanche de mars, quel que soit le temps. Les enfants l’avaient toujours connu. On pouvait échapper au mariage d’un voisin, au réveillon du jour de l’an, à l’agneau pascal, il était impensable de manquer l’anniversaire de la savonnerie. Cette année, M. Pelletier avait même payé les billets aller-retour depuis Paris pour être certain de la présence de François, de Jean et de son épouse.

Le rituel comprenait :
Acte I, la lente déambulation jusqu’à la fabrique, principalement destinée aux voisins et aux connaissances.
Acte II, la visite des locaux que tout le monde connaissait par cœur.
Acte III, le retour avenue des Français avec un arrêt au Café des Colonnes pour prendre l’apéritif.
Acte IV, le repas de famille.
— Comme ça, disait François, on s’emmerde quatre fois au lieu d’une.
Reconnaissons qu’au retour de la fabrique il était assez pénible, au café, d’entendre M. Pelletier rappeler à l’usage de tous ceux qui l’écoutaient parce qu’il payait la tournée les principales étapes de la saga familiale, histoire édifiante qui conduisait du premier Pelletier recensé (dont la présence auprès du maréchal Ney était, paraît-il, attestée) jusqu’à lui-même et à la « Maison Pelletier et Fils » qui, à ses yeux, constituait l’accomplissement de la dynastie.

Petit bac 2022
(2) Lieu

 

Déjà lu du même auteur : 

 robe_de_mari__ Robe de marié  Alex_cd Alex  9782226249678g Au revoir là-haut

114535989 Trois jours et une vie 81CwwZlg2xL Couleurs de l’incendie

918gAiQcIOL Miroir de nos peines

Ça ne pouvait pas tourner autrement ! – Eliane Saliba Garillon

913As73PDDL L’Escampette – mars 2021 – 186 pages

Quatrième de couverture :
Leurs problèmes conjugaux respectifs contraignent deux amis d’enfance à cohabiter, malgré « une incompatibilité presque parfaite »… Leurs chamailleries continuelles mais aussi des rencontres inattendues, comme celle d’une migrante syrienne, vont faire renoncer à ses préjugés machistes l’animateur de radio divorcé, et à sa peur des étrangers le comptable pantouflard. Satire ironique et affectueuse, où rôdent l’amour et l’humour, ce délicieux roman dans la lignée de Robert Benchley et Woody Allen fait à la fois beaucoup rire et beaucoup songer.

Auteur : Eliane Saliba Garillon, qui écrit en français, est libanaise. Elle assure, archives à l’appui, que sa famille s’est implantée au Pays du Cèdre vers 60 après J-C, et qu’elle a pour ancêtre un roi de Sparte ! Après des études à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, elle a beaucoup voyagé, en particulier aux États-Unis et en France, mais elle a passé les années de guerre civile au Liban, où elle vit actuellement. 

Mon avis : (lu en janvier 2022)
Comme on le voit sur la couverture très réussie de ce livre, cette histoire se passe à San Francisco sur Lombard Street. Mel et Martin sont deux hommes d’âge mûr, amis d’enfance et pourtant si différents : Martin est comptable, un peu radin, tatillon, ronchon et qui continue à parler à Fleur, sa femme décédée depuis 9 mois, Mel est un bon vivant, animateur de de radio, très bavard, un optimiste à tout épreuve, dépensier plus que de raison… La veille de Noël, Mel est mis à la porte de chez lui par sa femme et il trouve donc naturellement refuge chez Martin.
Entre ces deux êtres dissemblables, la cohabitation s’annonce haute en couleurs… Au bout de quelques semaines, il devient urgent de faire appel à une femme de ménage et Nesrine, une migrante syrienne, va entrer dans leurs vies et bousculer leurs préjugés. Mel se réfugie souvent à Faye Park, un jardin bien caché proche de chez Martin, où il a son banc préféré… Il va y rencontrer Rita, une femme ayant la soixantaine, cultivée mais assez mystérieuse sur sa vie. Mel et Rita vont se retrouver régulièrement à Faye Park pour de nombreuses conversations…
Voilà un roman qui fait du bien, qui nous fait rire, sourire et réfléchir. J’ai beaucoup aimé !

Extrait : (page )
― Je te dérange ?
― Bien sûr que non ! Il fait glacial, j’attendais les résultats de la loterie avant d’entrer dans mon bain et j’ai mal à la tête.
― Tu vas quand même mieux que moi, lui ai-je fait remarquer en montrant ma valise.
― Seulement si tu penses qu’avoir une femme qui divorce est mieux que d’avoir une femme qui est morte. C’est vrai que Fleur était décédée d’un cancer neuf mois plus tôt. J’en avais eu beaucoup de peine et je savais que Birdy vivait très mal sa nouvelle solitude, d’autant plus que le couple n’avait pas eu d’enfants. C’était d’ailleurs pour cela que j’avais pensé à me réfugier chez lui au lieu de me jeter avec ma Camaro dans la baie de San Francisco.
― Elle t’a fichu dehors, n’est-ce pas ? a-t-il délicatement enchaîné.
― C’est moi qui suis parti.
― Tout à fait ton style de quitter ton fauteuil et ton verre de whisky par ce temps, une avant-veille de Noël et probablement sans un dollar en poche !
― Disons que c’était une décision commune.
― Et qu’est-ce qui a finalement déclenché cette séparation annoncée ?
― Trois moulins à poivre.
― Ça ne pouvait pas tourner autrement !

Petit bac 2022
(1) Ponctuation

Encabanée – Gabrielle Filteau-Chiba

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – janvier 2022 – 115 pages

Mot et le reste – janvier 2021 – 112 pages

Quatrième de couverture :
« Il n’y avait pas de mots assez souples et multicolores. Les couleurs de cette nuit blanche ont réveillé en moi une palette d’espérance, bien plus que tous les amants du monde. L’hiver me sembla chaque jour plus doux, plus lumineux, plus riche en apprentissages. » Lassée par un quotidien aliénant, Anouk quitte son appartement de Montréal pour une cabane abandonnée dans la région du Kamouraska, là où naissent les bélugas. « Encabanée » au milieu de l’hiver, elle apprend peu à peu les gestes pour subsister en pleine nature. La vie en autarcie à -40 °C est une aventure de tous les instants, un pari fou, un voyage intérieur aussi. Anouk se redécouvre. Mais sa solitude sera bientôt troublée par une rencontre inattendue…

Auteur : Gabrielle Filteau-Chiba écrit, traduit, illustre et défend la beauté des régions sauvages du Québec. Encabanée, son premier roman, inspiré par sa vie dans les bois du Kamouraska, a déjà conquis un vaste public.

Mon avis : (lu en décembre 2021)
Pour fuir quelques temps l’agitation de Montréal, Anouk quitte son appartement douillet pour le Kamouraska et une cabane rustique loin de de tout… Ce court roman raconte l’expérience d’Anouk au jour le jour durant une dizaine de jours en janvier, entrecoupé par quelques pages de son journal qui sont des pensées sous forme de listes.
J’ai commencé ce livre pendant les vacances de Noël, dans une maison encore froide et pendant les quelques jours où les matins étaient givrés… L’ambiance était moins rude que dans Encabanée, mais je pouvais parfaitement m’imaginer là-bas…
Anouk se retrouve seule à devoir se débrouiller pour survivre, elle a des provisions pour se nourrir, mais pas d’eau courante, de chauffage ou d’électricité. Elle doit aller chercher de l’eau à la rivière pour remplir ses réserves qui doivent rester à proximité du poêle pour ne pas geler ou faire fondre de la neige pour avoir de l’eau. Il faut couper du bois, le mettre à l’abri, en rentrer suffisamment pour la nuit. Elle doit allumer le feu du poêle avec un rituel utilisant tour à tour différents types de bois. Régulièrement, il faut pelleter la neige pour dégager le sentier entre l’abri à bois et la cabane.
La nuit, la température est à -40 degrés, le vent souffle, la cabane grince de partout… Les coyotes rôdent…
Après les travaux physiques quotidien, Anouk s’occupe en lisant, en écrivant et en dessinant à la lueur d’une lampe à huile… Durant la nuit, elle dort tout en surveillant le feu du poêle qu’elle doit recharger en bûches… C’est rude, mais le spectacle que lui donne la nature est incomparable…
Ce confinement volontaire pourrait sembler monotone mais pas du tout, il se passe finalement de nombreuses péripéties réelles ou imaginaires lors de cet exil dans le Bas-Saint-Laurent, là où naissent les bélugas… Ce livre m’a fait penser au livre Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson…
Merci aux éditions Folio pour cette escapade immobile,
dépaysante, pleine de poésie.

Extrait :
2 janvier
Le verre à moitié plein de glace
J’ai filé en douce. Saint-Bruno-de-Kamouraska, ce n’est pas la porte à côté, mais loin de moi le blues de la métropole et des automates aux comptes en souffrance. Chaque kilomètre qui m’éloigne de Montréal est un pas de plus dans le pèlerinage vers la seule cathédrale qui m’inspire la foi, une profonde forêt qui abrite toutes mes confessions.
Cette plantation d’épinettes poussées en orgueil et fières comme des montagnes est un temple du silence où se dresse ma cabane. Refuge rêvé depuis les tipis de branches de mon enfance.
Kamouraska, je suis tombée sous le charme de ce nom ancestral désignant là où l’eau rencontre les roseaux, là où le golfe salé rétrécit et se mêle aux eaux douces du fleuve, là où naissent les bélugas et paissent les oiseaux migrateurs. Y planait une odeur de marais légère et salée. Aussi parce qu’en son cœur même, on y lit « amour ». J’ai aimé cet endroit dès que j’y ai trempé les orteils. La rivière et la cabane au creux d’une forêt tranquille. Je pouvais posséder toute une forêt pour le prix d’un appartement en ville ! Toute cette terre, cette eau, ce bois et une cachette secrète pour une si maigre somme… alors j’ai fait le saut.
C’est ici, au bout de ma solitude et d’un rang (1) désert, que ma vie recommence.
Le froid a pétrifié mon char. Le toit de la cabane est couvert de strates de glace et de neige qui ont tranquillement enseveli le panneau solaire. Les batteries marines sont vides comme mes poches. Plus moyen de recharger le téléphone cellulaire, d’entendre une voix rassurante, ni de permettre à mes proches de me géolocaliser. Je reste ici à manger du riz épicé près du feu, à chauffer la pièce du mieux que je peux et à appréhender le moment où je devrai braver le froid pour remplir la boîte à bois. Ça en prend, des bûches, quand tes murs sont en carton. Un carillon de gouttelettes bat la mesure et fait déborder les tasses fêlées que j’ai placées le long des vitres.Par centaines, les glaçons qui pendent au-delà des fenêtres sont autant de barreaux à ma cellule, mais j’ai choisi la vie du temps jadis, la simplicité volontaire. Ou de me donner de la misère, comme soupirent mes congénères, à Montréal.
Je ne suis pas seule sous le toit qui fuit. Une souris qui gruge les poutres du plafond s’est taillé un nid tout près de la cheminée. Je l’entends grattouiller frénétiquement jour et nuit. Au fond, pas grand-chose ne nous différencie, elle et moi, ermites tenant feu et lieu au fond des bois, femelles esseulées qui en arrachent. Comme elle, je vais finir par manger mes bas. Comme elle, j’ai choisi l’isolation… ou plutôt l’isolement.

(1) Plus longiligne que le chemin, le rang est perpendiculaire aux montées et borde souvent des terres agricoles, des lots boisés, d’anciennes seigneuries.
(2) Voiture.
(3) Faute de nourriture, se résoudre à manger des miettes et pire, au sacrifice de ce qu’on aurait dû garder.

Petit bac 2022
(2) Verbe

participe passé du verbe encabaner (québécois) : Vivre à l’intérieur, sinon tout le temps, du moins la grande majorité du temps.

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Nikolski – Nicolas Dickner

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Alto – septembre 2005 – 328 pages

Denoël – février 2007 – 304 pages

Libretto – mai 2015 – 256 pages

Quatrième de couverture :
Canada, printemps 1989. Trois personnages à l’aube de leurs vingt ans ont quitté le lieu de leur enfance pour entamer une longue migration. Né quelque part au Manitoba, Noah Riel a appris à lire avec les cartes routières. Joyce Doucet, elle, a vu le jour à Tête-à-la-Baleine, et caresse des rêves de flibustier moderne. Quant au narrateur, il quitte le bungalow maternel pour voyager dans les livres, qu’il vend dans une bouquinerie de Montréal, et ne se sépare jamais d’un compas-boussole déréglé qui s’obstine à pointer la direction de l’îlot de Nikolski, dans le Pacifique Nord. Au terme d’une migration réelle ou symbolique qui s’achève en décembre 1999, « quelques heures avant la fin du monde », les membres de cette étrange trinité auront tant bien que mal compris ce qui les rassemble. Best-seller au Canada, couronné en 2006 par le prix des Libraires du Québec, Nikolski est l’un des romans les plus originaux et les plus talentueux de sa génération. Une impossible recherche des origines racontée avec bonheur et humour.

Auteur : Nicolas Dickner est né en 1972 au Québec. Il a étudié les arts plastiques et la littérature et, après avoir voyagé partout dans le monde, s’est installé à Montréal où il vit désormais avec sa famille. Nikolski, son premier roman, a connu un énorme succès aussi bien commercial que d’estime. Ont suivi un roman, des nouvelles et un ovni littéraire qui a pris la forme d’un almanach composé à quatre mains avec Dominique Fortier, auteure, entre autres, du roman Du bon usage des étoiles.

Mon avis : (lu en novembre 2021)
Ce roman « cartographique » québécois est une invitation au voyage. Le lecteur découvre trois personnages très différents en quête de leurs origines.
Le narrateur est anonyme, il travaille comme libraire dans une boutique de livres d’occasion à Montréal, il n’a jamais voyagé que par les livres et les guides de voyages. Il porte autour de son cou, un compas-boussole déréglé qui est un cadeau de son père. Ce compas-boussole, sans aucune valeur, s’obstine à pointer en direction de l’îlot de Nikolski, à la pointe sud de l’Alaska, un bout de l’océan Pacifique Nord. Un minuscule village habité par 36 personnes, 5 000 moutons et un nombre indéterminé de chiens.
Originaire du Saskatchewan, Noah a grandi dans une roulotte avec une mère qui a passé sa vie à traverser le pays dans tous les sens. Descendant d’Indien chipeweyan, il est né sur la route, il a appris à lire sur les cartes routières et il possède un livre difforme, sans couverture, le « Livre sans visage » que son père a laissé à sa mère. Noah rêve de quitter la route et il part pour Montréal faire des études. Noah veut devenir archéologue et se spécialise dans l’histoire étrange des poubelles. 
Enfin Joyce, elle a grandie dans le village de pêcheurs de Tête-à-la-Baleine, dans le Golfe du Saint-Laurent, et elle ne rêve que de s’en échapper. Arrière-petite-fille de pirates, elle est décidée à se montrer digne de ses ancêtres. Elle part à Montréal et devient une pirate informatique. Elle construit et bricole des ordinateurs avec des vieilles machines et accessoires récupérés dans les poubelles de la ville.
Nos trois protagonistes ont des points en communs et vont se croiser de près ou de loin…
Un vrai roman d’aventure original, intelligent et plein de fraîcheur…
J’ai beaucoup aimé malgré une conclusion ouverte.

Extrait : (début du livre)
Mon nom n’a pas d’importance.
Tout débute au mois de septembre 1989, vers sept heures du matin.
Je dors encore, recroquevillé dans mon sac de couchage, étendu à même le plancher du salon. Autour de moi s’entassent les boîtes de carton, les tapis enroulés, les meubles à moitié démontés et les coffres à outils. Plus rien sur les murs, que les taches claires laissées par des cadres suspendus là de trop nombreuses années.
Par la fenêtre, on entend le rythme monotone des vagues qui déferlent sur les galets.
Chaque plage possède une signature acoustique particulière, qui varie selon la force et la longueur des vagues, la nature du sol, la morphologie du paysage, les vents dominants et le taux d’humidité dans l’air. Impossible de confondre le murmure feutré de Mallorca, le roulement sonore des cailloux préhistoriques du Groenland, la musique des plages coralliennes du Belize ou le grondement sourd des côtes irlandaises.
Or, le ressac que j’entends ce matin est aisément identifiable. Cette rumeur grave, un peu grossière, le son cristallin des galets volcaniques, le retour de vague légèrement asymétrique, l’eau riche en matières nutritives – il s’agit de l’inimitable ressac des îles Aléoutiennes.
J’entrouvre l’œil gauche en maugréant. D’où provient cet invraisemblable bruit ? L’océan le plus proche se trouve à plus de mille kilomètres d’ici. D’ailleurs, je n’ai jamais mis les pieds sur une plage.
Je m’extirpe du sac de couchage et titube jusqu’à la fenêtre. Accroché aux rideaux, je regarde la benne à ordures s’arrêter devant notre bungalow dans un couinement d’air comprimé. Depuis quand les moteurs diesels imitent-ils le ressac ?
Douteuse poésie de banlieue.

Petit Bac 2021
(9) Lieu
 

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Kukum – Michel Jean

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Libre Expression – septembre 2019 – 224 pages

Éditions Dépaysage – janvier 2020 – 296 pages

Quatrième de couverture :
Au soir de sa vie, grand-mère (kukum, en langue innue) depuis longtemps déjà, Almanda Siméon se retourne sur son passé et nous livre son histoire, celle d’une orpheline québécoise qui tombe amoureuse d’un jeune Amérindien puis partage la vie des Innus de Pekuakami (l’immense lac Saint-Jean), apprenant l’existence nomade et brisant les barrières imposées aux femmes autochtones. Centré sur le destin singulier d’une femme éprise de liberté, ce roman relate, sur un ton intimiste, la fin du mode de vie traditionnel des peuples nomades du nord-est de l’Amérique et les conséquences, encore actuelles, de la sédentarisation forcée. Son auteur Michel Jean, descendant direct d’Almanda Siméon, est un journaliste reconnu au Québec.

Auteur : Écrivain, journaliste à Montréal, Michel Jean est issu de la communauté innue de Mashteuiatsh.

Mon avis : (lu en novembre 2021)
La narratrice de ce roman est l’arrière-grand-mère de l’auteur.
Née en Irlande, Almanda émigre avec ses parents au Canada, orpheline à 3 ans, elle est recueillie par un couple chrétien de paysans pauvres installé à Saint-Prime près du Lac Saint-Jean. A quinze ans, Almanda rencontre Thomas Siméon, un jeune Indien Innu qui chassait près de la ferme. Le coup foudre est réciproque. Almanda rêve depuis toujours de liberté et elle décide d’épouser Thomas et de partir avec lui. Elle va découvrir la vie nomade des Innus, l’été au bord de Pekuakami (le lac Saint-Jean), puis à l’automne la transhumance en canoë sur la Péribonka vers le nord, puis à pieds jusqu’au territoire de chasse du clan Siméon,

les campements dans le bois l’hiver, la chasse, la pêche, les peaux que l’on vend au magasin de la Compagnie de la Baie d’Hudson… Mais un jour les bûcherons s’approprieront la forêt et les draves, puis des barrages hydrauliques rendront les rivières impraticables. Les Innus n’ayant plus accès à leurs territoires de chasse, sont parqués dans la réserve. Ils n’ont plus de travail, ils sont sédentarisés, l’alcool fait des ravages. Le gouvernement force leurs enfants à être scolarisés dans de lointains internats. C’est la fin de la culture innue… Almanda se sent impuissante face à des décisions prises loin de sa terre mais cette femme courageuse ne baissera jamais les bras. Elle a même refusé de faire déplacer sa maison pour laisser passer le chemin de fer…
Ce livre plein de poésie et d’humour dénonce la sédentarisation forcée des Autochtones.
C’est un témoignage indispensable pour comprendre la souffrance de ces hommes, femmes et enfants des Premières Nations. En quelques décennies, les communautés autochtones du Canada ont été impunément dépossédés de leur territoire ancestral !

Extrait : (début du livre)
Une mer au milieu des arbres. De l’eau à perte de vue, grise ou bleue selon les humeurs du ciel, traversée de courants glacés. Ce lac est à la fois beau et effrayant. Démesuré. Et la vie y est aussi fragile qu’ardente.

Le soleil monte dans la brume du matin, mais le sable reste encore imprégné de la fraîcheur de la nuit. Depuis combien de temps suis-je assise face à Pekuakami ?
Mille taches sombres dansent entre les vagues et cancanent avec insolence. La forêt est un univers de dissimulation et de silences. Proies et prédateurs y rivalisent d’habileté pour se fondre dans le décor. Pourtant, le vent porte le vacarme des oiseaux migrateurs bien avant qu’ils se montrent dans le ciel, et rien ne semble pouvoir contenir leurs jacassements.
Ces outardes apparaissent au début de mes souvenirs avec Thomas. Nous étions partis depuis trois jours, ramant vers le nord-est sans nous éloigner de la sécurité des berges. À droite, l’eau. À gauche, une ligne de sable et des rochers se dressant devant la forêt. J’évoluais entre deux mondes, plongée dans une griserie que je n’avais jamais éprouvée.
Quand le soleil déclinait, nous accostions dans une baie abritée du vent. Thomas montait le campement. Je l’aidais du mieux que je le pouvais en le mitraillant de questions, mais lui se contentait de sourire. Avec le temps, j’ai compris que pour apprendre, il fallait regarder et écouter. Rien ne servait de demander.
Ce soir-là, il s’est assis sur les talons et a placé l’oiseau qu’il venait d’abattre sur ses genoux, une bête bien grasse dont il a entrepris d’arracher les plumes en s’attaquant d’abord aux plus grosses. C’est un travail qui exige de la minutie, car si on se dépêche, le bout se casse et reste planté dans la chair. Prendre le temps. C’est souvent comme ça dans le bois.
Une fois l’animal débarrassé de son plumage, il l’a passé dans le feu pour brûler le duvet. Ensuite, avec la lame de son couteau il a gratté la peau, sans l’abîmer, elle et son précieux gras. Puis il a suspendu l’outarde au-dessus des flammes pour la faire cuire.
J’ai préparé du thé et nous avons mangé sur le sable face au lac noir sous un ciel étoilé. Je n’avais aucune idée de ce qui nous attendait. Mais, à ce moment précis, j’ai eu la conviction que tout irait bien, que j’avais eu raison de me fier à mon instinct.
Il parlait à peine le français et moi, pas encore l’innu-aimun. Mais ce soir-là, sur la plage, enveloppée des arômes de viande grillée, du haut de mes quinze ans, pour la première fois de mon existence je me sentais à ma place.
J’ignore comment l’histoire de notre peuple se terminera. Mais pour moi, elle commence par ce repas, entre la forêt et le lac.

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Après ma lecture, je suis tombée sur la vidéo de Karine…

Enfant de salaud – Sorj Chalandon

61LiadrsLWS Grasset – août 2018 – 336 pages

Quatrième de couverture :
Depuis l’enfance, une question torture le narrateur :
– Qu’as-tu fait sous l’occupation ?
Mais il n’a jamais osé la poser à son père.
Parce qu’il est imprévisible, ce père. Violent, fantasque. Certains même, le disent fou. Longtemps, il a bercé son fils de ses exploits de Résistant, jusqu’au jour où le grand-père de l’enfant s’est emporté  : «Ton père portait l’uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud !  »
En mai 1987, alors que s’ouvre à Lyon le procès du criminel nazi Klaus Barbie, le fils apprend que le dossier judiciaire de son père sommeille aux archives départementales du Nord. Trois ans de la vie d’un «  collabo  », racontée par les procès-verbaux de police, les interrogatoires de justice, son procès et sa condamnation.
Le narrateur croyait tomber sur la piteuse histoire d’un «  Lacombe Lucien  » mais il se retrouve face à l’épopée d’un Zelig. L’aventure rocambolesque d’un gamin de 18 ans, sans instruction ni conviction, menteur, faussaire et manipulateur, qui a traversé la guerre comme on joue au petit soldat. Un sale gosse, inconscient du danger, qui a porté cinq uniformes en quatre ans. Quatre fois déserteur de quatre armées différentes. Traître un jour, portant le brassard à croix gammée, puis patriote le lendemain, arborant fièrement la croix de Lorraine.
En décembre 1944, recherché par tous les camps, il a continué de berner la terre entière.
Mais aussi son propre fils, devenu journaliste.
Lorsque Klaus Barbie entre dans le box, ce fils est assis dans les rangs de la presse et son père, attentif au milieu du public.
Ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais deux. Barbie va devoir répondre de ses crimes. Le père va devoir s’expliquer sur ses mensonges.
Ce roman raconte ces guerres en parallèle.
L’une rapportée par le journaliste, l’autre débusquée par l’enfant de salaud.

Auteur : Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de neuf romans et Enfant de salaud sera le dixième, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015), Le Jour d’avant (2017) et Une joie féroce (2019).

Mon avis : (lu en septembre 2021)
Dans Profession du père, Sorj Chalandon racontait les mensonges de son père à travers son regard d’un enfant de 12 ans qui croyait tout ce que ce père lui disait… Dans ce livre, il revient sur son père et sa mythomanie maladive, alors que lui-même est adulte.
Toute sa vie, le narrateur (double de l’auteur) a été hanté par quelques phrases de son grand-père :
« … Ton père pendant la guerre, il était du mauvais côté. »,  «  je l’ai vu habillé en Allemand, place Bellecour », « tu es un enfant de salaud »…
En 2020, alors que son père est déjà mort, Sorj Chalandon retrouve
un extrait de casier judiciaire mentionnant son emprisonnement à Lille en 1945, alors que son père lui avait toujours raconté être à Berlin… Il obtient alors aux archives départementales du Nord le dossier complet de son père.
Dans ce roman, l’auteur imagine la confrontation de son père avec la vérité.

Il décide de situer cette confrontation tant espérée en 1987 à Lyon, alors qu’il est lui-même envoyé comme journaliste pour suivre le procès de Klaus Barbie…
Le roman commence par un moment très fort, lorsque le journaliste visite seul la Maison des enfants d’Izieu un dimanche matin de printemps, quelques semaines avant le début du procès.
Dans son récit,
Sorj Chalandon raconte avec beaucoup de détails le déroulement du procès Barbie qu’il a lui-même suivi en tant chroniqueur judiciaire, les terribles témoignages des survivants, les provocations de l’avocat de l’accusé et le refus de ce dernier  à assister au procès… En parallèle, il y a ce père, menteur pathologique, qui évite toute vraie discussion avec son fils, encore sous le choc après avoir lu le dossier judiciaire de son parent.
Un récit plein d’émotion que j’ai beaucoup aimé et qui se lit comme une enquête.

Extrait :
Dimanche 5 avril 1987
— C’est là.
Je me suis surpris à le murmurer.
Là, au bout de cette route.
Une départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles de l’Ain, puis grimpe à l’assaut d’une colline, entre les murets de rocaille et les premiers arbres de la forêt. Lyon est loin, à l’ouest, derrière les montagnes. Et Chambéry, de l’autre côté. Mais là, il n’y a rien. Quelques fermes de grosses pierres mal taillées, calfeutrées au pied des premiers contreforts rocheux du Jura.

Je me suis assis sur un talus. J’ai eu du mal à sortir mon stylo. Je n’avais rien à faire ici. J’ai ouvert mon carnet sans quitter la route des yeux.
« C’était là », il y a quarante-trois ans moins un jour.
Cette même route au loin, sous la lumière froide d’un même printemps.
Le jeudi 6 avril 1944, à l’aube, c’est de ce tournant qu’ils ont surgi. Une traction de la Gestapo, suivie par deux camions civils conduits par des gars du coin. L’un d’eux s’appelait Godani. De retour à Brens, chez son employeur, il dira :
— J’ai fait un sale boulot.

Mais ce matin, seulement le bruit du vent. Un tracteur qui peine au milieu de son champ.

Je me suis mis en marche lentement, pour retarder l’instant où la Maison apparaîtrait.
Un chemin sur la gauche, une longue grille de fer forgé noir, le frôlement d’un bourdon, l’humeur mauvaise d’un chien derrière une grange. Et puis la bâtisse. Massive, trapue, coiffée d’un toit de tuiles rondes et d’une lucarne. Deux étages aux volets verts qui dominent la vallée, des grappes de lilas blancs au-dessus de la haie, du pissenlit dans le vallon et la grande fontaine asséchée, ses gargouilles assoupies au milieu d’une cour de pauvres herbes.

C’est là.

Madame Thibaudet m’attendait, au pied des trois marches qui mènent au perron.
— Vous êtes le journaliste ?
Oui, c’est ça. Le journaliste. Je n’ai eu pour lui répondre qu’un sourire et ma main tendue.
La femme est passée devant. Elle a ouvert la porte de la salle à manger, s’est figée dans un coin de la pièce, les bras le long du corps. Et puis elle a baissé les yeux. Elle semblait gênée. Son regard longeait les murs pour éviter ma présence.
Je dérangeais sa journée paisible.

Petit Bac 2021
(7) Adjectif

Déjà lu du même auteur :

Retour___Killybegs  Retour à Killybegs  mon_traitre_p Mon traître  le_petit_bonzi_p Le petit Bonzi  

la_l_gende_de_nos_p_res_p La légende de nos pères  71gOO8QLaCL Le quatrième mur 

95082944 Le quatrième mur (audio) profession du père Profession du père

71vO6XPK27L Le jour d’avant (version papier) 9782367624631-001-T Le jour d’avant (audio)

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