Le jour d’avant – Sorj Chalandon

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Audiolib – novembre 2017 – 7h59 – Lu par Stéphane Boucher

Grasset – août 2017 – 336 pages

Quatrième de couverture :
« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

Auteur : Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens) et Profession du père (2015).

Lecteur : Stéphane Boucher est un comédien présent à la fois au cinéma, au théâtre et à la télévision. Il a notamment tourné avec Jacques Rivette, Jim Jarmush, Francis Veber… Au théâtre, il a travaillé entre autres avec Didier Long et John Malkovich.

Mon avis : (écouté en 2018)
Cette écoute est une relecture, en effet j’ai déjà lu en version papier le dernier roman de Sorj Chalandon.
Dans ce roman, l’auteur a voulu rendre hommage aux victimes de la catastrophe minière de Liévin dans le Pas de Calais en décembre 1974 où 42 mineurs ont trouvé la mort. Ils ne sont pas morts à cause de la fatalité mais à cause du profit.
Le narrateur, Michel, est frère de mineur, quarante ans après il veut venger les 42 morts et toutes les victimes de la mine. Il a vécu sa vie tout en gardant en lui cette colère et cette haine. Aussi, après la mort de sa femme, plus rien ne le retient, il va quitter son travail, vendre son logement et il revient chez lui, près de Lens et il se met à chercher l’homme dont il est persuadé qu’il est responsable de la mort de son frère. Un certain Lucien Dravel, responsable de la sécurité dans la mine et dont il a gardé une photo découpée dans le journal.
Michel est bien décidé à venger son frère et à punir cet homme. Et tant pis s’il a 80 ans, s’il est impotent et s’il est malade de silicose, il faut que justice soit faite.
Michel va surprendre le lecteur, le décevoir aussi… Il nous raconte une belle histoire, mais les belles histoires peuvent être trompeuses, car il y a également des parts d’ombres dans une belle histoire.
Vu la construction du roman et le retournement inattendu de la mi-roman, j’ai fait cette relecture avec un nouveau point de vue… J’ai cherché les indices annonciateurs, les détails que je n’avais pas vu à la première lecture…
J’ai autant aimé ce roman qu’à ma première lecture.
J’ai regretté l’absence d’entretien avec l’auteur en bonus du livre audio.

Extrait : (début du livre)
(Liévin, jeudi 26 décembre 1974)
Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait.
Les hurlements de notre moteur réveillaient la ville endormie.
Mon frère a crié.
— C’est comme ça la vie !
Jamais je n’avais été aussi fier.

*

J’avais conduit la mobylette de Jojo une seule fois avant cette nuit-là. En rond dans notre cour de ferme, comme un cheval de manège empêché par sa longe. Il avait acheté cette Motobécane pour remplacer la vieille Renault qu’il n’utilisait plus. Il ne réparait pas sa voiture, il la ranimait. Et la laissait vieillir le long du trottoir.
— On s’en servira le dimanche.

À vingt-sept ans, mon frère avait aussi abandonné son vieux vélo pour le cyclomoteur.
— La Rolls des gens honnêtes, disait-il aussi.
Contre une pièce de monnaie, je frottais les chromes, j’enlevais la boue qui piquetait les fourches, j’essuyais les phares, je graissais le pédalier. J’avais le droit de ranger les outils sous la selle. Tout le monde l’appelait « la Bleue ». Mon frère l’avait baptisée la Gulf, comme la Porsche 917 conduite par Steve McQueen dans Le Mans, un film que Jojo m’avait emmené voir en français au Majestic.
Steve McQueen jouait le pilote automobile Michael Delaney.
— Chez nous, Michael Delaney se dit Michel Delanet, m’avait expliqué mon frère.
J’étais sidéré. Delanet et moi avions le même prénom.
Steve McQueen était le héros américain de mon enfance. Je l’avais vu dans Les Sept Mercenaires, La Grande Évasion, Bullitt. J’imitais son sourire dans la glace, sa façon de froncer les sourcils. Au collège, lorsque quelqu’un me provoquait, je fermais les lèvres, comme lui. Je lui empruntais un peu de sa moue. Mon frère jurait que Steve McQueen et moi avions la même ombre sur le visage. Et que mon silence ressemblait au sien.
— C’est fou, il a tes yeux, avait-il encore murmuré.

Le Mans était un film étrange. Aucun scénario, une musique énervée. Cela ne ressemblait pas à du cinéma. Sauf le début. Une minute de silence, juste avant la course.

Déjà lu du même auteur :

Retour___Killybegs  Retour à Killybegs  mon_traitre_p Mon traître  le_petit_bonzi_p Le petit Bonzi  

la_l_gende_de_nos_p_res_p La légende de nos pères  sorj_chalandon_le_quatrieme_mur Le quatrième mur 

95082944 Le quatrième mur (audio) profession du père Profession du père

71vO6XPK27L Le jour d’avant (version papier)

Petit bac 2018Passage du temps (3)

Le jour d’avant – Sorj Chalandon

71vO6XPK27L Grasset – août 2017 – 336 pages

Quatrième de couverture :
«  Venge-nous de la mine  », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

Auteur : Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens) et Profession du père (2015).

Mon avis : (lu en octobre 2017)
Décembre 1974, 42 mineurs meurent dans la catastrophe minière de Liévin dans le Pas de Calais. Michel, 16 ans, vient de perdre son frère Jojo. Michel voue une admiration sans borne à son frère aîné, il est son modèle.

Quelques semaines plus tard, le père de Michel et Joseph meurt également,  il n’a pas supporté la mort de son fils. Le père a laissé à Michel un mot sur lequel est écrit :  » Venge nous de la mine ! « 
Un testament terrible qui hantera Michel toute sa vie. Un sentiment d’injustice qui nourrira son besoin de vengeance… Et voilà que quarante ans plus tard, Michel revient à Saint-Vaast-les-Mines, la ville de son enfance pour y régler ses comptes avec le passé.
C’est un roman palpitant sur un drame familiale, dans le contexte d’un monde du travail impitoyable.
A mi-roman, l’histoire prend une tournure inattendue et le lecteur est bousculé… Sorj Chalandon a pris beaucoup de soin pour dépeindre la psychologie de Michel durant toute l’histoire, aussi bien dans le présent que dans le passé.
C’est un roman sur la mémoire et sur la culpabilité.

Extrait : (début du livre)
(Liévin, jeudi 26 décembre 1974)
Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait.
Les hurlements de notre moteur réveillaient la ville endormie.
Mon frère a crié.
— C’est comme ça la vie !
Jamais je n’avais été aussi fier.

*

J’avais conduit la mobylette de Jojo une seule fois avant cette nuit-là. En rond dans notre cour de ferme, comme un cheval de manège empêché par sa longe. Il avait acheté cette Motobécane pour remplacer la vieille Renault qu’il n’utilisait plus. Il ne réparait pas sa voiture, il la ranimait. Et la laissait vieillir le long du trottoir.
— On s’en servira le dimanche.

À vingt-sept ans, mon frère avait aussi abandonné son vieux vélo pour le cyclomoteur.
— La Rolls des gens honnêtes, disait-il aussi.
Contre une pièce de monnaie, je frottais les chromes, j’enlevais la boue qui piquetait les fourches, j’essuyais les phares, je graissais le pédalier. J’avais le droit de ranger les outils sous la selle. Tout le monde l’appelait « la Bleue ». Mon frère l’avait baptisée la Gulf, comme la Porsche 917 conduite par Steve McQueen dans Le Mans, un film que Jojo m’avait emmené voir en français au Majestic.
Steve McQueen jouait le pilote automobile Michael Delaney.
— Chez nous, Michael Delaney se dit Michel Delanet, m’avait expliqué mon frère.
J’étais sidéré. Delanet et moi avions le même prénom.
Steve McQueen était le héros américain de mon enfance. Je l’avais vu dans Les Sept Mercenaires, La Grande Évasion, Bullitt. J’imitais son sourire dans la glace, sa façon de froncer les sourcils. Au collège, lorsque quelqu’un me provoquait, je fermais les lèvres, comme lui. Je lui empruntais un peu de sa moue. Mon frère jurait que Steve McQueen et moi avions la même ombre sur le visage. Et que mon silence ressemblait au sien.
— C’est fou, il a tes yeux, avait-il encore murmuré.

Le Mans était un film étrange. Aucun scénario, une musique énervée. Cela ne ressemblait pas à du cinéma. Sauf le début. Une minute de silence, juste avant la course.

Déjà lu du même auteur :

Retour___Killybegs  Retour à Killybegs  mon_traitre_p Mon traître  le_petit_bonzi_p Le petit Bonzi  

la_l_gende_de_nos_p_res_p La légende de nos pères  sorj_chalandon_le_quatrieme_mur Le quatrième mur 

95082944 Le quatrième mur (audio) profession du père Profession du père

C’est lundi, que lisez-vous ? [1]

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C’est le jour du rendez-vous initié par Mallou proposé par Galleane

Qu’est-ce que j’ai lu cette semaine ?

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Le groupe – Jean-Philippe Blondel
Le jour d’avant – Sorj Chalandon
Astérix et la Transitalique – Jean-Yves Ferri, Didier Conrad

Qu’est-ce que je lis en ce moment ?

Il ne faut pas parler dans l’ascenseur – Martin Michaud (Babelio – Kennes éditions)
Seules les femmes sont éternelles – Frédéric Lenormand (Editions de La Martinière)

Que lirai-je les semaines prochaines ?

La sorcière – Camilla Läckberg
La tresse – Laëtitia Colombani

Bonnes lectures et bonne semaine

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Ayant changé de blog, je remets le compteur à [1] pour ce rendez-vous…
Les précédents articles sont toujours disponibles en suivant le lien suivant,
Archives : C’est lundi, que lisez-vous ? [1] à [315]

Un dieu dans la poitrine – Philippe Krhajac

Lu en partenariat avec Folio

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Folio – mai 2019 – 381 pages

Flammarion – janvier 2018 – 350 pages (sous le titre : Une vie minuscule)

Quatrième de couverture :
« Mes bras cognent l’eau. Mais il n’est pas si aisé de mourir. Ma jeunesse s’y refuse. Mon cœur palpite plus fort que jamais et la vie l’emporte sur ma peine. Je nage, je traverse de toutes mes forces ce combat sauvage et finis par échapper à la Loire. »
Phérial a quatre ans lorsqu’il est placé dans un orphelinat. Loin de se douter que le chemin sera périlleux, il traverse sa réalité d’enfant abandonné en se jouant comme il peut du cortège des familles d’accueil, des éducations aux mille règles, mille abus, mille mensonges. Ne perdant jamais de vue son désir profond : retrouver peut-être, un jour, sa maman, il avance sans relâche et au cours de ses péripéties rencontre trois femmes d’exception. Un premier roman bouleversant, porté par une magistrale fureur de vivre.

Auteur : Né à Paris en 1966, Philippe Krhajac est comédien. Une vie minuscule est son premier roman. 

Mon avis : (lu en mai 2019)
Un livre, deux titres : « Une vie minuscule » et « Un dieu dans la poitrine » en version poche. Un premier roman bouleversant qui raconte l’histoire de Phérial Chpapjik, qui a quatre ans se retrouve dans un orphelinat. A quatre ans, on ne garde pas beaucoup de souvenirs d’avant, seulement quelques images flous… Il y a déjà au fond de sa poitrine, un désir profond qui ne le quittera pas : retrouver un jour sa maman.
Après l’orphelinat, il y aura les familles d’accueil, certaine aimante et bienveillante, d’autres indifférente et parfois monstrueuse.
Une enfance volée, une adolescence difficile, tumultueuse, avec toujours dans la poitrine, une absence et des silences… Et quel avenir ?
Malgré la maltraitance, l’échec scolaire, il y a quelques belles rencontres comme des soleils dans la vie : Madame Mireille et Madame Lecœur, éducatrice et assistante sociale.
Ce roman est largement inspiré de la vie de l’auteur. Il nous replonge dans les années 70 et 80.
Ce livre m’a également évoqué un livre de mon enfance que j’ai beaucoup lu et aimé,
« Chiens perdus sans collier – Gilbert Cesbron »

Merci les éditions Folio pour cette lecture bouleversante et émouvante.

Extrait : (début du livre)
Dans l’encadrement d’une fenêtre, la silhouette d’une machine gigantesque qui soulève des masses de matières, une grue peut-être. Le soleil, si fort à l’extérieur, plonge la pièce dans une obscurité singulière. Allongé dans un lit d’enfant, enfant moi-même, je regarde la lumière, la grue qui s’agite avec force, les matières dans les airs, le noir de la pièce.
Tout à coup, deux mains, deux bras, suivis d’un énorme vieux visage s’approchent, m’enlacent et me soulèvent. De mon lit, je décolle. C’est une dame, très vieille dame, qui souffle fort, profond, qui peine, qui sent la vieille et qui m’emporte. J’arrive à son rythme dans le monde. Gens, voitures et vent, tout va plus vite qu’elle.
On a beau regarder…
La neige tombe,
Les nuages sont absents.
Ainsi, grâce à la lenteur de ma vieille, dans ses bras, les infimes variations nous traversent : un chien qui s’arrête, dresse l’oreille, les branches qui s’agitent dans le vent, cet arbre qui semble soutenir la petite maison de ma vieille. Et, au milieu du mouvement, des changements de direction des uns et des autres, sans cesse, nous, vieille et enfant, avançons dans le soleil, doucement mais tout droit, comme si ensemble nous allions au même endroit…
Le souvenir s’évanouit là, dans un trop de choses, un trop de lumière.
Combien naquirent sur les sols boueux de nos campagnes, en plein sable, dans la tempête, sans eau et sans lumière ? Le voyage n’est-il donc pas pour tout le monde le même ?
Qu’importe. Le temps qui nous est accordé ne nous semblera infini que si l’amour s’en mêle. Et peut-être, de nos larmes dernières ayant troublé la poussière, reviendrons-nous, phosphorescents, de l’au-delà.
Une vie minuscule contre l’éternité.

petit bac 2019(4) Partie du corps

La vraie vie – Adeline Dieudonné

71p2FeHYtpL L’Iconoclaste – août 2018 – 265 pages

Quatrième de couverture :
Le Démo est un lotissement comme les autres. Ou presque. Les pavillons s alignent comme  des pierres tombales. Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et  celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère, est transparente,  amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l arrivée du marchand de glace. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Auteur : Adeline Dieudonné est une femme de lettres belge. En 2018, elle publie un premier roman remarqué, « La vraie vie », qui remporte le Prix Première Plume 2018, le Prix du roman Fnac 2018 et le prestigieux prix Victor Rossel 2018.
Elle habite à Bruxelles.

Mon avis : (lu en décembre 2018)
Ce roman commence comme un conte étrange, poétique parce que la narratrice est une petite fille et cruel car la famille est toxique… Puis cela devient un thriller psychologique terrifiant.
La fillette et son petit frère sont unis par une complicité sans faille. C’est essentiel, car ils ne peuvent trouver aucune aide dans leur famille, le père étant violent, obsédé par la chasse et la mère quasi inexistante face à la tyrannie de son mari. 
Lorsque l’histoire commence, l’héroïne est âgée de 10 ans et son petit frère a 6 ans. Ils sont tous les deux témoins d’un accident violent et le choc transforme le petit frère qui perd sa voix, son sourire et son insouciance. La fillette va alors tout tenter pour retrouver le sourire de ce petit frère qu’elle aime tant.
L’héroïne se réfugie dans les sciences pour essayer de retrouver « La vraie vie », celle d’avant le drame.
Ce premier roman d’Adeline Dieudonné est un coup de poing en plein cœur. 
Un livre qu’on ne peut pas lâcher et que l’on lit d’une traite. C’est bouleversant, haletant, passionnant et terrible à la fois. 

Extrait : (début du livre)
À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.
La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.
Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.

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Bakhita – Véronique Olmi

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Audiolib – mars 2018 – 13h11 – Lu par Véronique Olmi

Albin Michel – août 2017 – 464 pages

Quatrième de couverture :
Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion. Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.  Bakhita  est le roman bouleversant de cette femme exceptionnelle qui fut tour à tour captive, domestique, religieuse et sainte. Avec une rare puissance d’évocation, Véronique Olmi en restitue le destin, les combats incroyables, la force et la grandeur d’âme dont la source cachée puise au souvenir de sa petite enfance avant qu’elle soit razziée.

Auteur : Dramaturge, comédienne, nouvelliste et romancière, Véronique Olmi est l’auteure de nombreux succès, dont Bord de mer, Le Premier amour ou Cet été-là. Les Éditions Albin Michel ont publié trois de ses romans, Nous étions faits pour être heureuxLa nuit en vérité, J’aimais mieux quand c’était toi et deux pièces de théâtre, Une séparation et Un autre que moi. 

Mon avis : (écouté et lu en avril 2018)
Quelle histoire poignante que celle de Bakhita, esclave soudanaise devenue religieuse, et qui a été canonisée par le pape Jean-Paul II en 2000.
Bakhita est née au Darfour vers 1869. Elle avait alors un autre prénom dont elle n’a pas gardé le souvenir. A cinq ans, elle est confrontée pour la première fois à la violence lorsque sa sœur aînée est enlevée dans son village. Quelques années plus tard, c’est elle-même qui subit le même sort. Elle a sept ans, alors qu’elle s’est écartée de son village, elle est enlevée par deux hommes qui la vendront à des négriers, elle découvre alors la violence, les coups, les humiliations du monde des esclaves… Les premiers jours, elle espère que son père viendra la sauver, puis elle se raccroche à ses souvenirs de la vie d’avant pour résister et espérer un avenir meilleur. Il lui faudra attendre six années avant d’être acheté par Calisto Legnani, un Italien, consul à Khartoum. Elle arrivera à le convaincre de l’emmener en Italie où une nouvelle vie va s’ouvrir à elle.
L’histoire de Bakhita est une histoire vraie, l’auteur a su nous la raconter avec simplicité et beaucoup de sensibilité. Bakhita est admirable de bonté et d’amour. Dans sa simplicité d’âme, et malgré les horreurs qu’elle a du subir et traverser, elle a toujours gardé espoir et fait le bien autour d’elle. Son histoire a encore une résonance avec ce qui se passe de nos jours, migrants, esclavage moderne…
J’ai écouté ce livre en parti en version audio et en version papier. J’ai eu un peu de mal au départ avec le ton pris par l’auteur dans la version audio et en même temps j’étais captivé par le texte et l’histoire de Bakhita que je ne voulais pas lâcher.
J’ai beaucoup aimé l’entretien avec l’auteur en bonus du livre audio, c’est un complément formidable à la lecture du livre.

 

Extrait : (début du livre)
Elle ne sait pas comment elle s’appelle. Elle ne sait pas en quelle langue sont ses rêves. Elle se souvient de mots en arabe, en turc, en italien, et elle parle quelques dialectes. Plusieurs viennent du Soudan et un autre, de Vénétie. Les gens disent : « un mélange ». Elle parle un mélange et on la comprend mal. On doit tout redire avec d’autres mots. Qu’elle ne connaît pas. Elle lit avec une lenteur passionnée l’italien, et elle signe d’une écriture tremblante, presque enfantine. Elle connaît trois prières en latin. Des chants religieux qu’elle chante d’une voix basse et forte.

On lui a demandé souvent de raconter sa vie, et elle l’a racontée encore et encore, depuis le début. C’est le début qui les intéressait, si terrible. Avec son mélange, elle leur a raconté, et c’est comme ça que sa mémoire est revenue. En disant, dans l’ordre chronologique, ce qui était si lointain et si douloureux. Storia meravigliosa. C’est le titre de la brochure sur sa vie. Un feuilleton dans le journal, et plus tard, un livre. Elle ne l’a jamais lue. Sa vie, à eux racontée. Elle en a été fière et honteuse. Elle a craint les réactions et elle a aimé qu’on l’aime, pour cette histoire, avec ce qu’elle a osé et ce qu’elle a tu, qu’ils n’auraient pas voulu entendre, qu’ils n’auraient pas compris, et qu’elle n’a de toute façon jamais dit à personne. Une histoire merveilleuse. Pour ce récit, sa mémoire est revenue. Mais son nom, elle ne l’a jamais retrouvé. Elle n’a jamais su comment elle s’appelait. Mais le plus important n’est pas là. Car qui elle était, enfant, quand elle portait le nom donné par son père, elle ne l’a pas oublié. Elle garde en elle, comme un hommage à l’enfance, la petite qu’elle fut. Cette enfant qui aurait dû mourir dans l’esclavage a survécu, cette enfant était et reste ce que personne jamais n’a réussi à lui prendre.

Petit bac 2018Mot unique (3)