L’Aube à Birkenau – Simone Veil et David Teboul

71ZOkOsTjVL Les Arènes – novembre 2019 – 281 pages

Quatrième de couverture :
« La guerre avait fauché une génération. Nous étions effondrés. Mon oncle et ma tante avaient beau être médecins, ils ne possédaient plus rien. Leur clientèle avait disparu. Leur maison avait été pillée. Leurs économies avaient fondu. Le lendemain de mon arrivée à Paris, comme ils n’avaient ni argent ni vêtements à m’offrir, c’est une voisine qui m’a secourue avec une robe et des sous-vêtements. Il régnait dans la maison une atmosphère de désolation.
Il n’y avait plus le moindre meuble. Les miroirs avaient été volés, à part ceux qui étaient scellés aux murs et que les pillards n’avaient pas pu emporter.
Je faisais ma toilette matinale devant un miroir brisé par une balle. Mon image y apparaissait fissurée, fragmentée. J’y voyais un symbole.
Nous n’avions rien à quoi nous raccrocher. Ma sœur Milou était gravement malade, mon oncle et ma tante avaient perdu le goût de vivre.
Nous faisions semblant de vouloir continuer. »

Auteurs : David Teboul est cinéaste, photographe et vidéaste. Il a réalisé des installations, plusieurs documentaires dont Yves Saint Laurent 5, avenue Marceau 75116 Paris, devenu également un livre en 2002, et Mon amour, tourné en Sibérie, qui sortira au cinéma en 2020
Simone Veil est née en 1927 à Nice. Elle a seize ans en mars 1944 quand elle est arrêtée et déportée à Auschwitz-Birkenau. Magistrate, elle devient, en 1974, ministre de la Santé et fait voter « la loi Veil » qui libéralise l’avortement. En 1979, elle devient la première femme Président du Parlement européen. En 2004, présidente de la fondation pour la Mémoire de la Shoah, elle publie son autobiographie Une vie. Membre du Conseil constitutionnel, elle est élue à l’Académie française en 2008. En 2010, elle est « la personnalité préférée des Français », selon un sondage IFOP. En 2017, elle meurt à quatre-vingt-dix ans et reçoit un hommage solennel aux Invalides. Elle entre en Panthéon avec son mari en 2018, un an après sa mort. C’est la quatrième femme à recevoir cet « honneur solennel de la nation ». Plusieurs dizaines d’écoles portent son nom.

Mon avis : (lu en octobre 2020)
David Teboul avait 12 ans lorsqu’il a vu Simone Veil pour la première fois à la télévision, le 06/01/1979, aux « Dossiers de l’écran ». Le petit garçon, qu’il était et qui devait cacher aux autres qu’il était Juif, comprend ce jour là qu’il est pleinement français. David a la conviction que quand il sera grand, il rencontrera Simone Veil pour de vrai.
A trente ans, David, devenu  cinéaste et photographe, tente, non sans difficulté, de rencontrer Simone Veil. Il finit par obtenir un rendez-vous de 10 minutes. La rencontre durera près de 3 heures et Simone Veil lui accordera d’autres longs entretiens. David accompagnera aussi Simone Veil lors d’un voyage à Auschwitz.
Ce très beau livre a été conçu à partir des conversations enregistrées et filmées par David Treboul.
David a été également le témoin de conversations, entre Simone et Denise, sa grande sœur, entre Simone et Marceline Loridan-Ivens, sa copine de déportation, entre Simone et Paul Schaffer, compagnon du kommando de Bobrek.
De nombreuses photos sont présentes de ce bel ouvrage, des photos de famille, des photos prises par David lors de leur voyage à Birkenau.
Un livre touchant, des entretiens pleins de sincérité, de simplicité

Extrait : (début du livre)
Dans ma famille, nous étions juifs, patriotes, républicains et laïques. Les deux branches, celle des Jacob, du côté de mon père, et celle des Steinmetz, du côté de ma mère, vivaient dans cet esprit depuis plusieurs générations.
La famille de mon père venait d’Alsace et de Lorraine.
Du côté alsacien, elle appartenait à une bourgeoisie instruite et aisée où l’on trouvait notamment des médecins. Sur l’histoire de cette branche paternelle, peu de choses me sont parvenues. Elle faisait partie de la communauté juive de Strasbourg tout en étant, depuis plusieurs générations, détachée de la pratique religieuse. Son arbre généalogique ne s’étend que sur un siècle et demi. J’ai cependant conservé deux miniatures de qualité qui viennent de cette famille Netter. Ces portraits témoignent d’un certain statut social.
L’autre branche de la famille paternelle était issue de Lorraine, plus précisément des environs de Metz. Son histoire nous est mieux connue. Il y a quelques années, mon mari, mes enfants et moi avons retrouvé une tombe de famille qui remonte à 1760 ou 1770. Un seul membre de l’ancienne communauté juive, un centenaire en pleine forme, subsistait dans ce village. Il veillait sur ces belles tombes anciennes. Le cimetière était intact et bien entretenu. La disparition de cette communauté m’a semblé d’autant plus triste.
Les deux branches paternelles ont commencé à quitter l’Alsace et la Lorraine au moment de la guerre de 1870, peut-être avant. Dès 1900, mon grand-père paternel travaillait à Paris, comme comptable à la Compagnie du gaz. Il semble qu’il ait eu d’autres ambitions. Il vivait avenue Trudaine, dans le IXe arrondissement. Mon père y est né. Le hasard a voulu qu’à dix ans d’intervalle ma mère y naisse aussi.
Pour les Jacob, la laïcité était la règle depuis des générations. Dans son testament, mon grand-père paternel avait précisé qu’il ne souhaitait pas d’enterrement religieux. Mon père était farouchement attaché à ces principes. La pratique religieuse ne tenait aucune place dans sa vie. Un jour, une cousine italienne m’a emmenée à la synagogue, ce fut d’ailleurs ma seule visite à la synagogue avant la guerre. Mon père a manifesté son mécontentement. Il a demandé à cette cousine de ne pas chercher à influencer ses enfants. Seuls comptaient à ses yeux l’humanisme, les valeurs morales, l’art et la littérature. Il avait étudié aux Beaux-Arts avant la Première Guerre mondiale, en section d’architecture, et y avait obtenu la deuxième place au grand prix de Rome. À ses yeux, l’architecture relevait des Beaux-Arts, c’était une profession noble.