Miss Islande – Auður Ava Ólafsdóttir

71vRrWamYxL Zulma – septembre 2019 – 261 pages

traduit de l’islandais par Eric Boury

Prix Médicis étranger 2019

Titre original : Ungfrú Ísland, 2018

Quatrième de couverture :
Islande, 1963. Hekla, vingt et un ans, quitte la ferme de ses parents et prend le car pour Reykjavík. Il est temps d’accomplir son destin : elle sera écrivain. Sauf qu’à la capitale, on la verrait plutôt briguer le titre de Miss Islande. Avec son prénom de volcan, Hekla bouillonne d’énergie créatrice, entraînant avec elle Ísey, l’amie d’enfance qui s’évade par les mots – ceux qu’on dit et ceux qu’on ne dit pas -, et son cher Jón John, qui rêve de stylisme entre deux campagnes de pêche… Miss Islande est le roman, féministe et insolent, de ces pionniers qui ne tiennent pas dans les cases. Un magnifique roman sur la liberté, la création et l’accomplissement.

Auteure : Explorant avec grâce les troublantes drôleries de l’inconstance humaine, Auður Ava Ólafsdóttir poursuit, d’un roman à l’autre, une œuvre d’une grande finesse. En 2018, elle a reçu, pour son roman Ör, l’ Íslensku bókmenntaver ðlaunin , le plus prestigieux prix littéraire d’Islande, et le Nordic Council Literature Prize , la plus haute distinction décernée à un écrivain des cinq pays nordiques.

Mon avis : (lu en février 2020)
Ce roman raconte l’Islande de 1963.
Hekla quitte en car, la ferme de ses parents située dans la la province des Dalir, pour Reykjavík. Hekla rêve de devenir écrivaine. Malheureusement, à cette époque, une femme auteure n’est pas prise au sérieux et aucun éditeur ne veut de ses romans. De plus, sa beauté naturelle pousse les hommes à vouloir qu’elle participe au concours de Miss Islande !
Isey, son amie d’enfance, mène une vie de femme soumise, à 22 ans, elle a déjà un mari et 2 enfants. Hekla et Isey s’échangent une correspondance. Isey envie parfois le courage et la liberté d’Hekla.
Jon John, le meilleur ami d’Hekla, est gay. Il souhaiterai vivre librement, sans se cacher, sans avoir besoin de se justifier de ne pas être marié.
A travers ses trois personnages et quelques autres secondaires, Auður Ava Ólafsdóttir dresse un portrait pertinent de l’Islande de cette époque. En 1963 en Islande, la société est très conservatrice et le féminisme comme l’homosexualité n’ont pas leur place.
Miss Islande est également un hommage à la création littéraire car dans ce pays, le moins densément peuplé d’Europe occidentale, il se publie le plus de nouveaux titres par habitant au monde et un Islandais sur dix publie un livre au cours de sa vie.

J’ai également beaucoup aimé les passages de ce livre évoquant les volcans : Hekla porte le nom d’un volcan, son père étant passionné par le sujet, ainsi durant le roman il est question de l’apparition soudaine d’un nouveau volcan en mer, c’est une histoire vraie : en novembre 1963, c’est la naissance d’une île volcanique Surtsey !

 

Reportage de Radio Canada

Extrait : (début du livre)
Poète est un mot masculin

L’autocar de Reykjavík laisse dans son sillage un nuage de poussière. La route en terre, tout en creux et en bosses, serpente de virage en virage et on ne voit déjà presque plus rien par les vitres sales. Le cadre de la Saga des Gens du Val-au-Saumon aura bientôt disparu derrière un écran de boue.
La boîte de vitesses grince à chaque fois qu’on descend ou qu’on gravit une colline, et j’ai comme l’impression que l’autocar n’a pas de freins. L’énorme fissure qui traverse le pare-brise de part en part ne semble pas gêner le chauffeur. Il n’y a pas grand-monde sur la route. Les rares fois où nous croisons un autre véhicule, notre conducteur klaxonne vigoureusement. Au passage d’une niveleuse, il doit se déporter sur l’accotement où il vacille un peu. Les Ponts et chaussées ont décidé de remettre en état les routes en terre de la province des Dalir, ce qui donne aux conducteurs l’occasion de discuter un bon moment, vitres baissées.
— Je pourrai m’estimer heureux si je ne perds pas un essieu dans tous ces cahots, déclare le chauffeur de l’autocar.
Nous avons à peine quitté le village de Búdardalur, mais en fait je suis à Dublin, l’index posé sur la page vingt-trois d’Ulysse de Joyce. On m’avait parlé d’un roman plus épais que la Saga de Njáll qu’on pouvait se procurer à la librairie anglaise de la rue Hafnarstræti. Je me le suis fait livrer à la ferme.
— Ce que vous dites, c’est du français, monsieur ? demanda la vieille femme à Haines.
Il lui répondit longuement, avec assurance.
— De l’irlandais, observa Buck Mulligan. Où il est passé, votre gaélique ?
— Je me disais bien que c’était de l’irlandais, répondit-elle, je reconnaissais les sonorités.
Ma lecture avance lentement, entravée par les bringuebalements de l’autocar autant que par la médiocrité de mon anglais. Le dictionnaire est ouvert sur le siège inoccupé à côté du mien, mais cette langue est plus ardue que je ne le soupçonnais.

Je cherche un coin de la vitre qui ne soit pas couvert de boue pour regarder le paysage. N’est-ce pas dans cette ferme qu’a vécu une poétesse autrefois ? Avec cette rivière impétueuse aux eaux gris anthracite chargées de sable et de boue qui murmurait au creux de ses veines ? Ses vaches en pâtissaient, disait-on. Pendant qu’elle couchait sur le papier des amours et des destins tragiques, s’échinant à convertir les couleurs des brebis en couchers de soleil sur le Breidafjördur, elle oubliait de les traire. Or il n’y a pas pire péché que de ne pas vider des mamelles gorgées de lait.

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