Le cœur de l’Angleterre – Jonathan Coe

81I0Gc0to8L Gallimard –  août 2019 – 560 pages

traduit de l’anglais par Josée Kamoun

Titre original : Middle England, 2018

Quatrième de couverture :
Comment en est-on arrivé là ? C’est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman brillant qui chronique avec une ironie mordante l’histoire politique de l’Angleterre des années 2010. Du premier gouvernement de coalition en Grande-Bretagne aux émeutes de Londres en 2011, de la fièvre joyeuse et collective des jeux Olympiques de 2012 au couperet du référendum sur le Brexit, Le cœur de l’Angleterre explore avec humour et mélancolie les désillusions publiques et privées d’une nation en crise.
Dans cette période trouble où les destins individuels et collectifs basculent, les membres de la famille Trotter reprennent du service. Benjamin a maintenant cinquante ans et s’engage dans une improbable carrière littéraire, sa sœur Lois voit ses anciens démons revenir la hanter, son vieux père Colin n’aspire qu’à voter en faveur d’une sortie de l’Europe et sa nièce Sophie se demande si le Brexit est une cause valable de divorce.
Au fil de cette méditation douce-amère sur les relations humaines, la perte et le passage inexorable du temps, le chantre incontesté de l’Angleterre questionne avec malice les grandes sources de crispation contemporaines : le nationalisme, l’austérité, le politiquement correct et les identités.
Dans la lignée de Bienvenue au club et du Cercle fermé, Le cœur de l’Angleterre est le remède tout trouvé à notre époque tourmentée.

Auteur : Jonathan Coe est né en 1961 à Birmingham. Après des études à Trinity College (Cambridge) et un doctorat à l’université de Warwick, il devient professeur de littérature. Son roman, « Testament à l’anglaise », le propulse sur la scène internationale. En 1998, il reçoit le prix Médicis étranger pour « La Maison du sommeil ». « Le miroir brisé » est son premier ouvrage pour la jeunesse. C’est confesse-t-il, »l’un de mes livres les plus politiques même si je lui ai donné la forme d’un conte de fées ».

Mon avis : (lu en janvier 2020)
Cette lecture est complètement d’actualité car dans ce roman, Jonathan Coe explore avec humour et mélancolie l’histoire politique de l’Angleterre de l’année 2010 à 2018… L’auteur retrouve ses personnages de « Bienvenue au Club » et « le Cercle Fermé » (personnellement je n’ai lu aucun de ces deux livres) pour dresser le panorama des dix dernières années qui ont mené au Brexit.
Avec ses personnages diverses et des mises en situations pertinentes, Jonathan Coe réussit à évoquer avec justesse les tensions et les rancœurs entre les camps « Leave » ou « Remain ».
Dans sa maison de campagne, loin de la folie de Londres, Benjamin, cinquante ans, divorcé, comptable retraité, travaille sur un projet de livre. Il est le spectateur de ce qui se passe autour de lui.

Colin, son père veuf, incarne l’Angleterre d’autrefois, il est nostalgique de l’« empire », d’une économie basée sur l’industrialisation, il est pro-Brexit.
Sophie, la nièce de Benjamin, est universitaire, intellectuelle, Londonienne. Elle tombe amoureuse de Ian, instructeur d’auto-école. Ils ne sont pas du même monde. Sophie incarne cette élite qu’on dit déconnectée du « vrai peuple ». Elle craint la dérive populiste de Ian.
Helena, la mère de Ian, est une veuve, fière, méfiante à l’encontre des étrangers, c’est la voix de ceux qui ne sont pas politically correct.

Doug, l’ami d’enfance de Benjamin, journaliste politique a une fille adolescente militante d’extrême gauche qui le pousse dans ses retranchements… Il est devenu un chroniqueur politique réputé.
Charlie, ancien camarade de collège de Benjamin, est clown pour enfants.

Dans cette satire sociale, l’auteur tente de comprendre l’origine de la fracture qui divise son pays. Immigration, paupérisation des classes populaires, méfiance des régions à l’égard des élites londoniennes…
Une lecture à la fois divertissante et instructive pour mieux comprendre la crise politique de l’Angleterre aujourd’hui.

Extrait : (début du livre)
Avril 2010

L’enterrement était achevé. La réception se dispersait. Benjamin décida qu’il était l’heure de partir. « Papa, je crois que je vais bouger. — Très bien, je viens avec toi », répondit Colin. Ils se dirigèrent vers la porte du pub et s’éclipsèrent sans dire au revoir à personne. La rue du village était déserte, silencieuse au soleil tardif. « On ne devrait pas s’en aller comme ça, tout de même, dit Benjamin en se retournant vers le pub d’un air perplexe. — Et pourquoi ? J’ai parlé avec tous ceux avec qui je voulais parler. Allez, viens, conduis-moi à la voiture. » Benjamin tendit le bras à son père qui s’y accrocha d’une poigne incertaine. Il tenait mieux sur ses jambes, de cette façon. Avec une lenteur indescriptible, ils prirent la direction du parking. « Je ne veux pas rentrer chez moi, dit Colin. C’est au-dessus de mes forces, sans elle. Emmène-moi chez toi. — Bien sûr », répondit Benjamin, le cœur sombrant dans sa poitrine. Le moment de quiétude qu’il s’était promis, solitude, méditation avec verre de cidre à la vieille table en fer forgé, murmure de la rivière qui ondulait son cours hors du temps, tout cela disparut en fumée dans le ciel de l’après-midi. Tant pis. Son devoir était auprès de son père aujourd’hui. « Tu veux passer la nuit chez moi ? — Ah oui, je veux bien », acquiesça Colin, mais sans lui dire merci. C’était un mot qu’il ne disait guère, ces temps-ci.
                                                                                  *
La route était encombrée et ils mirent plus d’une heure et demie à arriver chez Benjamin. Au cœur même des Midlands, ils suivaient à peu près le cours de la Severn et traversèrent ainsi les villes de Bridgnorth, Alveley, Quatt, Much Wenlock et Cressage, itinéraire paisible et sans rien de saillant, uniquement ponctué par des stations-service, des pubs et des jardineries, avec des panneaux patrimoniaux marron qui trompaient la lassitude du voyageur en lui faisant miroiter des réserves naturelles, des gîtes historiques et des arboretums. L’entrée de chaque village était signalée par un panneau à son nom accompagné d’un feu clignotant qui indiquait à Benjamin la vitesse à laquelle il roulait et l’invitait à ralentir. « Quel cauchemar, hein, ces radars qui te piègent ! dit Colin. Tu peux plus faire un mètre sans qu’ils t’extorquent de l’argent, ces enfoirés. — Ça limite les accidents, il faut croire. » Son père émit un grognement dubitatif. Benjamin alluma le poste qui était comme d’habitude sur Radio 3. Coup de chance, il tomba sur le mouvement lent du trio pour piano de Fauré. Les contours mélancoliques et sans grandiloquence de la mélodie lui parurent non seulement accompagner parfaitement les souvenirs de sa mère qui se bousculaient dans sa tête, et sans doute dans celle de son père, mais aussi constituer un écho sonore aux virages amples de la route, et même aux verts éteints du paysage qu’elle traversait. Que cette musique soit typiquement française n’y changeait rien ; il y entendait un fond commun, un esprit partagé : il s’y sentait parfaitement chez lui. « Éteins-moi ce boucan, tu veux bien, dit Colin. On pourrait pas écouter les infos ? »

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Angleterre

Petit bac 2020a
(2) Lieu

Déjà lu du même auteur :

la_pluie_avant_qu_elle_tombe La pluie, avant qu’elle tombe