Taqawan – Eric Plamondon

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Le Quartanier – avril 2017 – 224 pages

Quidam éditeur – janvier 2018 – 220 pages

Prix France-Québec de littérature 2018

Quatrième de couverture :
« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »
Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mig’maq. Emeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort.
Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source…
Histoire de luttes et de pêche, d’amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d’un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Auteur : Eric Plamondon est né à Québec en 1969 et vit dans la région de Bordeaux depuis une vingtaine d’années. Il est l’auteur de la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S.

Mon avis : (lu en septembre 2018)
Taqawan, c’est le nom donné par les indiens Mi’gmaq au saumon qui fraye son chemin de la mer à la rivière.
En 1981, a lieu au Québec « la guerre du saumon ». Il s’agit d’un conflit autour du droit de pêche dans lequel sont impliqués le gouvernement fédéral, le gouvernement provincial, les clubs de pêche et les Indiens Mig’maq. Ces derniers pêchent traditionnellement le saumon au filet dans la rivière Restigouche, sur leur réserve, et ils se voient interdire ce droit ancestral par les autorités québécoises. Le 11 juin 1981, les autochtones refusent de céder et trois cents hommes de la Sûreté du Québec sont envoyés sur place pour mater la rébellion des Mig’maq. Un second raid aura lieu quelques jours plus tard. C’est à partir de ces événements qu’Éric Plamondon a imaginé son roman.
Il met également en parallèle la bataille de la Restigouche qui a eu lieu en 1760, au même endroit, entre les Anglais, les Français et les Mi’gmaq.
Océane, adolescente Mig’maq de quinze ans assiste aux raids et à la violente arrestation de son père. Lors du second raid, elle rencontre des agents de la Sûreté, elle est frappée, violée et abandonnée dans les bois. C’est là qu’Yves Leclerc, agent de conservation de la faune la trouve le lendemain matin. Il va la secourir et la soigner avec l’aide de William, un « Indien » solitaire et Caroline, une Française venue enseigner au Québec.
Ce roman construit de courts chapitres est l’occasion de découvrir un territoire, son histoire, ses habitants. J’ai vraiment eu un coup de cœur pour ce livre.

Extrait : (début du livre)
Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. Y aura-t-il un gâteau? Se souviendra-t-elle de la naissance de sa fille un jour de juin comme aujourd’hui, en 1966? L’autobus approche du pont Van Horne, qui relie le Nouveau-Brunswick et le Québec au-dessus de ce qui n’est déjà plus la rivière Ristigouche, mais pas encore la baie des Chaleurs. Ce pont marque une frontière à l’intérieur d’un même pays, davantage juridique que géographique. Le transport scolaire vient chercher les enfants de la réserve indienne le matin pour les amener à l’école anglaise et les reconduit chez eux le soir. Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout dans la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. Les premiers Français les appelaient les Souriquois. Puis on a écrit leur nom de différentes manières : Miquemaques, Mi’kmaqs, Micmacs.
Au moment où le bus quitte le centre-ville pour s’engager sur la voie d’accès du pont, Océane perd le fil de ses idées. Elle ouvre la bouche, fronce les sourcils. Il y a un problème. Tous les enfants du bus ont la même réaction : moment de silence. Le chauffeur décélère, s’arrête rapidement. À quelques mètres, trois voitures de la Gendarmerie royale du Canada bloquent l’accès au pont. Une dizaine d’agents de la GRC se tiennent en travers de la route, fusil en main. Le chauffeur coupe le contact. Ça remue dans le bus. Il tire sur la manivelle et descend par les portes battantes.
Sur l’autre rive, au-dessus de Pointe-à-la-Croix, un hélicoptère. Il lance une onde qui agite le pont et gagne les enfants qui sortent la tête par les vitres. Au loin, des bateaux tournent en rond près des berges de la réserve. L’hélicoptère est maintenant au milieu de la baie. Le chauffeur discute avec deux policiers. Océane frissonne, comme piquée par un danger inconnu. Elle a quinze ans aujourd’hui et sent quelque chose couler entre ses cuisses. Son jeans se mouille, une tache brunâtre apparaît entre ses jambes. Elle plisse les yeux pour y croire, mais elle n’a pas le temps de paniquer. Quand elle relève la tête, trois garçons poussent la porte de secours à l’arrière. Certains les encouragent, d’autres leur crient de ne pas sortir. Les garçons s’échappent vers le bas-côté de la route. Ils dévalent le talus qui mène sous le pont. Une jeune fille les imite qui file derrière eux, les rattrape. Ils s’arrêtent devant la porte grillagée. Verrouillée par une lourde chaîne, elle bloque l’accès à l’escalier qui mène à la passerelle. Les trois garçons connaissent l’endroit. Ils savent comment escalader le grillage pour se rendre sous le ventre de l’ouvrage. Alors ils grimpent, s’accrochent, passent avec précaution et s’abattent de l’autre côté sur la plateforme. Quand elle atteint le haut de la grille, Océane pense à son pantalon taché. Mais les trois garçons sont déjà devant. Elle saute à son tour. Elle recolle à leurs pas qui résonnent sur la structure métallique. Le premier des garçons dépasse le second pilier. Leur rythme est lourd sur la pente légère. La travée est encore large ici, au-dessus de la terre ferme. Quand les quatre enfants atteignent le troisième pilier, une voix d’adulte claque dans leur dos, appelle et ordonne.

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