Rencontre avec Pierre Lemaitre

14639827_1691996221114732_8581336312039882583_n

Mardi 6 février, je suis allée à une rencontre avec Pierre Lemaitre à la Librairie Mille Pages de Vincennes. La rencontre était prévue à 19h30, mais les intempéries et surtout la neige sur l’Île de France a mis en retard Pierre Lemaitre. Pascal, le libraire, nous a donc fait patienter en nous lisant les premières pages de quelques uns des livres de l’auteur.
Pendant ce temps, Pierre Lemaitre envoyait, par sms, de ses nouvelles…
« Je glisse sur le périphérique à la vitesse que me permet mon arthrose. »
Lecture des premières pages de Trois jours et une vie.
Puis lecture des premières pages d’Alex
« Porte de Bagnolet, tout schuss »
« Porte de Montreuil, j’ai accroché une porte. »
Quelques pages d’Au revoir là-haut.
« Porte de Vincennes, j’ai perdu mon casque, j’ai les pieds gelés. J’ai perdu un ski, ce n’est pas grave, je continue à skier sur une jambe ! »
Enfin, Pascal nous lit les premières pages de Couleurs de l’incendie.
« Plus que 800 mètres, ma combinaison est déchirée… »
Il est 20h, Pierre Lemaitre arrive enfin ! Toute la salle applaudie !

Pascal : Je me réjouie du succès assez explosif que remporte le livre « Couleurs de l’incendie » dès sa sortie. C’est un mois de janvier pour une fiction française comme j’ai rarement vu. Cela souligne que tu as su réunir sous la même bannière des lecteurs d’horizon différents : des lecteurs de polar, des lecteurs de roman classique, des lecteurs d’essai intéressés par l’Histoire… Seul reproche, on le dévore en seulement trois jours !

Pierre : C’est très déprimant ! Je travaille 18 mois pour faire un truc que vous avalez en trois jours. La vrai réussite pour un auteur c’est que ce qu’on fait lentement se consomme vite.
Quand on écrit un roman on a au moins un but, c’est de faire comprendre une intrigue et pour cela on crée des émotions auprès du lecteur.
Faire plaisir au lecteur, pour moi, c’est toujours penser à lui pendant l’écriture.
L’écrivain n’invente rien, l’imagination n’existe pas, je grappille à droite et à gauche mes idées. Je n’invente rien, je réarrange des éléments du réel.
C’est pour cela qu’à la fin de mes livres, il y a toujours une liste des gens qui m’ont inspiré. Je les note au fur et à mesure de l’écriture, j’obtiens alors une longue liste assez hétéroclite…

Pascal : Tu fais également des clins d’œil au lecteur avec des touches d’humour « qui piquent »…

Pierre : J’ai la chance d’écrire, comme je suis et cela a plu aux gens. J’ai un certain sens du tragique et je suis jovial, jubilatoire.
Je suis, avant tout, un conteur. Mon métier, c’est de raconter des histoires et je veux le faire le mieux possible. Il faut chercher vers l’oralité les premiers grands conteurs.
J’aime l’oralité, c’est pourquoi je tiens à enregistrer moi-même la version audio de mes livres. J’ai toujours été un grand lecteur à voix haute.
J’aime faire des clins d’œil au lecteur, m’adresser directement au lecteur, le prendre à témoin.
J’aime bien rappeler au lecteur qu’il est dans une histoire, que tout ça c’est de la littérature, tout ça c’est du roman et qu’un roman ça donne à réfléchir.
Mais je n’avance pas masqué. Je ne dis pas au lecteur ce qu’il doit penser, je ne tire pas la morale des personnages. Je ne veux pas penser à la place du lecteur.

Pascal : Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendie sont deux livres qui sont dans l’Histoire. A quoi sert l’Histoire ici ?

Pierre Lemaitre : Je considère que le roman historique ce n’est pas d’expliquer aujourd’hui par hier. C’est de porter un regard d’aujourd’hui sur hier (les années 30). Il y a toujours des résonances d’une période à une autre et je souligne les résonances qu’il peut y avoir entre aujourd’hui et hier.
La magie de la littérature c’est quelque chose qui doit être intellectuellement responsable et réfléchie mais c’est également la pulsion plaisir, de faire rire, d’intriguer, de créer des émotions. D’en créer d’abord à moi-même puisque j’écris comme je suis et après, ça marche, ça marche pas…

Pascal : Dans Couleurs de l’incendie, dans ce monde obstrué par les hommes, une femme.

Pierre Lemaitre : La question des femmes m’intéressait beaucoup lorsque j’ai décidé d’écriture sur ces années-là. Pourquoi j’ai pris Madeleine, c’est parce que c’était le seul personnage vivant des Péricourt. C’était un bon personnage car un personnage secondaire assez falot dans le premier livre, pas très belle, une femme assez banale et pour un romancier c’est de l’or. La marge de progression que vous avez sur ce personnage est énorme.
Ce qui m’intéressait beaucoup aussi c’est la situation des femmes dans les années 30. Elle offrait un contraste éminemment romanesque, elle héritait du premier pouvoir qu’est celui de l’argent à une période où une femme ne pouvait même pas signer un chèque. Les femmes sont en permanente tutelle, de leur père puis de leur mari. Madeleine est l’héritière d’une banque familiale. L’argent c’est le pouvoir et ce pouvoir est chipé par une femme. Dans le roman tous les hommes qui en veulent à Madeleine pour différentes raisons personnels s’unissent pour penser une seule chose : une femme au pouvoir ce n’est pas acceptable.
Dans les années 30, la situation des femmes est tragique, d’autant plus tragique qu’elle vient après la Première Guerre Mondiale. C’est l’un des éléments qui va faire réagir les femmes qui sont dans ce roman. Elles sont quatre, elles sont très différentes sur l’échiquier sociale. Il y a Madeleine, l’héritière de la banque, Léonce, une dame de compagnie, c’est proche d’un domestique, il va y avoir une nurse, donc une employée de maison et enfin une diva, c’est à dire une artiste. Elles ont quelque chose à dire sur leur rapport aux hommes. A travers ce livre et l’histoire de Madeleine, son déclassement et sa vengeance, je souligne les relations inégalitaire que subissent les femmes par rapport aux hommes. Au fond, chacune de ces femmes va se trouver dans une situation difficile par rapport aux hommes. Elles vont essayer de trouver une voie de sortie individuelle et chacun va la trouver à sa manière, l’une par la normalité, l’autre par l’extravagance et presque toutes n’ont finalement qu’un seul moyen de résistance, et c’est ça la cruauté de la situation, c’est le corps.

Question du public : Comment faites-vous pour vous documenter sur une époque ? En particulier, comment les gens se comportaient au quotidien et comment ils parlaient à l’époque ?

Pierre Lemaitre : C’est très très simple et tout le monde peut le vérifier et faire de même, je lis les journaux. On a une chance extraordinaire en France, nous avons la base de donnée Gallica, faite par la BNF, c’est libre d’accès et gratuit. On a numérisé les quotidiens et les magazines depuis plus d’un siècle. Pour la période historique sur laquelle je travaillais, 1927 à 1933, on doit avoir pour chaque jour au moins une dizaine de quotidiens.
Je passe donc mon temps à lire le journal et je trouve comment les gens parlent, comment ils s’habillent, quelles sont les insultes, quel est l’humour de l’époque… Et je m’imprègne de tout cela. Je regarde également un peu les films de l’INA. Mais surtout les journaux, c’est un observatoire formidable, il y a les pages politiques, les pages sportives. Par exemple, on est dans un période où l’aviation est importante, on n’arrête pas de battre des records de traversée, de rapidité, de distance. Je cherche un secteur industriel pour mon personnage, je pense à l’aviation qui est significative de l’époque, c’est dans l’air du temps.

Question du public : Comment êtes-vous passé du polar à la littérature ?

Pierre Lemaitre : Je ne l’ai pas fait exprès. C’est accidentel, à l’origine en 2010, j’ai envie d’écrire un polar historique. Alors j’imagine une histoire qui se passe à la fin de la Première Guerre Mondiale, c’est une période qui m’intéressait car j’avais des souvenirs de lectures de Dorgelès, de Genevoix. J’avais pas mal lu pendant mon adolescence, vers 17, 18 ans, les grands romanciers combattants, c’est à dire ces hommes qui ont fait la Guerre de 14 et qui sont devenus des romanciers. J’avais envie de parler de cette époque là et j’avais envie d’une histoire de vengeance qui se passait dans l’immédiate après-guerre. Et il se trouvait que mon histoire n’avait pas le code génétique d’un polar.
Et là je n’avais pas les ingrédients qui pouvaient faire un vrai polar avec une intrigue, un mystère, du suspense, des fausses pistes…
Et donc le choix était simple, soit je gardais mon histoire et je faisais autre chose qu’un polar, soit je voulais faire un polar et j’abandonnais mon histoire.
J’avais bien avancé, l’histoire me plaisait bien, les personnages me plaisaient et donc je me suis dit ce sera ce que ce sera. Et j’écris un roman et ça a donné Au revoir là-haut.
C’est parfois de difficile de définir, est-ce un roman noir ? Est-ce que c’est un roman policier ? Un roman picaresque ? un roman historique ?
Tous ceux qui écrivent des polar, on envie qu’on les prenne au sérieux et démontrer qu’ils sont de vrais romanciers. Je ne dis pas que inconsciemment, j’avais envie de prouver que je savais faire autre chose que des polars.

Question du public : Au début de la rencontre, on parlait littérature populaire. Est-ce que cela vous aurez plu d’écrire, comme les feuilletonistes, avec la contrainte de fournir de la page…

Pierre Lemaitre :  Je l’ai fait. Je l’ai fait de manière un peu moderne. On m’a proposé d’écrire un feuilleton pour smartphone. On a fait une statistique, on sait qu’en moyenne, les gens font six stations de métro avant un changement. On voudrait un feuilleton qui tienne six stations de métro, on a fait le calcul, c’est trois pages de smartphone. Voulez-vous écrire un feuilleton qui ferait chaque épisode trois pages de smartphone ? J’ai sauté sur l’occasion, c’était très marrant à faire. Et donc, on a fait un contrat, j’ai écrit une histoire et sans me vanter, personne ne l’a lu. (rires) Et cela n’a intéressé personne ! On m’a vendu le truc, mais tout le monde s’en fout. En fait c’était une opération où l’on donnait ça au gens qui s’abonnaient aux autobus. Et, c’était un fiasco total.
Et j’ai eu cette histoire sur les bras, elle était vachement bien et j’avais sué sang et eau pour réussir à faire une histoire et je me suis dit que c’était vraiment dommage personne ne l’a lu. Et arrive, je crois, le cinquantième anniversaire du Livre de Poche, et il me contacte pour faire un texte, et je leur propose mon feuilleton que personne n’a lu. Je le transforme en roman et c’est « Rosie et John ». J’en profite pour vous dire, que mes romans je les conçois un peu comme des feuilletons, c’est à dire, que cela fonctionne avec des rebondissements, des fausses pistes, l’intrigue qui est posée à la fin d’un chapitre donne envie de lire le suivant… Je tricote ça comme un feuilleton, simplement que c’est un feuilleton que vous lisez d’un seul tenant un petit peu comme on regarde les séries… Maintenant, on ne regarde plus les séries un épisode par semaine, mais une saison en quelques jours. C’est mode de consommation qu’on aime bien, on est dedans, et c’est addictif. J’essaye de faire de la même façon, c’est un peu comme si vous aviez une saison dans un même roman. Mais la technique feuilletonnante fait parti de mes outils privilégiés pour mener mes histoires.

Question du public : Votre avis sur les adaptations de vos romans.

Pierre Lemaitre : Je suis très très heureux de ce qu’a fait Albert. Je me suis posé une question : A quoi ça sert de faire une adaptation ? Au fond l’histoire existe, n’importe qui peut aller en librairie chercher le livre, découvrir l’histoire. A quoi ça sert de la passer au cinéma ? Donc moi, ma conviction, ça vaut le coût quand il y a une plus-value. Il faut qu’il y ait quelque chose qui se passe : un changement de point de vue, une manière différente de raconter la même histoire. Il ne faut pas que ce soit simplement la photocopie cinématographique de ce qu’il y a dans le livre. Donc j’ai choisi de confier à Albert, qui est un grand artiste, en lui disant, voilà, fait ce que tu veux mais ne ridiculise pas mes personnages. Après avoir fait les deux, trois premières versions ensemble, il est parti faire son film. Il m’appelait régulièrement, il me soumettait beaucoup ses idées, mais je les validais toutes y compris celles avec lesquelles j’étais moins d’accord, il fallait qu’il fasse son film, il fallait qu’il le fasse en liberté… Je pense qu’Albert a fait un film patrimonial, il a fait un film qui va rester dans le cinéma français, c’est un film qui va passer les générations. Et je suis très heureux d’être à l’origine de ça.
L’autre question, c’est à propos de Cadre noir. Je ne voulais pas faire de télévision, car j’y ai été très malheureux en tant que scénariste. On rencontre à la télévision une densité d’imbéciles au mètre carré beaucoup plus élevée que la moyenne. Et une moyenne d’imbéciles qui sont rarement cultivés. J’en avais assez d’avoir des trentenaires barbus qui venaient me dire comment je devais faire mon métier. Et puis Arte m’a fait venir et j’ai dit je ne veux pas faire de télé. Et ils ont insisté, ils ont insisté et mon agent m’a dit, « va quand même les écouter ». Je suis tombé en face d’un type, directeur de la fiction, qui m’a dit pourquoi vous ne voulez pas faire de télé, nous on voudrait faire une série avec Cadre noir, une série de 6 x 52 minutes, on voudrait que vous l’écriviez, pourquoi vous ne voulez pas le faire ? Parce que vous allez me cassez les…, parce que vous allez me donner votre avis toutes les cinq minutes, parce qu’il va falloir que je passe par vos cases, par vos catégories, par vos standards. Je n’ai pas envie de faire ça. Écouter, vous écrivez pour nous et j’irai voir le film en projection. Alors, j’ai eu l’impression que ce type respectait les artistes et je me suis dit que j’allais refaire une ultime tentative. Et je dois dire, ça été un bonheur complet, c’est une chaîne où les gens quand ils vous donnent carte blanche, ils vous donnent carte blanche. J’ai toujours eu le dernier mot, on discute, la plupart du temps, ils font des commentaires qui sont pertinents, judicieux. Il y a moins d’argent que dans d’autres chaînes mais carte blanche aux artistes, la confiance règne. J’ai écris les six épisodes en quatre mois, on entre en production dans quelques semaines. J’espère que cela sera une jolie série, elle est très caustique et c’est un vrai thriller. Cela m’a beaucoup plu de le faire et j’ai trouvé des interlocuteurs qui font vraiment bien leur travail auprès des artistes.

Question du public : Qu’est-ce qui vous donne l’idée d’une histoire ? Comment elle se construit ? Est-ce que vous avez déjà la trame très claire dans votre tête ou alors elle s’écrit au fur et à mesure ?

Pierre Lemaitre : Il y a vraiment deux cas de figures différents. Il y a des romans dans lesquels vous pouvez très clairement isoler la bonne idée. C’est le cas de mon roman Alex, là j’esquisse une structure : là ce serait bien que le lecteur s’identifie à mon personnage de manière positive, au premier tiers, se rendrait compte qu’il a mal placé sa confiance et qu’il doit la lui retirer parce que le personnage est négatif et après le deuxième tiers se retourner une nouvelle fois. Cette idée de double retournement. Après là, j’ai cherché le personnage qui pourrait le mieux coller à cette structure. Là c’est facile, on peut dater le moment, une structure, une idée, il y a des moments où ça vous vient et après vous n’avez plus qu’à ordonner à partir de cette idée qui fonctionne comme une sorte de noyau et vous ordonnez après ce qu’il y a autour.
Et puis il y a d’autres romans où c’est plus compliqué, où vous ne savez pas comment c’est né. Vous avez une idée, vous l’avez oubliée, elle est revenue sous forme différente, elle s’est enrichie, elle a été réactivée par quelque chose que vous avez vu, vous avez lu et vous ne savez pas de quelle manière ça s’est progressivement empilé et puis un moment, vous avez commencé à en faire un roman et vous n’en êtes pas rendu compte… Vous vous rendez compte que vous prenez des notes, vous sentez le truc qui monte… Et là, vous ne pouvez pas dater précisément le moment où vous avez eu la bonne idée.
Pour Au revoir là-haut, je sais ce qui s’est passé. J’avais lu un article d’Antoine Prost, un historien, qui racontait les années d’après-guerre et les difficultés des gens à se réinsérer et notamment cette folie des monuments aux morts, et qui pendant quelques années a été un véritable budget puisque toutes les villes voulaient acheter un momument. Je l’avais noté quelque part dans ma tête et je l’avais oublié. Je suis en province, et nous prenons une chambre dans un hôtel, et quand j’ouvre les volets le matin, et je tombe sur le monument au mort. Je me retourne et je dis à ma femme, les gars qui ont vendu ça, ils auraient vendu ça sur catalogue et se seraient tirés avec la caisse, j’en aurais fait un roman épatant… C’est donc la vue du monument au mort qui a réactivé la lecture de l’article d’Antoine Prost.
Je part avec quelque ingrédients. Je ne part pas si je ne les ai pas. Il faut que j’ai ma situation de départ, le thème, c’est à dire de quoi le roman va parler au delà de l’intrigue. Si une intrigue ne renvoi qu’à elle-même, cela fait un roman assez plat. Les bons livres sont généralement ceux qui à travers une intrigue qui nous intéresse à en plus un fond social ou politique ou moral qui donne de la profondeur de champ.
Ici ma situation de départ c’est la chute du petit Paul, le thème c’est la question des femmes dans les années 30, une intention, faire à travers ce roman une salutation au roman du XIXème siècle, en commençant par emprunter au père Dumas sa structure de Monte Christo, c’est à dire, première partie : la ruine,  deuxième partie : la revanche. Vous allez trouver également des clins d’œil à Zola, Stendhal, Hugo, Maupassant… Mais on n’est pas obligé de la savoir pour lire le livre.
Et puis, il faut que j’ai la fin, il faut que j’ai la structure, c’est à dire une espèce de colonne vertébrale des principaux événements du livre, qu’est-ce qui ce passe globalement. Il y a plein de trucs que je n’ai pas besoin de savoir parce que je vais les trouver en cours de route. Mais il faut quand même que j’ai les cinq six moments principaux, Madeleine va avoir trois hommes contre elle, y a trois manipulations, y a un moment de crise… Il faut que j’isole cette colonne vertébrale, à partir du moment où je pense qu’elle tient debout, j’habille le reste et je commence à écrire et c’est l’écriture qui habille le reste.

Question du public : A propos de l’adaptation en BD d’Au revoir là-haut.

Pierre Lemaitre : Lorsqu’un éditeur est venu me voir pour l’adaptation de mon roman en BD, j’ai dit OK, mais c’est moi qui écrit le scénario. Il me dit vous vous y connaissez. Non je ne connais rien du tout mais je suis très curieux d’apprendre. J’aime bien me colter à une difficulté narrative. Je suis un raconteur d’histoire et chaque média, le cinéma, la série télé, le film a sa grammaire, sa propre syntaxe narrative et c’est toujours intéressant de faire un petit détour dans des figures narratives qui sont pas les nôtres. Vous apprenez beaucoup de choses, j’ai appris beaucoup de choses là. En plus j’avais choisi un dessinateur qui est aussi un très bon scénariste, Christian Demetter, et c’est lui qui m’a initié à la bande dessinée, je me suis beaucoup amusé à faire ça. Je ne le referai pas, sauf s’il voulait bien faire la suite avec Couleurs de l’incendie, parce que c’est une aventure d’amitié. J’ai appris beaucoup de chose avec cette bande dessinée, c’est une grammaire très particulière, j’avais pas imaginé qu’on ne pas raconter n’importe comment parce que vous êtes tributaire d’une vignette, d’une vignette centrale, d’une vignette de fin de page, des pages droites, des pages gauches. C’est beaucoup plus compliqué qu’il n’y parait pour faire bien une BD. J’ai appris beaucoup de choses, du coup je remplis ma boîte à outils, d’outils narratifs qui après me servent. J’essaie de croiser un peu toutes ses expériences.

Question du public :  Quelles sont vos lectures ?

Pierre Lemaitre : La question que vous me posez sur l’écrivain d’aujourd’hui, ben, je lis peu. Je lis peu parce que je travaille tout le temps et que je ne suis pas un lecteur sincère. Je lis un roman mais je pense au mien, je ne joue pas le jeu, je ne suis pas un lecteur sympa, je n’accepte pas le pari, de le lire avec la naïveté, avec l’engagement. Je rentre dans son histoire, je sens que mon esprit est déjà ailleurs, je lis un mot et je me dis tiens ça je pourrais le réutiliser ailleurs. Je n’arrive pas à jouer le jeu, je ne suis pas un bon lecteur. Je lis d’abord pour ma documentation. Mais j’ai des éditeurs que j’aime beaucoup, par exemple j’ai une assez grande confiance dans les productions de Gallmeister. Cela correspond assez bien au genre de livres que j’aime. Parmi les auteurs français, il y a des gens que je suis régulièrement. Je suis systématiquement Jean Echenoz et aussi Virginie Despentes, je suis assez systématiquement, presque tout le temps, Emmanuel Carrère, je suis Jean Rolin, Yves Ravet. Ce sont des gens que j’aime beaucoup. Vous avez remarqué, ce sont souvent des livres assez courts. Je ne me lance pas, justement à cause de mon manque de sincérité, dans des romans trop importants. C’est déjà rare que j’arrive à garder de la naïveté pendant un roman il manquerait plus que ce soit trop long. Cela vient de moi, pas des livres. Je considère que Jean Echenoz est certainement le plus grand écrivain français de sa génération. Et puis il y a des gens que je déteste. (Rires)
Je suis en train d’écrire le dictionnaire amoureux du polar et j’ai fait une notice sur Yves Ravet parce qu’on sait pas si c’est du polar, pas du polar mais c’est tellement épatant que je suis dit que je vais faire rentrer au chausse-pied dans le bouquin uniquement pour le plaisir d’en parler.

Question du public : Quelques mots sur la suite de la Trilogie

Pierre Lemaitre : Je ne sais pas bien encore ce que ça sera. Vous savez quand vous m’interrogez, moi je vous dis là où en est le roman dans ma tête. Mais en fait, dans dix-huit mois lorsque je l’aurai terminé, il peut y avoir des écarts énormes parce qu’il y a pleins de choses qui changent, des choses qui marche pas, des choses qui vous intéressent davantage… C’est comme ça. La trilogie c’est trois décennies, les années 20 avec Au revoir là-haut, les années 30 avec Couleurs de l’incendie, ce sera donc les années 40 avec le 3ème volume qui n’a pas encore de titre. Donc la trilogie couvrira l’entre deux guerres, de la fin de la Première Guerre au début de la Seconde, donc il ne se passera pas pendant la guerre, mais pendant la Drôle de Guerre en juillet 1940 et trouvera son point d’orgue pendant l’Exode en 1940. C’est une période qui m’intéresse beaucoup sur le plan romanesque, il se passe des choses vraiment passionnantes et des choses que l’on ne sait pas toujours et c’est aussi l’occasion de prendre l’Histoire par un côté faible, par un biais un petit peu méconnu et j’en ai trouvé quelques uns.
Je sais qui sera le personnage principal, la petite Louise qui a dix ans dans Au revoir là-haut et qui a trente ans en 1940. C’est elle qui sera le personnage principal. L’idée dans la trilogie, c’est de prendre pour personnage principale d’un roman un personnage secondaire d’un roman précédent.
J’aime bien ce jeu parce qu’avec le lecteur c’est un clin d’œil permanent. C’est un roman que vous devriez avoir logiquement dans deux ans.
Les personnages ont un potentiel romanesque, de la même façon que les histoires ont un ADN, un code génétique, les personnages ont un potentiel, c’est pour cela que j’ai fait disparaître un personnage qui s’appelle Camille Verhœven après une trilogie policière, je ne l’ai pas utilisé parce que je pense que le personnage a usé son potentiel narratif, je peux toujours tirer sur le filon mais j’ai pas très envie de le faire parce que j’ai l’impression que ce qu’il avait envie de dire, il l’a dit et que ce serait pas amusant pour moi, ce serait pas amusant pour le lecteur et si je dois refaire du roman policier il faudra un nouvel enquêteur. J’aime beaucoup Rankin, mais je trouve qu’avec Rebus il va un peu loin. Je trouve que Wallander va un peu loin, je trouve que ce fil qui est tiré n’est pas toujours justifié sur le plan narratif. Je ne dis pas que je fais mieux, mais en tout cas pour pas m’ennuyer, un personnage doit avoir une fin… Comme une soirée avec des lecteurs !

Pascal : Et puis il faut se souvenir de ce qui arrive à l’écrivain de Misery de Stephen King lorsqu’il tue son héroïne… Il faut quand même faire attention…
Merci beaucoup d’être venu !

Il m’a fallu trois semaines pour retranscrire cette rencontre très sympathique et très intéressante !